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<title>François Prost - petites_notes_de_lecture</title>
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<title>Gonzalez Rodriguez, Des os dans le désert (chronique ArtsLivres)</title>
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<author>noreply@hautetfort.com (fraprost)</author>
<category>Petites notes de lecture</category>
<pubDate>Thu, 14 May 2009 08:24:46 +0200</pubDate>
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&lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&lt;i&gt;&lt;img src=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/01/01/1757383757.gif&quot; id=&quot;media-1755209&quot; alt=&quot;gonzalez desert.gif&quot; style=&quot;border-width: 0; float: left; margin: 0.2em 1.4em 0.7em 0;&quot; /&gt;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&lt;i&gt;Quand la réalité dépasse la fiction... Une enquête serrée sur des centaines de meurtres de jeunes femmes à Cuidad Juarez (ville du nord du Mexique) restés impunis, qui dénonce avec force la corruption des pouvoirs publics locaux et fédéraux par les cartels de la drogue.&lt;/i&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt; Depuis 1993, dans la cité ouvrière de Cuidad Juarez (l'ancien Paso del Norte, point de passage mexicain vers le Texas) plusieurs centaines de femmes jeunes, parfois très jeunes, sont enlevées, puis violées et assassinées, leur corps mutilé abandonné sur des terrains vagues ; l'enquête officielle piétine depuis plus de quinze ans, alternant déclarations tantôt rassurantes, tantôt triomphalistes, arrestations de supposés coupables dont certains meurent mystérieusement en prison, radiations et nominations de responsables, campagnes de presse, intimidation de témoins et disparition de preuves... Les politiques adoptent tantôt la tactique de l'autruche, tantôt la posture de la croisade anticriminalité - devant les caméras en tout cas. En attendant, les meurtres continuent, avec la même effroyable régularité, celle d'une machine bien huilée, qui se moque éperdument de ces agitations de surface, sûre de son impunité.&lt;br /&gt; Un esprit négligent ou blasé pourrait lire ce livre comme un roman de James Ellroy, en y retrouvant les mêmes ingrédients d'horreur individuelle et collective. Le lecteur plus avisé ne doit jamais oublier qu'il ne s'agit pas d'une fiction, mais d'une enquête bien réelle, portant sur des faits avérés et en cours - enquête qui, d'ailleurs, met en danger la vie de son auteur, comme celle de plusieurs de ses témoins.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt; N'entrons pas ici dans le détail des événements, qui parlent d'eux-mêmes et que l'auteur expose avec minutie. Soulignons plutôt les points d'analyse les plus suggestifs proposés par Sergio Gonzalez Rodriguez, et aussi les plus instructifs en particulier pour le lecteur peu informé de la réalité politique et sociale du Mexique contemporain.&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&lt;br /&gt; 1.&amp;nbsp;&amp;nbsp; &amp;nbsp;D'abord l'importance de la localisation de l'affaire : Cuidad Juarez demeure la plaque tournante de tous les trafics, de produits et d'êtres humains, entre le Mexique et les Etats-unis (voir par exemple les évocations qui en sont faites, pour les années 20-30, sous son ancien nom de Paso del Norte, dans les nouvelles de Juan Rulfo, dans le recueil Le llano en flammes, édition Folio). A ces trafics tristement traditionnels, s'est ajoutée plus récemment une industrie florissante de sous-traitance de produits manufacturés, entraînant la multiplication d'usines employant massivement, à très faible coût, des femmes de milieu défavorisé : autant dire un bétail humain, livré là exactement à la portée des réseaux de narcotrafiquants très puissants dans une région périphérique, volontiers abandonnée par les pouvoirs centraux à un provincialisme de mauvais aloi, encore aujourd'hui miné par le système archaïque du 'caciquat' (mainmise de potentats locaux, se plaçant par la terreur au-dessus des lois : se rapporter, sur ce point, à un autre classique de la littérature mexicaine qui vient d'être réédité chez L'Herne, Ceux d'en bas, par M. Azuela). Rappelons aussi que le Mexique est un État fédéral, et que les tensions et rivalités entre les États et le pouvoir central (aux sens administratif et géographique) de Mexico entravent souvent l'action publique et facilitent la corruption des élites régionales.&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&lt;br /&gt; 2.&amp;nbsp;&amp;nbsp; &amp;nbsp;Ensuite, un point, si l'on peut dire, de sociologie culturelle : les très nombreuses victimes présentent toutes le même profil. Ce sont toujours de jeunes femmes actives employées dans ces usines de manufacture, travaillant dur toute la semaine avec pour seul loisir, en général, la distraction du week-end dans des établissements (bars, boîtes) fréquentés également par une faune interlope de jeunes désoeuvrés, de petits caïds et de péquenots échoués dans la grande ville, où les mauvaises rencontres sont plus que faciles, et plus que facilitées par la complicité de la police locale. Ce profil, malheureusement, entre en résonance avec certain préjugé exprimant le malaise de la société rurale et traditionnelle devant l'évolution des mœurs : sans être des Rosa Luxembourg, ces jeunes femmes apparaissent localement volontiers comme des menaces à l'égard du modèle archaïque de la femme soumise au foyer, dépendant en tout (financièrement, en particulier) de son mari et ne fréquentant pas les lieux publics. Aussi les victimes souffrent-elles d'une image de « putes » ou à tout le moins d'imprudentes, dont on n'est pas loin de penser, voire de déclarer par voix officielle, qu'elles ont cherché ce qui leur est arrivé. Comme en outre elles appartiennent à un milieu défavorisé, dans une société fortement inégalitaire, elles ne bénéficient pas de la protection dont jouissent d'autres femmes émancipées, dans des milieux plus riches et plus ouverts à la modernité.&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&lt;br /&gt; 3.&amp;nbsp;&amp;nbsp; &amp;nbsp;Enfin - et c'est bien sûr le nœud du problème - tous les fils de l'enquête conduisent immanquablement à la gangrène nationale du trafic de drogue, particulièrement florissant dans la région, au-delà des péripéties faisant alterner les cartels dominants. Le livre veut démontrer que les narcotrafiquants sont les vrais auteurs de ces enlèvements meurtriers, qui procèdent d'une part d'une forme particulièrement immonde de 'divertissement' aux dépens de ces proies faciles et quasi sans défense, d'autre part, de manière moins ostensible, de pratiques rituelles d'initiation et de fidélisation à l'intérieur de la société criminelle, avec de claires accointances avec d'autres actes de type satanique ou de sorcellerie.&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&lt;br /&gt; 4.&amp;nbsp;&amp;nbsp; &amp;nbsp;Face à ces exactions, l'auteur dresse le constat accablant de la corruption généralisée des pouvoirs publics, non seulement au niveau local, mais également au niveau national : on reste sans voix à suivre avec lui les belles carrières de tant de ces messieurs (et dames parfois), notoirement corrompus, ayant donné toute leur mesure pour étouffer l'enquête ou la conduire sur de fausses pistes, et qui se retrouvent nommés responsables de très haut niveau... de la lutte anti-drogue ou anti-enlèvement... En tout cas, Gonzalez Rodriguez montre bien également que les alternances politiques (dont le détail sera peu parlant pour le lecteur étranger) ne changent rien à une situation où le crime organisé est non seulement couvert et protégé par la corruption, mais détourné (si l'on ose dire) comme argument de propagande politique à seules fins électoralistes, sans qu'aucun changement réel de politique accompagne les alternances. Cela sous les yeux d'une population largement sous- et malinformée, les médias étant systématiquement soit eux-mêmes corrompus, soit phagocytés et abreuvés de fausses informations, complaisamment relayées. Tous les détails sur lesquels pourraient s'appuyer le désir de justice et de paix s'effacent devant une évidence assénée d'après les meilleures sources scientifiques : la suppression du trafic de drogue entraînerait un effondrement de plus de 20% de l'économie nord-américaine, et de près de 70% de l'économie mexicaine...&lt;br /&gt; &lt;br /&gt; Sur ce fond d'enfer dantesque, l'auteur mis à part, émergent quelques figures admirables ou émouvantes : quelques très rares officiels, risquant chaque jour leur vie pour un peu de justice, mais parfois (et on les comprend) se résignant à jeter le gant lorsque leurs proches commencent à être frappés ; des parents de victimes, s'obstinant à résister aux pressions et aux intimidations pour réclamer enquête et justice, au sein d'associations sans moyens et sans pouvoirs ; certaines victimes « collatérales », tel cet ingénieur d'origine arabe, certes pas un ange, mais désigné malgré toutes les preuves comme bouc émissaire et prétendu coupable, mort en prison pour avoir trop parlé... et bien sûr les centaines de victimes directes, dont la liste emplit les pages 260-277, en manière de mémorial.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt; Techniquement, le livre alterne les chapitres 'narratifs' et les exposés plus analytiques. Peut-être dans les premiers le lecteur français éprouvera-t-il quelque peine : il semble que l'auteur ait adopté le mode de narration journalistique de la presse d'investigation nord-américaine, très différent des pratiques françaises, et s'agissant souvent d'acteurs et de contextes peu ou pas du tout connus, on a parfois quelque mal à suivre la pensée principale ; car il s'agit d'un style qui énonce et juxtapose les faits 'bruts', sans ménager les transitions, et laisse souvent au lecteur le soin de tirer la conclusion de l'exposé, ce qui n'est pas toujours aisé quand on est un peu perdu dans le flot factuel. Cette toute petite réserve faite, l'ensemble se lit très bien.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt; Signalons pour finir que le travail de Sergio Gonzalez Rodriguez a inspiré le dernier livre du chilien Roberto Bolano, 2666, récemment traduit en français chez Christian Bourgois.&lt;/p&gt; 
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<title>Mercier Roca, Le dernier train (chronique ArtsLivres)</title>
<link>http://francoisprost.hautetfort.com/archive/2009/05/14/mercier-roca-le-dernier-train-chronique-artslivres.html</link>
<author>noreply@hautetfort.com (fraprost)</author>
<category>Petites notes de lecture</category>
<pubDate>Thu, 14 May 2009 08:21:15 +0200</pubDate>
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&lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&lt;i&gt;&lt;img src=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/00/02/1274272172.jpg&quot; id=&quot;media-1755200&quot; alt=&quot;mercé roca.jpg&quot; style=&quot;border-width: 0; float: left; margin: 0.2em 1.4em 0.7em 0;&quot; /&gt;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&lt;i&gt;La 'chronique d'une mort annoncée', celle d'un couple qui, après vingt ans de vie commune, se dissout dans le manque de dialogue et l'incompréhension mutuelle : sur ce thème banal, la mélodie personnelle de Maria Mercé Roca offre une composition originale et suggestive.&lt;br /&gt;&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;Andreu et Teresa ne vivent plus d'amour et d'eau fraîche : la faute à l'usure ordinaire du couple, aux divergences de caractère et de conception de la vie qui se cristallisent au fil des ans en antagonisme tranchant, à la résignation qui anticipe l'échec en renonçant au dialogue, jusqu'à la fin provoquée par l'irruption d'un tiers.&lt;br /&gt; On comprend tout de suite que l'intérêt du livre n'est pas dans les péripéties du plus que classique trio amoureux femme-mari-maîtresse, mais dans l'analyse et l'exposition des points de vue et des motivations. La forme même du roman l'explicite, avec trois parties bien distinctes : les deux premières sont les monologues intérieurs de la femme puis du mari, qui, dans la troisième, laissent la parole à un narrateur pour l'ultime confrontation entre les deux protagonistes, autour d'un très symbolique piano désaccordé.&lt;br /&gt; Plus précisément, les deux monologues sont en fait chacun un long discours adressé, in absentia, à Andreu par Teresa, et inversement : figuration même de la mort du 'vrai' dialogue au sein du couple entre les intéressés, qui, de fait, chacun dans son propre discours sans interlocuteur et sans réponse, révèle les points de conflit et de séparation qui l'opposent à l'autre, privé de voix au chapitre, et confie - mais à personne d'autre qu'à soi-même - ses attentes déçues et son amertume ravalée : comme les fragments négatifs d'un discours amoureux, qui dévoile les figures sous différents éclairages complémentaires : d'abord celle du personnage tel qu'il se construit lui-même dans son propre discours, et celle du même personnage tel qu'il se voit dans le regard de l'autre ; ensuite celle de l'autre tel que son conjoint le voit ; enfin, celles des deux personnages tels qu'ils auraient pu être, chacun avec un autre comportement...&lt;br /&gt; &lt;br /&gt; L'une des premières réussites du roman est dans cette multiplicité de points de vue, qui arrache les protagonistes à la caricature d'une identification psychologique superficielle : Teresa en 'control freak' (diraient les Américains), brillante avocate à la fois glaçante, frustrée et pathétique, Andreu en doux rêveur attachant mais assez irresponsable, à la limite de l'infantilisme. Il y a pourtant un peu de cela dans ces figures, mais pas seulement, loin de là ; surtout, il y a beaucoup de cela dans les statues que les personnages ont dressées d'eux-mêmes, et dans lesquelles ils se sont aussi laissé enfermer au fil de leur relation, avec la complicité involontaire de leur fille adolescente, précipitant (comme en chimie) les réactions désastreuses : de sorte que chacun est - comme il se doit dans toute bonne tragédie - à la fois coupable et victime. &amp;nbsp;&lt;br /&gt; Une autre réussite du roman est dans l'extrême justesse du ton, dans toutes les parties du texte, d'autant que le risque était partout présent de verser, ici dans le pathos larmoyant, là dans le voyeurisme agressif, ailleurs dans le défoulement écoeurant, tous écueils qui ne sont pas moins puissants de figurer dans une fiction. Tout au contraire, donc, l'auteur sait partout trouver le ton juste pour faire couvrir à ses personnages la gamme des sentiments, tantôt vifs et tranchants, tantôt confus voire contradictoires, alternant la méditation nostalgique et la confession impudique, le reproche et le pardon, alliant la reconnaissance de ses torts et même l'aveu d'amour malgré tout au souhait de voir l'autre mourir : &lt;span style=&quot;color: #0000ff;&quot;&gt;« [Teresa :] Tu ne sais pas ce que c'est que d'avoir à ses côtés quelqu'un qui te dit sans arrêt qu'il va mourir ; il arrive un moment où pour ne plus l'entendre, tu as envie qu'il meure pour de bon (p. 38) » ; « [Andreu :] Il y a des jours où tu m'as dégoûté parce que je ne pouvais pas rester avec elle à cause de toi. Je me sentais tellement coincé que j'en suis arrivé à penser que si tu étais morte, d'un seul coup, ça aurait résolu tous mes problèmes (p. 114) ».&lt;/span&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt; Aussi bien, la 'problématique' amoureuse s'enrichit-elle d'être en permanence inscrite sur un fond particulier, qui est le spectre de la mort. A la mort - figurée, si l'on veut - du couple, répondent deux manifestations bien concrètes de la mort : d'abord l'accident de chasse, au cours duquel Andreu, vingt ans auparavant, a tué un ami en lieu et place d'un gibier ; c'est le trou noir de la conscience qui depuis mine l'esprit du personnage avec une force destructrice dont Teresa ne veut pas prendre la juste mesure ; ensuite la maladie mortelle, celle qui faillit récemment coûté la vie au même Andreu, laissant implantées en lui une fragilité et une menace qui d'un côté, là encore, l'éloignent de sa femme, et de l'autre côté, de manière inattendue, le rapprochent d'une autre femme, Marina, elle-même marquée dans sa chair par l'épreuve du cancer.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt; Et finalement, en leçon ironique de l'histoire, ou en retournement paradoxal des valeurs, c'est de cette conjonction des deux faiblesses que naît une force qui n'a jamais 'pris' dans le couple d'Andreu et Teresa, où devaient s'allier et s'équilibrer les contraires : &lt;span style=&quot;color: #0000ff;&quot;&gt;« [Andreu :] Je n'ai jamais eu te soigner. Tu ne tombes jamais malade. Dans la salle d'accouchement, c'est tout juste si on ne t'a pas applaudie ; quatre jours après, tu étais déjà au travail. Moi, derrière toi, je me suis toujours senti limité. Oui, je crois que si je suis capable de te quitter, après toutes ces années, c'est que je sens qu'elle a besoin de moi. Je n'avais jamais éprouvé la sensation d'être indispensable, et maintenant oui. La sensation de compter en priorité pour quelqu'un (p. 101) ».&lt;/span&gt;&lt;br /&gt; Au bout du compte, il ressort de tous ces discours croisés, pétris de confessions, de griefs, de présupposés vrais ou faux et spéculations plus ou moins fondées, sur soi et sur l'autre, que si les protagonistes ont 'raté le train' dans leur vie de couple, c'est peut-être, en dernier ressort, faute d'avoir su (ou vraiment voulu) se donner un langage commun à l'usage exclusif de leur intimité partagée ; de s'être - d'un commun accord, mais jamais formulé - soustraits à cette nécessité amoureuse par le maniement routinier et stérile d'un discours emprunté au monde, à l'artifice des devoirs sociaux et à la superficialité des caricatures psychologiques, de sorte que chacun s'est peu à peu muré, et a emmuré l'autre, dans un silence essentiel tapi sous le bavardage remplissant de ses paroles creuses l'espace nécessaire au dialogue véritable.&lt;br /&gt; La rupture consiste précisément en l'explosion de ce microcosme étouffant et saturé, détruisant les statues de sel : &lt;span style=&quot;color: #0000ff;&quot;&gt;« Il y a eu une explosion, le paysage a été soufflé, un monde entier, et maintenant, dans la pièce où ils se tiennent, entre les canapés en cuir, il y a des morceaux de l'un mélangés avec des morceaux de l'autre au milieu d'un grand silence. Il y a un instant encore, on entendait une tondeuse à gazon dans un jardin derrière la maison, de l'autre côté de la rue ; maintenant, curieusement, on n'entend plus rien, tout est resté en suspens, immobile, pétrifié : c'est le calme qui suit une explosion ou une tempête, on dirait qu'il n'y a plus âme qui vive et la scène où a eu lieu la tragédie est muette, il n'y a plus d'obstacle aux mots qu'il faut dire, rien qui interdise de les écouter et de les comprendre, aucun bruit auquel se raccrocher pour pouvoir dire qu'ils sont mensongers (p. 146) ».&lt;/span&gt;&lt;br /&gt; Et le nouveau départ voulu par Andreu avec Marina, cette manière de sauter dans le dernier train en marche, se construit d'abord sur le (bon) degré zéro, mais essentiel, du rapport amoureux, rejetant aussi bien les identifications toutes faites que les dissimulations imposées par les stéréotypes : c'est ainsi avant tout le partage des douleurs cachées et des terreurs secrètes, la révélation sans fard du corps mutilé, la confession acceptée de la conscience irrémédiablement déchirée par la culpabilité : tout ce langage complice - parfois même muet - au sein duquel se retrouvent Andreu et Marina, et qu'Andreu et Teresa n'ont pas su articuler.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt; Bref, un beau livre, parfaitement maîtrisé ; souvent dur, mais d'une dureté qui fait ressortir une grande sensibilité, et d'une finesse qui donne toute leur épaisseur à ses figures : preuve, s'il en était besoin, de la belle vitalité de la littérature catalane contemporaine.&lt;/p&gt; 
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<title>Sanchez Pinol, Pandore au Congo (chronique ArtsLivres)</title>
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<author>noreply@hautetfort.com (fraprost)</author>
<category>Petites notes de lecture</category>
<pubDate>Thu, 14 May 2009 08:17:00 +0200</pubDate>
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&lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&lt;i&gt;&lt;img src=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/00/00/951594343.gif&quot; id=&quot;media-1755220&quot; alt=&quot;pinol pandore.gif&quot; style=&quot;border-width: 0; float: left; margin: 0.2em 1.4em 0.7em 0;&quot; /&gt;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&lt;i&gt;Un étourdissant va-et-vient entre Londres et le Congo, la Première Guerre Mondiale et la Guerre des Mondes, entre fiction et réalité - le tout traversé de Noirs (d'Afrique) et de nègres (d'édition), de bourreaux et de héros... D'un mot, un petit chef d'œuvre d'invention, à la fois drôle et grave : un vrai bonheur de lecture.&lt;/i&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt; Londres, 1914, à la veille du déclenchement de la Grande Guerre : le très jeune Thomas ('Tommy') Thompson fourbit ses premières armes d'écrivain en exerçant la peu glorieuse activité de nègre - de surcroît, au service du nègre du nègre du nègre d'un feuilletoniste graphomane à grand succès, le Dr Flag : trois romans par semaine, dont le dernier, Pandore au Congo, farci, selon l'ordre du 'maître', de tous les clichés racistes et puritains du temps, est donc en fait dû à la plume de Tommy, nègre à la puissance quatre. Un beau jour, une série rocambolesque de décès porte à la tombe tous les nègres intermédiaires. Tommy ne pourra profiter de l'occasion pour accéder à la dignité de nègre au premier degré - mais le hasard lui permettra de se faire embaucher, toujours comme plumitif, par un jeune avocat ambitieux, Edward Norton (oui, exactement comme l'acteur américain...). Ce dernier tient la gageure de faire acquitter son client Marcus Garvey, un cas apparemment désespéré : valet d'une grande famille aristocratique londonienne, Marcus est en effet accusé, avec force preuves accablantes, d'avoir assassiné ses jeunes maîtres Charles et William Craver, les deux fils de famille, au cours d'une mystérieuse aventure dans la jungle congolaise. Norton requiert donc les services de Tommy pour rédiger à sa place le récit de l'aventure, d'après le témoignage de Marcus, dans l'espoir que le livre ainsi produit contribuera à révéler la vérité cachée et à innocenter son client. C'est d'abord, pour Tommy, l'occasion de gagner sa vie en écrivant, cette fois, un 'vrai' livre ; mais ce sera surtout le doigt mis dans un engrenage qui va très vite l'aspirer... et le lecteur avec lui.&lt;br /&gt; &lt;b&gt;&lt;br /&gt; Poupées russes en Afrique&lt;/b&gt;&lt;br /&gt; « Que nul n'entre ici s'il n'est géomètre », avait fait graver Platon au fronton de son Académie ; de même, qui n'a pas le goût de l'invention romanesque se tiendra sagement à l'écart de ce &lt;i&gt;Pandore au Congo&lt;/i&gt;, qui, telle la boîte de l'antique Pandore (mythique ancêtre de toutes les femmes), enferme tous les sortilèges, cette fois de la fiction. Ou, plus précisément, les emboîte en manière de poupées russes, et cela, dès le titre : Pandore au Congo était le titre du roman de gare du Dr Flag, mais il devient celui du récit rédigé, entre 1914 et 1917, par Tommy d'après les dires de Marcus ; mais c'est aussi celui du livre que le lecteur tient en main : or ce livre est le récit, soixante ans après les faits, que le même Tommy fait des événements, en y incluant par tranches la réécriture de son premier Pandore au Congo de jeunesse : écrivant donc l'histoire de l'histoire en même temps que l'histoire de Marcus... Et l'on verra, in fine, que le prototype du Dr Flag n'avait pas dit son dernier mot dans cette histoire...&lt;br /&gt; Chronologiquement, donc, l'ensemble se développe sur trois plans : le temps du témoignage et de la réécriture par le vieil écrivain revenant sur son premier livre ; le temps de la guerre 14-18 qui fut celui de la rédaction du premier récit, au moment du procès de Marcus ; le temps de l'aventure de Marcus et des frères Craver au Congo, en 1912. Sur ce dernier plan se développe une histoire d'abord classique d'expédition coloniale, avec son exotisme africain et ses violences mues par la cupidité occidentale : les frères Craver (nom à rapprocher du verbe anglais to crave, dénotant le désir irrépressible ?) ont donc monter une expédition très coûteuse en sang noir, dans la plus pure tradition esclavagiste, pour établir une mine d'or au cœur de la jungle ; un succès inattendu, inimaginable même, couronne l'entreprise, qui donne aux maîtres anglais l'occasion de brutaliser et d'exploiter encore davantage leurs 'nègres' réduits à l'animalité au fond de la mine, sous le regard consterné mais impuissant de leur timide valet Marcus, du reste peu profilé naturellement pour l'héroïsme humanitaire.&lt;br /&gt; Mais l'histoire - encore une histoire dans l'histoire - prend un tout autre visage lorsque, des entrailles même de la terre, se mettent à sortir, non plus seulement des pépites d'or... mais des hommes, ou quelque chose qui y ressemble sans s'y identifier tout à fait ! Ainsi entrent en scène en pleine jungle, entre colons anglais et quasi-esclaves noirs, de très blancs champions de forage souterrain, les « Tectons » (peut-être hybride de 'techtôn' - 'constructeur' en grec - et de 'teuton' ?), et notamment une jeune et belle demoiselle Tecton - deux mètres au garrot, peau livide mais brûlante, des yeux de chat en forme de soucoupe, et six doigts à chaque main - qui ne va pas tarder à faire tourner le cœur et la tête de l'innocent Marcus...&lt;br /&gt; &lt;b&gt;&lt;br /&gt; Antimonde, Guerre des Mondes, Guerre Mondiale&lt;/b&gt;&lt;br /&gt; Manifestement, l'auteur s'amuse comme un petit fou - et le lecteur avec lui - de ces multiples niveaux du récit, avec chacun son petit univers propre, et dans le plus lointain d'entre eux, de sa fable de style cinéma d'anticipation : tous les ingrédients hollywoodiens y sont, bâtissant peu à peu un antimonde tecton caché dans les profondeurs de la terre, et menaçant d'invasion 'notre' monde avec sa formidable puissance destructrice ; avec, en bonne place, une grandiose histoire d'amour salvateur...&lt;br /&gt; La fable joue alors parfaitement son rôle de miroir, facilité par le parallélisme inscrit dans le récit entre la guerre hommes-tectons sur fond de mine et la Première guerre mondiale, où le narrateur connaîtra lui-même l'épreuve du feu dans les tranchées. Comme toute bonne fable, elle comporte sa morale, qui s'impose d'elle-même : à la menace de la barbarie doit répondre l'effort pour sauver la civilisation, et à la violence l'héroïsme, ici célébré avec lyrisme. La leçon se module, du reste, selon les ressources du récit : a contrario, la bonne conscience de la civilisation occidentale est minée par la barbarie que les blancs font subir à leurs sujets africains - et qui n'est peut-être qu'une exacerbation d'un mode d'exploitation de l'homme par l'homme tranquillement installé, là encore en toute bonne conscience, dans les sociétés dites civilisées : au Noir de la mine congolaise correspond le 'nègre' esclavagisé par son commanditaire, comme, plus généralement, toutes les victimes de la misère dans les pays d'opulence - lesquels enfin, paraissent surtout acharnés à étendre leur œuvre civilisatrice en transformant le reste du monde en vallée de larmes et jusqu'à leurs propres terres en champs de mort. Les no man's lands européens fouaillés par les obus allemands et noyés de gaz moutarde apparaissent ainsi comme un doublet à peine grossi, dans un retournement suicidaire, du monde 'sous-développé' éventré comme mine à ciel ouvert par l'avidité coloniale... &lt;span style=&quot;color: #0000ff;&quot;&gt;« Le Congo (note Tommy, à un autre propos) amplifiait la puissance du monde »&lt;/span&gt; (p. 78), et même, &lt;span style=&quot;color: #0000ff;&quot;&gt;« le Congo n'était pas un lieu, le lieu, c'était nous »&lt;/span&gt; (p. 261).&lt;br /&gt; Dans cette veine, le narrateur adopte d'ailleurs volontiers le ton et le style du moraliste de tradition Grand Siècle : « &lt;span style=&quot;color: #0000ff;&quot;&gt;Norton était un génie. La plupart des génies se distinguent par l'emploi qu'ils font de leurs talents naturels. Lui par l'emploi qu'il faisait des défauts du monde » (p. 132) ; « ce qui contribue à faire de la jeunesse une période douloureuse est de croire qu'il suffit de lutter durement pour obtenir ce que l'on souhaite. Ce n'est pas vrai. Si tel était le cas, le monde appartiendrait aux justes »&lt;/span&gt; (p. 236) - et cela vaut également dans le registre burlesque, lorsqu'il évoque, par exemple, une autre guerre implacable à l'échelle picrocholine ou plutôt lilliputienne, l'opposant dans sa jeunesse... à Marie-Antoinette, la tortue sans carapace de sa logeuse de l'époque : &lt;span style=&quot;color: #0000ff;&quot;&gt;« C'était elle, Marie-Antoinette, qui me scrutait, sataniquement muette. Certains diront que Marie-Antoinete exprimait sa haine en silence parce que c'était une tortue. Je répliquerai aux âmes candides que la haine et les rivières font d'autant moins de bruit qu'elles sont plus profondes »&lt;/span&gt; (p. 105).&lt;br /&gt; &lt;b&gt;&lt;br /&gt; Morale fictive, morale de la fiction&lt;/b&gt;&lt;br /&gt; Par ailleurs, l'auteur ne manque pas, à l'occasion, de s'amuser au dépens de son lecteur : &lt;span style=&quot;color: #0000ff;&quot;&gt;« Et maintenant, il est possible que quelqu'un se demande : compte-t-il vraiment interrompre le récit précisément là, alors que Marcus vit l'un de ses pires moments, pour nous expliquer vos petits combats ? Eh bien, la réponse est oui, je compte le faire. Pourquoi ? Parce que j'en ai envie »&lt;/span&gt; (p. 258) ; et peut-être faut-il mettre au compte de cet amusement jusqu'à de tels aspects du récit lui-même : &lt;span style=&quot;color: #0000ff;&quot;&gt;« Puis il se mit à me tutoyer. Je me le rappelle très bien, parce que ce fut l'une des rares fois où il le fit lors de toutes les années où dura notre relation »&lt;/span&gt; (p. 104) - or les personnages en question, Anglais s'exprimant dans leur langue, ignorent la distinction entre tutoiement et vouvoiement...&lt;br /&gt; Dans ce livre où tant de clés sont constamment offertes pour approfondir le sens du propos, on devine assez vite que plusieurs degrés de lecture sont proposés en même temps ; de tels jeux avec le lecteur suggèrent qu'il convient de n'être pas (ou pas seulement) un consommateur d'histoires, si passionnantes ou réjouissantes soient-elles, mais de garder constamment ses sens en éveil.&lt;br /&gt; L'auteur, de lui-même, indique certaines voies de bon usage du récit, qui, là comme ailleurs, se réfléchissent et se dédoublent. La découverte de la 'vraie histoire' de Marcus doit conduire, selon son avocat, le public à s'améliorer moralement : &lt;span style=&quot;color: #0000ff;&quot;&gt;« Une fois que nous serons à la maison, quand la porte se refermera derrière nous, nous nous réjouirons d'être rentrés chez nous comme des citoyens meilleurs que nous ne l'étions en sortant »&lt;/span&gt; (p. 405) ; parallèlement, d'une manière encore plus profonde, c'est le jeune Tommy qui prend conscience de la valeur thérapeutique de sa propre écriture : &lt;span style=&quot;color: #0000ff;&quot;&gt;« Je me dis que peut-être, en fin de compte, le livre avait un autre objectif que la libération de Marcus Garvey : faire de son auteur quelqu'un de meilleur qu'il ne l'était avant de l'avoir écrit »&lt;/span&gt; (p. 402) ; et une telle prise de conscience s'approfondit encore dans l'expérience de la guerre, dans les tranchées, à un moment où les Allemands détruisent méthodiquement les églises romanes environnantes : &lt;span style=&quot;color: #0000ff;&quot;&gt;« (...) Si je renonçais à la littérature pour me consacrer, simplement, à écrire des feuilletons, ce que je faisais, c'était grossir les rangs de la résignation humaine. Chaque bon livre que je n'écrirais pas serait comme un clocher détruit »&lt;/span&gt; (p. 261).&lt;br /&gt; Tout cela est très beau, très juste, très sérieux... Mais gare ! Le roman garde encore bien des surprises en réserve dans sa boîte de Pandore. Je n'en dirai pas plus pour ne pas gâter le plaisir de la découverte ; j'ajouterai seulement qu'au fond de cette boîte comme au fin fond de la mine, se cache encore le mot de la fin... en forme de feu d'artifice célébrant la puissance de la fiction elle-même... Et je conclurai en rappelant le jugement de Borges, à propos du court roman de son ami Adolfo Bioy Casarès, L'invention de Morel (dans sa préface à ce texte, édition de poche 10/18). Pour Borges, la véritable originalité et la vraie grandeur de la prose narrative du XXème siècle sont dans une capacité d'invention romanesque et une maîtrise de la fiction en tant que telle qu'aucune époque antérieure n'avait acquises. Si l'on suit ce critère, il est certain que &lt;i&gt;Pandore au Congo&lt;/i&gt; est une parfaite réussite.&lt;/p&gt; 
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<title>Des nouvelles du Mexique</title>
<link>http://francoisprost.hautetfort.com/archive/2009/03/10/des-nouvelles-du-mexique.html</link>
<author>noreply@hautetfort.com (fraprost)</author>
<category>Petites notes de lecture</category>
<pubDate>Tue, 10 Mar 2009 11:53:00 +0100</pubDate>
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&lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;Ce n'est pas parce que Nicolo Piccolo et Carlita Pepita s'espatarent avec sombreros et castagnètes en bons beaufs franchouillards sur les plages des Tropiques qu'il faut honnir le Mexique -- d'autant que le prochain Salon du Livre accueillera ce pays comme invité d'honneur.&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;Quelques titres en passant, donc, pour un avant-goût:&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/01/00/2086600667.jpg&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/01/00/1401859659.jpg&quot; id=&quot;media-1627654&quot; alt=&quot;rulfo.jpg&quot; style=&quot;border-width: 0; float: left; margin: 0.2em 1.4em 0.7em 0;&quot; name=&quot;media-1627654&quot; /&gt;&lt;/a&gt;Parmi les classiques, je retiens &lt;span style=&quot;color: #000080;&quot;&gt;&lt;b&gt;&lt;i&gt;Le Coq d'or&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt;, du même &lt;b&gt;&lt;span style=&quot;color: #800000;&quot;&gt;Juan Rulfo&lt;/span&gt;&lt;/b&gt; dont j'avais fort vanté il y a quelque temps le magnifique &lt;i&gt;&lt;span style=&quot;color: #000080;&quot;&gt;Pedro Paramo&lt;/span&gt;&lt;/i&gt;: comme ce dernier, un court roman avec en toile de fond le monde villageois aux allures de Far West; appréhendé ici sous l'angle du microcosme des jeux, en premier lieu les combats de coq entourés de tout leur folkore avec figures typiques et singulières. L'histoire est surtout construite autour de&amp;nbsp; trois personnages, un va-nu-pieds qui se reconvertit dans ces combats pour y tenter sa chance, un vieux routier des combats truqués, et une danseuse de cabaret gravitant autour des arènes; une très belle histoire -- tragique -- toute en finesse... Au premier abord, fort éloignée du climat fantastique de &lt;i&gt;Pedro Paramo&lt;/i&gt;, plus étroitement ancrée dans le réalisme social; mais l'élément fantastique cher à Rulfo (et après lui à Cortazar, et tant d'autres) oeuvre quand même en sourdine, dans le rôle que tient la puissance de la Chance, embrassant certaines personnages&amp;nbsp; d'une étreinte mortelle...&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/01/02/716214121.jpg&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/01/02/1538324980.jpg&quot; id=&quot;media-1627670&quot; alt=&quot;sada.jpg&quot; style=&quot;border-width: 0; float: right; margin: 0.2em 0 1.4em 0.7em;&quot; name=&quot;media-1627670&quot; /&gt;&lt;/a&gt;Dans le genre de l'étrange, vous pouvez aussi faire un détour par &lt;span style=&quot;color: #800000;&quot;&gt;&lt;i&gt;&lt;b&gt;L'une est l'autre&lt;/b&gt;&lt;/i&gt;&lt;/span&gt;, de &lt;b&gt;&lt;span style=&quot;color: #000080;&quot;&gt;Daniel Sada&lt;/span&gt;&lt;/b&gt; (les Allusifs) -- pour une plongée abyssale dans les méandres de la gémellité... Deux soeurs y poussent leur identité jusqu'à se partager un même amoureux (à l'insu de celui-ci), étant elle-mêmes partagées entre désir d'identification fusionnelle et désir d'un destin personnel -- le tout, ici aussi, sur fond de vie campagnarde et villageoise. Un texte dérangeant, ironique et cruel -- avec (à mon goût) une franche réserve quant au style, que l'auteur a choisi heurté, à la syntaxe souvent rompue, intermédiaire entre l'écrit et le parlé: peut-être passe-t-il mieux en espagnol qu'en français, je ne sais; j'ai trouvé pour ma part que cela n'apportait pas grand-chose au traitement du thème, pénalisait la lecture et obscurcissait le propos, qui reste fort intéressant.&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/00/00/174020727.jpg&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/00/00/2008759837.jpg&quot; id=&quot;media-1627677&quot; alt=&quot;glantz.jpg&quot; style=&quot;border-width: 0; float: left; margin: 0.2em 1.4em 0.7em 0;&quot; name=&quot;media-1627677&quot; /&gt;&lt;/a&gt;Fort intéressant aussi, dans un tout autre genre: &lt;span style=&quot;color: #000080;&quot;&gt;&lt;i&gt;&lt;b&gt;Les généalogies&lt;/b&gt;&lt;/i&gt;&lt;/span&gt;, de &lt;span style=&quot;color: #800000;&quot;&gt;&lt;b&gt;Margo Glantz&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; (Folies d'encre): une archéologie familiale, qui remonte, d'après les témoignages des parents de l'auteur, aux sources russes de cette famille d'immigrés juifs installés au Mexique peu après la Révolution russe. L'intérêt n'est pas seulement (disons) documentaire, du point de vue historique; il est aussi, et peut-être d'abord, dans le travail de la mémoire, dont on suit l'élaboration avec l'auteur, en quelque sorte en direct, par la restitution des dialogues entre la fille et ses parents: croisement de diverses versions d'une même histoire, volubilité de certains souvenirs et réticence face à d'autres, constant va-et-vient entre les époques, constitution d'une sorte de légende personnelle et familiale... L'intérêt est également redoublé par la thématique de l'identité propre, pour l'auteur elle-même partagée entre son ascendance juive et russe, son choix personnel de vivre en dehors de la religion, et sa naissance en terre mexicaine; de ce point de vue, le dernier chapitre est magnifique; il se penche aussi avec beaucoup de finesse sur la façon dont la communauté russe exilée, regroupant les ennemis héréditaires (russes blancs, révolutionnaires, juifs) s'est reconstituée en remplaçant par d'autres oppositions les antagonismes ancestraux.&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;Deux regrets. L'un mineur: la tenue de l'écriture laisse parfois à désirer -- dans les évocations historiques, la narration 'vivante' cède à l'occasion la place à des litanies de noms (fort peu parlants, pour beaucoup) ou à un procédé d'enregistrement factuel un peu trop sec. C'est un peu comme s'il avait manqué à l'ensemble une révision globale parachevant le travail en un tout plus harmonieux -- d'où parfois une impression d'inachevé, de &quot;work in progress&quot;.&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;L'autre regret vise le travail de l'éditeur français: alors que le livre-objet est réussi (belle typo, joli volume relié) le texte est absolument bourré de coquilles -- vous me direz que cela peut faire un effet de déco, réhaussant le texte lui-même, qui est, en ce qui le concerne ,émaillé de grossières fautes de langue, et d'une ponctuation volontiers erratique; bref, comme cela devient de plus en plus l'usage, à l'évidence le manuscrit (produit peut-être à la va-vite par le traducteur) a été semble-t-il imprimé tel quel sans la moindre révision éditoriale: mais où sont les éditeurs d'antan?&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;Well, that's all, folks!&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; 
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<title>Vargas Llosa, Gamboa, Cercas: même combat</title>
<link>http://francoisprost.hautetfort.com/archive/2009/03/03/vargas-llosa-gamboa-cercas-meme-combat.html</link>
<author>noreply@hautetfort.com (fraprost)</author>
<category>Petites notes de lecture</category>
<pubDate>Tue, 03 Mar 2009 19:31:00 +0100</pubDate>
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&lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;Trois auteurs (et quatre livres) réunis pour l'occasion autour d'un même thème: celui de l'écrivain avorté ou raté (ou qui croit l'être) -- avec un même ancrage autobiographique mais autant de traitements différents et autant de réussites.&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/01/02/235859330.jpg&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/01/02/1775625610.jpg&quot; id=&quot;media-1614499&quot; alt=&quot;vargas llosa tante.jpg&quot; style=&quot;border-width: 0; float: left; margin: 0.2em 1.4em 0.7em 0;&quot; name=&quot;media-1614499&quot; /&gt;&lt;/a&gt;Commençons par le roman du péruvien &lt;b&gt;&lt;span style=&quot;color: #ff0000;&quot;&gt;Mario Vargas Llosa&lt;/span&gt;&lt;/b&gt; (le plus enlevé et le plus drôle de ce petit lot), &lt;span style=&quot;color: #0000ff;&quot;&gt;&lt;b&gt;&lt;i&gt;La tante Julia et le scribouillard&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; (Folio, 470 p.): un roman à deux voix, en quelque sorte, distinguées par l'alternance des chapitres: d'abord celle du narrateur, alter ego de l'auteur évoquant les péripéties amoureuses de son jeune âge et ses débuts dans la vie, avec une verve et un humour tout à fait délectables; ensuite celle qui raconte d'autres histoires -- une par chapitre -- et que le lecteur apprend vite à identifier: il s'agit d'un personnage étrange, que le narrateur côtoie dans son exercice de pigiste pour une radio locale; ledit personnage est, de fait, un personnage: une gloire sud-américaine du feuilleton radiophonique, débauchée à grands frais par le patron de la radio en question pour doper son audience, avec charge de pondre au kilomètre de ces feuilletons inénarrables qui font pleurer et frémir dans les chaumières. un chapitre sur deux du roman constitue donc l'amorce d'un de ces feuilletons à très grands succès, auxquels leur auteur (le 'scribouillard', donc), se consacre comme un dévot à sa religion. Dans les chapitres alternatifs, l'auteur-narrateur s'active de son côté avec deux fers au feu: d'un côté, sa passion grandissante pour une parente par alliance, jeune divorcée volcanique qui lui fait tourner la tête, et de l'autre, ses tentatives toutes avortées pour écrire -- au sens fort du terme, c'est-à-dire autre chose que les minables notes qu'il plagie dans la presse pour nourrir son bulletin d'information radio. Le malheureux auteur en (im)puissance s'empêtre dans les affres de la création, ayant dans le même temps sous les yeux le modèle vivant de l'écrivain plus que prolifique, mais à la fois rangé par le canon au plus bas de l'échelle de la dignité littéraire, avec ses feuilletons pour ménagères de moins de cinquante ans avec du temps de cerveau disponible, et lui-même, à sa manière, partagé entre une immense conscience de soi en tant que créateur, et un dédain absolu pour le devenir de son oeuvre en tant qu'oeuvre, ne se souciant pas un instant d'en conserver la trace et ne voulant pour elle aucune autre existence que celle, plus qu'éphémère, que lui confère l'instant de l'écoute par le public. Bien sûr, à mesure que le lecteur apprend à connaître le feuilletonniste, il découvre tout ce que ce dernier, sous l'apparence d'une imagination débridée déconnectée de toute expérience vécue, met en fait de lui-même dans ses histoires, en projetant ses fantasmes, ses obsessions et ses angoisses dans l'imaginaire; et dans le même temps, on découvre peu à peu avec le narrateur-auteur le chemin d'apprentissage qu'il est en train de parcourir sans en avoir conscience: car si ce &lt;i&gt;would-be&lt;/i&gt; écrivain peine tant à produire, c'est qu'il se trompe d'objet; en effet, il est vain de chercher, comme il le fait, une matière littéraire dans des fictions qui ne tiennent pas debout, ne mènent à rien et ne se nourrissent de rien -- alors qu'il a plus qu'à portée de main sa propre expérience, elle pleine de rebondissements, d'enseignements et de vie : leçon qu'il finit par comprendre, en se faisant lui-même Vargas Llosa auteur de &lt;i&gt;La tante Julia et le scribouillard&lt;/i&gt;... Avec, à l'intérieur de ce récit, ces multiples récits du feuilletonniste, qui à travers l'écriture de l'auteur, accède en même temps à la double dignité de personnage (du roman) et d'auteur (de ses propres histoires devenues littérature). bref, un étonnant jeu de miroirs, qui vous tient en haleine de la première à la dernière page, avec cet allant et cette verve caractéristiques du meilleur de la littérature sud-américaine...&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/02/00/2112176342.jpg&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/02/00/1466770026.jpg&quot; id=&quot;media-1614536&quot; alt=&quot;gamboa esteban.jpg&quot; style=&quot;border-width: 0; float: left; margin: 0.2em 1.4em 0.7em 0;&quot; name=&quot;media-1614536&quot; /&gt;&lt;/a&gt;&lt;a href=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/00/01/518089079.jpg&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/00/01/592640667.jpg&quot; id=&quot;media-1614539&quot; alt=&quot;gamboa ulysse.jpg&quot; style=&quot;border-width: 0; float: right; margin: 0.2em 0 1.4em 0.7em;&quot; name=&quot;media-1614539&quot; /&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;Encore plus franchement autobiographiques: les deux &quot;romans&quot; du colombien &lt;span style=&quot;color: #ff0000;&quot;&gt;&lt;b&gt;Santiago Gamboa&lt;/b&gt;&lt;/span&gt;, qui se font suite: &lt;b&gt;&lt;span style=&quot;color: #0000ff;&quot;&gt;&lt;i&gt;Esteban le héros&lt;/i&gt;&lt;/span&gt;&lt;/b&gt;, et &lt;span style=&quot;color: #0000ff;&quot;&gt;&lt;b&gt;&lt;i&gt;Le syndrome d'Ulysse&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; (les deux chez Métailié).&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;Le même Gamboa, donc, dont j'ai déjà dit tout le bien que je pensais à propos d'un autre roman, &lt;span style=&quot;color: #0000ff;&quot;&gt;&lt;i&gt;Les captifs du Lys blanc&lt;/i&gt;&lt;/span&gt; (Métailié itou) (&lt;a target=&quot;_blank&quot; href=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/archive/2008/03/25/le-retour-de-ma-sublime-chronique.html&quot;&gt;lien&lt;/a&gt;). Cette fois-ci, avec un diptyque qui évoque les deux temps, de l'enfance et de la prime jeunesse dans le pays natal d'abord, puis l'expérience de l'exil, en Espagne puis surtout en France.&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;Une même voix y rapporte en première personne les aventures et mésaventures du garçon et du jeune homme, d'une manière plus classique dans le premier livre, et plus échevelée dans le second, qui est aussi plus riche et plus achevé. Et donc, avec tout partout l'idée obsédante de devenir écrivain, sans arriver à transformer l'essai de manière concluante, du moins tant qu'une certaine expérience de la vie, et une certaine méditation sur l'essence de l'écriture, n'ont pas opéré leur oeuvre, précisément en permettant à l'apprenti-écrivain de s'accomplir par le récit de son apprentissage. Le lecteur français est doublement sensible à l'évocation de l'exil parisien du personnage, et à ses tribulations au sein de la micro-communauté colombienne de région parisienne, qui occupent le plus gros du deuxième récit,; mais celui-ci évoque également divers autres destins d'exilés (volontaires ou contraints), comme autant de diffractions d'une même expérience, douloureuse souvent, voire tragique, mais aussi pleine de surprises et, parfois, de bonheurs. Prévenons les amis des ligues de vertu que l'ouvrage n'est pas à mettre entre toutes les mains (évitez de l'offrir à votre grand-mère, en tout cas avant de l'avoir lu -- bien sûr, ça dépend aussi des grand-mères): beaucoup de sexe, vous l'aurez compris (mauvais esprits que vous êtes, va), mais sans voyeurisme de mauvais aloi comme si souvent, notamment dans la prose germanopratine contemporaine -- mais avec cette prouesse rare (littéraire, j'entends) d'une évocation souvent très drôle, notamment dans les passages en genre pseudo-héroïque... et si présent dans le livre à la fois parce qu'il s'impose dans l'expérience des personnages comme l'un des seuls espaces de liberté et d'expression et d'affirmation de soi dans une existence déracinée,&amp;nbsp; souvent minée par les contraintes, et menacée de disparaître en quelque sorte dissoute par un flot d'anonymat dans un milieu urbain étranger, volontiers hostile, où ces êtres ne trouvent pas d'attaches solides. En tout cas, une belle réflexion sur le thème de l'exil (forcément), mais aussi de l'identité, et de la fabrication de soi (si je puis dire) dans un contexte où font défaut les repères et les ancrages ordinaires... Le tout servi par une plume alterte, qu'il faudra suivre dans l'avenir.&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;(NB: ma délicieuse voisine, elle-même exilée colombienne, se joint à moi pour vous en recommander la lecture.)&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/00/01/699566009.jpg&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/00/01/491650380.jpg&quot; id=&quot;media-1614594&quot; alt=&quot;cercas salamine.jpg&quot; style=&quot;border-width: 0; float: left; margin: 0.2em 1.4em 0.7em 0;&quot; name=&quot;media-1614594&quot; /&gt;&lt;/a&gt;Pour finir, le petit dernier -- petit par la taille, mais grand par l'esprit, comme tel Président de ma connaissance: &lt;b&gt;&lt;i&gt;&lt;span style=&quot;color: #0000ff;&quot;&gt;Les soldats de Salamine&lt;/span&gt;&lt;/i&gt;&lt;/b&gt;, qui a apporté une renommée largement méritée à son auteur &lt;span style=&quot;color: #ff0000;&quot;&gt;&lt;b&gt;Javier Cercas&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; (Actes Sud-Babel, 239 p.), à lire absolument.&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;Où l'on retrouve pour commencer notre thème, avec l'auteur -- Cercas ipsissimus -- en proie au syndrome de l'écrivain raté: journaliste de profession, mais désireux de &quot;véritable&quot; écriture, seulement tentée avec deux livres publiés dans l'indifférence générale, et qui se résout la mort dans l'âme à ne pas écrire (vraiment)... Jusqu'à ce qu'un hasard professionnel (une interview) attire son attention sur l'étrange destin de&amp;nbsp; Rafael Sanchez Mazas, un des fondateurs et tête pensante de la Phalange espagnole dans les années trente, mouvement fasciste absorbé tôt après la guerre civile dans le parti unique franquiste. La particularité de ce personnage bien réel est d'avoir survécu à son exécution par les derniers combattants républicains en pleine déroute, et d'avoir enrichi son propre personnage par l'édification en quasi-légende de cette survie pour le moins extraordinaire (je vous laisse découvrir les détails et péripéties de l'histoire).&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;Le récit de Cercas se compose alors en trois parties: d'abord, les débuts de l'enquête et l'émergence d'un projet d'écriture autour de cette histoire (avec l'active complicité du romancier chilien Roberto Bolano); puis, une sorte de monographie sur le personnage, qui est autant une réflexion sur la guerre civile et ses suite, et une méditation sur le rôle des écrivains engagés et leur responsabilité face à l'histoire -- et qui s'impose comme une sorte de substitut au livre que Sanchez Manaz avait promis d'écrire, sans tenir sa parole; enfin, une sorte d'appendice en retour de l'enquête, autour d'un autre personnage -- républicain celui-ci -- qui permet à la fois de compléter le tableau historique, et surtout de tirer, si l'on peut dire, la morale de l'histoire au sens le plus noble du terme.&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;A un certain nombre d'égards, le récit de Cercas présente des analogies avec le roman d'Almudena Grandes, Le coeur glacé, dont j'ai parlé il y a quelque temps (&lt;a target=&quot;_blank&quot; href=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/archive/2008/10/29/pas-tres-digeste-mais-consistant.html&quot;&gt;lien&lt;/a&gt;). Avec une position anti-fasciste sans la moindre équivoque, Cercas évite l'écueil d'une évocation manichéenne des faits connus qui n'apporterait rien; il s'efforce d'entrer dans le pourquoi des engagements, et d'analyser comment les idéologies et les principes déterminent l'action, s'accorde avec elle ou la contredise, et, comme je l'ai dit plus haut, d'aborder avec lucidité et sans hystérie le problème crucial de la responsabilité des penseurs, mais pas seulement d'eux; en outre, les particularités de l'histoire évoquée (Sanchez Mazas a été recueilli et caché par des adversaires politiques) amènent le thème -- brûlant pour l'Espagne post-franquiste -- de la coexistence, de l'éventuel pardon des fautes, et, plus généralement, de l'écart, qui peut parfois être acrobatique, entre les positionnements politiques (avec toutes leurs conséquences) et la complexité infiniment plus grande de l'être humain. Chapeautant le tout et structurant le récit, d'abord à travers l'opposition entre les deux personnages de Sanchez Mazas, le (pseudo-)héros/héraut du fascisme et de Miralles le héros républicain inconnu, ensuite par l'évocation d'autres personnages qui, eux, n'ont pas survécu à la guerre civile, une très profonde réflexion sur l'héroïsme, son essence, ses valeurs, sa possibilité d'existence... Thème notamment traité par une réflexion critique remarquable sur les mots d'ordre caractéristique des courants de pensée de l'époque, et aussi sur divers jugements portés alors et depuis; avec, une pareille méditation sur le souvenir et l'oubli, le devoir de mémoire et celui de gratitude (tant au niveau personnel qu'à l'échelle de la collectivité), et, en point d'orgue, une magnifique consécration des plus belles figures évoquées, sauvées par l'écriture de cette deuxième mort qu'est l'oubli, et consacrées, précisément, en figures de héros envers lesquels notre civilisation efface trop facilement sa dette précisément par cet oubli. Juste un petit passage de l'avant-dernière page:&lt;/p&gt; &lt;blockquote&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&lt;span style=&quot;color: #0000ff;&quot;&gt;&quot;(...) (Je pensais que) tant que je raconterais son histoire Miralles continuerait en quelque sorte à vivre, tout comme continueraient à vivre, pour peu que je parle d'eux, les frères Garcia Segues - Joan et Lela - et Miquel Cardos et Santi Brugada et Jordi Gudayol, bien que morts depuis tant d'années, morts, morts, morts, je parlerais de Miralles et d'eux tous sans oublier personne, et bien sûr des frères Figueras et d'Angelats et de Maria Ferré et aussi de mon père, jusqu'aux jeunes Latino-Américains de Bolano, mais surtout de Sanchez Mazas et de ce peloton de soldats qui au dernier moment a toujours sauvé la civilisation et auquel Sanchez Mazas ne méritait pas d'appartenir, contrairement à Miralles, de ces moments inconcevables lors desquels la civilisation tout entière dépend d'un seul homme et je parlerais de cet homme et du traitement que la civilisation lui réserve&quot; (p. 236)&lt;/span&gt;&lt;/p&gt; &lt;/blockquote&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;Un coup de chapeau pour finir aux traducteurs et à l'éditeur, qui ont magnifiquement travaillé: un très beau texte pour le lecteur français, sans fautes de langue ni coquilles (chose qui, dans l'édition française, devient si rare qu'elle mérite d'être soulignée).&lt;/p&gt; 
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<title>Machado de Assis, Chasseur d'esclaves</title>
<link>http://francoisprost.hautetfort.com/archive/2009/02/25/machado-de-assis-chasseur-d-esclaves.html</link>
<author>noreply@hautetfort.com (fraprost)</author>
<category>Petites notes de lecture</category>
<pubDate>Wed, 25 Feb 2009 08:11:00 +0100</pubDate>
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&lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/02/01/2016101527.jpg&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/02/01/473083526.jpg&quot; id=&quot;media-1601520&quot; alt=&quot;machado chasseur.jpg&quot; style=&quot;border-width: 0; float: left; margin: 0.2em 1.4em 0.7em 0;&quot; name=&quot;media-1601520&quot; /&gt;&lt;/a&gt;Et encore une mienne sublime chronique ArtsLivres (&lt;a target=&quot;_blank&quot; href=&quot;http://artslivres.com/ShowArticle.php?Id=1659&amp;amp;Title=MACHADO+DE+ASSIS+Joaquim+Maria+-+Chasseur+d%92Esclaves&quot;&gt;lien&lt;/a&gt;)&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&lt;b&gt;&lt;span style=&quot;color: #ff0000;&quot;&gt;J.-M., MACHADO DE ASSIS, &lt;i&gt;Chasseur d'esclaves. Un père contre une mère&lt;/i&gt;, Chandeigne, 40 p., 7€&lt;/span&gt;&lt;/b&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt; Courte et saisissante nouvelle évoquant l'esclavage une quinzaine d'années après son abolition au Brésil, et la violence égoïste à laquelle conduit la faim.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt; Candido Neves, lassé de métiers qu'il n'a pas la patience d'apprendre correctement, s'est reconverti dans l'activité lucrative de chasseur d'esclaves fugitifs. Pour subvenir aux besoins de sa famille, et éviter d'avoir à abandonner son fils nouveau-né, il en viendra à commettre un crime - mais légal selon le droit esclavagiste en vigueur - et cela en toute bonne conscience...&lt;br /&gt; &lt;br /&gt; Comme à l'ordinaire chez Machado de Assis, tout est dans le ton : ici marqué par une apparence de détachement, et presque de légèreté, mais appliqué à des aspects parmi les moins ragoûtants de la société brésilienne. N'en ressort que davantage la violence des contraintes sociales, tant du côté des rapports esclavagistes traitant la personne comme une marchandise ou un bétail, que du côté des hommes « libres » en droit mais asservis par la pauvreté, et de ce fait perdant tout sens de l'humain. Sur cette sombre toile de fond se détache l'ironie de l'auteur, soulignant implicitement les contrastes, par exemple avec les noms éloquents des personnages, ou les références à la topographie de Rio (les allusions sont élucidées par des notes de la traductrice, qui propose aussi une brève mais suggestive introduction).&lt;br /&gt; &lt;br /&gt; L'ouverture de la nouvelle donne d'ailleurs tout de suite le la, d'une manière dévastatrice que n'aurait pas reniée un philosophe du XVIIIe siècle :&lt;/p&gt; &lt;blockquote&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&lt;span style=&quot;color: #0000ff;&quot;&gt;« Avec l'esclavage, des métiers et des accessoires ont disparu, comme cela est sans doute arrivé pour d'autres institutions sociales. Je ne citerai quelques-uns de ces accessoires que parce qu'ils sont liés à un certain métier. L'un d'eux était le fer au cou, un autre le fer au pied ; il y avait aussi le masque en fer blanc. Ce masque faisait perdre aux esclaves le vice de l'ivrognerie, parce qu'il leur fermait la bouche. Il n'avait que trois trous, deux pour voir, un pour respirer, et il était fermé derrière la tête par un cadenas. Avec le vice de l'ivrognerie, ils perdaient la tentation de voler, car en général, c'est dans les sous de leur maître qu'ils puisaient de quoi étancher leur soif ; on avait du coup deux péchés abolis, et la sobriété et l'honnêteté étaient assurées. Ce masque était grotesque, mais on ne peut pas toujours obtenir l'ordre social et humain en évitant le grotesque, voire la cruauté. (...) Il y a un demi-siècle, les esclaves s'enfuyaient souvent. Ils étaient nombreux, et tous n'aimaient pas l'esclavage. Il arrivait&amp;nbsp; occasionnellement qu'ils soient battus, et tous n'aimaient pas être battus » (p. 11-12).&lt;/span&gt;&lt;/p&gt; &lt;/blockquote&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;Bref, matière à réfléchir sur les « bons côtés de l'esclavage », vantés par certains du côté de la Martinique...&lt;/p&gt; 
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<title>Machado de Assis, Ce que les hommes appellent amour</title>
<link>http://francoisprost.hautetfort.com/archive/2009/02/25/machado-de-assis-ce-que-les-hommes-appellent-amour.html</link>
<author>noreply@hautetfort.com (fraprost)</author>
<category>Petites notes de lecture</category>
<pubDate>Wed, 25 Feb 2009 08:05:41 +0100</pubDate>
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&lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&lt;br /&gt; &lt;a href=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/01/00/351613976.jpg&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/01/00/72631782.jpg&quot; id=&quot;media-1601506&quot; alt=&quot;machado amour.jpg&quot; style=&quot;border-width: 0; float: left; margin: 0.2em 1.4em 0.7em 0;&quot; name=&quot;media-1601506&quot; /&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;Une autre mienne sublime chronique ArtsLivres (&lt;a target=&quot;_blank&quot; href=&quot;http://artslivres.com/ShowArticle.php?Id=1661&amp;amp;Title=MACHADO+DE+ASSIS+Joaquim+Maria+-+Ce+que+les+hommes+appellent+amour&quot;&gt;lien&lt;/a&gt;)&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&lt;span style=&quot;color: #ff0000;&quot;&gt;&lt;b&gt;J.-M. MACHADO DE ASSIS, &lt;i&gt;Ce que les hommes appellent amour&lt;/i&gt; (titre original : &lt;i&gt;Memorial de Aires&lt;/i&gt;), Métailié, 215 p., 9€&lt;/b&gt;&lt;/span&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt; Le plus célèbre auteur brésilien du XIXe siècle propose, sous la fiction du journal d'un vieux diplomate, une méditation intime sur la vie, la société et l'amour, avec un apparent détachement, marqué en fait par l'ironie et le désenchantement.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt; A l'heure de la retraite, après des décennies à l'étranger, un diplomate brésilien rentre à Rio couler ses vieux jours dans le confort bourgeois entre sages plaisirs et nostalgie douillette. L'envie lui prend ainsi de consigner en un journal impressions et menus faits, au fil d'un quotidien ordonné autour de deux pôles, face auxquels il affecte autant de détachement : dans l'ordre de la grande histoire, c'est l'agitation politique qui entoure le décret d'abolition de l'esclavage, avec lequel le Brésil entre dans le monde moderne ; dans l'ordre de l'intimité, c'est la rencontre avec une belle et jeune veuve éplorée (Fidélia !), à laquelle il feint de ne s'intéresser qu'à titre de curiosité - d'autant que les hasards de la vie mondaine ne tarderont pas à rapprocher ladite veuve d'un beau jeune homme de bonne famille (Tristan !), qui s'apprête à entrer dans la vie comme le diariste se prépare à en sortir...&lt;br /&gt; &lt;br /&gt; L'intérêt de ce beau roman n'est pas, on le devine vite, dans les péripéties d'une intrigue fort mince et sans surprise ; il est bien davantage dans le ton et le point de vue, dont la première clé est fournie par les clins d'œil significatifs que l'auteur adresse à son lecteur : de nombreuses notations invitent ce dernier à n'être pas dupe du jeu littéraire du faux journal intime, donné ainsi pour un poncif assumé, et donc à prendre avec ce qu'il faut de recul critique : &lt;span style=&quot;color: #0000ff;&quot;&gt;« Je ne sais si je me fais bien comprendre, mais pourquoi essayer de mieux dire dans des pages écrites par un solitaire et que connaîtra seul le feu où je les jetterai un jour » (p. 23) ; « Je conserve la présente page à seule fin de me rappeler que le hasard aussi peut faire d'un mensonge vérité. Un homme qui commence à mentir, sous le masque ou effrontément, finit souvent par se retrouver exact et véridique » (p. 55-56) ; « Si un roman proposait semblable parallélisme, il se trouverait bien un critique pour crier à l'invraisemblance, et pourtant le poète disait déjà que le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable » (p. 67)&lt;/span&gt; ; et autres notations qui rappellent, si besoin était, que l'écriture est d'autant plus fiction qu'elle se donne pour non-fictive, et d'autant plus vraie qu'elle est représentation fictive.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt; A ce titre, la seconde clé est à chercher dans ce qui est au cœur du roman en tant que roman, c'est-à-dire la personnalité de son protagoniste. Bien sûr, Aires porte en bonne part la parole de l'auteur, dont ces « Mémoires d'Aires » (titre original) constituent le dernier livre. Mais par bien d'autres aspects il est également très éloigné de lui, en particulier par sa profession et son rang social (Machado de Assis, né d'un père noir et d'une mère portugaise, n'avait rien du notable de la bonne société, et a dû pratiquer de multiples métiers pour vivre).&lt;br /&gt; L'artifice du journal supposément promis au feu permet d'abord de caractériser le personnage, bien qu'écrivant (censément) le texte, comme étranger au monde de la littérature ; en cela, il est une figure de la stérilité, et se montre d'ailleurs lui-même conscient de n'avoir rien à laisser derrière lui : &lt;span style=&quot;color: #0000ff;&quot;&gt;« Moi, j'ai laissé ma femme sous la terre de Vienne, et aucun enfant n'est sorti pour moi du berceau du Néant. Je suis seul, entièrement seul. Les rumeurs du dehors, voitures, animaux, hommes, sonneries de cloches et coups de sifflets, rien de tout cela ne s'adresse à moi. Tout au plus ma pendule, lorsqu'elle sonne les heures, semble me parler, mais de quelle voix lente, rare, funèbre. Et quand je relis les lignes que je viens de tracer j'ai l'impression d'être un fossoyeur » (p. 124-125)&lt;/span&gt;. De telles notations abondent, qui ouvrent pour ainsi dire des gouffres intimes sous les pas si mesurés du vieux routier de chancellerie.&lt;br /&gt; De manière complémentaire, en effet, Aires est le diplomate par excellence - aussi habile à décrypter les intentions sous les gestes et à repérer les fils invisibles qui animent les marionnettes sociales, qu'à se faire entendre à demi-mots ou à cacher son jeu. L'auteur s'amuse ainsi volontiers à une sorte de petit jeu de massacre dont tout le sel est dans l'air de ne pas y toucher : &lt;span style=&quot;color: #0000ff;&quot;&gt;« C'est que la dame, entre autres dons, ne manque pas d'habileté ; elle avait peut-être dit du mal de son beau-frère ou de sa belle-sœur ; mais elle a dû si bien s'y prendre que je les ai trouvés dans les meilleurs termes. Quel mal dira-t-elle de moi ? Elle m'intéresse et j'ai préféré ses médisances au poker ; à médire, au moins, on ne perd pas d'argent » (p. 80) ; « Je vais me répéter au sujet de cette dame : elle est beaucoup plus amusante que son mari : le mal qu'elle dit des autres, il le dit mal ; elle, en revanche, sait toujours intéresser. / Oui, Dona Césaria a bien payé sa dette. Non que les propos qu'elle a tenus soient par eux-mêmes une garantie d'estime et d'amitié, mais la qualité de ses regards, l'admiration et la considération qu'on pouvait lire sur son visage, le sourire qui ne quittait presque pas ses lèvres, tout cela avait bien valeur d'affection. Valeur-or, peut-être pas, mais le papier-monnaie aussi sert à payer » (p. 95).&lt;/span&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt; Ainsi Aires veut-il faire croire, veut-il peut-être se faire croire à lui-même, que les événements qu'il évoque ne sont qu'aimables variations sur le thème d'une vie plutôt paisible et assurément confortable, ensoleillée par les promesses d'un avenir collectif radieux (une fois balayées les scories qui font tache sur le présent), et tout au plus assombrie par les nuages que poussent les ordinaires difficultés de l'existence dans le ciel des braves gens qui l'entourent, et dont la générosité, l'amour et la grandeur d'âme sauront bien triompher des épreuves. Derrière la façade, le gros œuvre laisse bien autrement à désirer. L'équilibre fragile du monde pratiquement féodal, dont la bonne société du roman présente le sommet émergé, est largement compromis par la remise en cause de son assise esclavagiste, et le tableau idyllique du devenir de la propriété de Fidélia, assuré par la conjonction de la pure générosité des maîtres et de la non moins pure fidélité de leurs affranchis, est un replâtrage de comédie qui ne trompe guère. De même, dans l'ordre affectif, les personnages en apparence tout amour et don de soi se révèlent, de diverses manières, tous plus ou moins hantés par une horrible peur de la solitude et de l'ennui, en attendant de céder à la terreur de la mort, et projettent leurs bras aimants comme des lianes garnies de ventouses autour du cou de leurs proches.&lt;br /&gt; Car c'est bien, finalement, de mort qu'il est question d'un bout à l'autre, pas seulement dans les morts 'réelles' souvent évoquées, comme celle du premier mari de Fidélia, supposée ne jamais s'en remettre dans les bras d'un autre, jusqu'à ce qu'elle reparte pour un tour avec Tristan, ou celle de la femme d'Aires, lequel paraît avoir enterré toute vie affective avec sa défunte, mais ne manque pourtant pas de s'attacher à la belle veuve comme le diabétique devant une vitrine de confiseur. Plus généralement, c'est avec Aires tout un monde qui va vers sa fin, une certaine société qui se cache à elle-même les symptômes de son agonie en s'étourdissant de futilités, ou en se repliant sur la sphère de l'intime comme l'escargot dans sa coquille. Et c'est aussi, en la personne d'Aires, le drame intime d'une conscience assez lucide pour appréhender le néant de l'existence et le gouffre de sa propre fin, mais retenue par le carcan d'une élégance fin-de-siècle, autant que par une pudeur essentielle, de se pencher vraiment sur l'abîme et d'en avouer l'horreur - sinon sur le mode de la litote et de l'auto-ironie : &lt;span style=&quot;color: #0000ff;&quot;&gt;« Aujourd'hui, Toussaint ; demain, jour des Morts. L'Église a eu raison de fixer une date pour qu'y soit célébré le souvenir de ceux qui s'en sont allés. Dans le tumulte de la vie, au milieu de ses séductions, qu'un jour au moins leur soit consacré... Les présents points de suspension traduisent l'effort que je faisais pour poursuivre jusqu'au bout de la page sur le ton de la mélancolie ; je ne peux, je n'ai jamais pu rien faire de tel. M'attrister n'est pas mon fort. Et pourtant, quand j'étais jeune et faisais des vers, ils n'ont jamais exprimé que la plus sombre tristesse. Avec les larmes que j'ai versées alors - noires puisque l'encre était noire - il y aurait eu de quoi inonder le monde qui est, comme on sait, leur vallée » (p. 144-145).&lt;/span&gt;&lt;/p&gt; 
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<title>Agustina Bessa-Luis, La Sibylle</title>
<link>http://francoisprost.hautetfort.com/archive/2009/02/25/agustina-bessa-luis-la-sibylle.html</link>
<author>noreply@hautetfort.com (fraprost)</author>
<category>Petites notes de lecture</category>
<pubDate>Wed, 25 Feb 2009 07:48:54 +0100</pubDate>
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&lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&lt;span style=&quot;color: #ff0000;&quot;&gt;&lt;b&gt;&lt;a href=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/02/01/679893590.jpg&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/02/01/2072609606.jpg&quot; id=&quot;media-1601494&quot; alt=&quot;sibylle.jpg&quot; style=&quot;border-width: 0; float: left; margin: 0.2em 1.4em 0.7em 0;&quot; name=&quot;media-1601494&quot; /&gt;&lt;/a&gt;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&lt;b&gt;&lt;span style=&quot;color: #0000ff;&quot;&gt;Une mienne sublime chronique Artslivres.com&lt;/span&gt;&lt;/b&gt; (&lt;a target=&quot;_blank&quot; href=&quot;http://artslivres.com/ShowArticle.php?Id=1662&amp;amp;Title=BESSA-LUIS+Agustina+-+La+Sibylle&quot;&gt;lien&lt;/a&gt;)&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&lt;span style=&quot;color: #ff0000;&quot;&gt;&lt;b&gt;Agustina BESSA-LUIS, &lt;i&gt;La sibylle&lt;/i&gt;, Métailié,&amp;nbsp;279 p., 11€.&lt;/b&gt;&lt;/span&gt;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&lt;br /&gt; Entre XIXe et XXe siècles, dans le monde paysan du nord du Portugal encore à demi féodal, une chronique familiale dominée par un étonnant portrait de femme, qui a valu à son auteur elle-même le surnom de « La Sibylle » dans son pays.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt; &lt;br /&gt; &lt;a href=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/00/01/1188613717.jpg&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/00/01/1343731652.jpg&quot; id=&quot;media-1601495&quot; alt=&quot;abl.jpg&quot; style=&quot;border-width: 0; float: right; margin: 0.2em 0 1.4em 0.7em;&quot; name=&quot;media-1601495&quot; /&gt;&lt;/a&gt;Comme la plupart des auteurs portugais, à l'exception de Fernando Pessoa et José Saramago, Agustina Bessa-Luis est très peu connue en France, alors qu'elle compte parmi les « icônes » culturelles nationales : pour preuve, son portrait, honoré du titre « La Sibylle », figure en bonne place parmi les gloires du Portugal sur la chronologie universelle géante présentée au public dans l'une des salles historiques du couvent des Jéronimos de Belem, à Lisbonne. A bon droit, comme le prouve la lecture de son roman le plus célèbre.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt; Le roman est d'abord celui d'un monde, le monde paysan partagé entre traditions immémoriales et émergence de la modernité, qui occupe une telle place dans la réflexion et l'imaginaire d'un pays, s'il en est, écartelé entre passé et avenir. Ce monde nous est ici décrit à travers l'histoire d'une famille à cheval sur le XIXe et le XXe siècle et les tribulations de ses principaux membres, qui pourraient chacun revendiquer l'honneur d'un roman. Toutefois, la narration elle-même est assumée du point de vue de Germa, une plus jeune descendante qui n'appartient plus elle-même à ce monde, et qui évoque cette mémoire familiale dans le cadre plus ou moins abandonné de la propriété familiale : ce procédé introduit d'emblée la distance avec le passé, et cette distance se redouble également d'une distance critique, constamment à l'œuvre dans le récit, à travers les fréquentes notations analytiques de la narratrice, qui juge autant qu'elle rapporte, et rapporte et juge, précisément, comme seul peut le faire quelqu'un qui a assez vécu dans le microcosme étudié pour en comprendre les rouages, mais s'en est assez éloigné pour n'en être plus prisonnier.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt; En quelques générations, le récit porte donc sur le devant de la scène le personnage éponyme, Joaquina Augusta dite Quina, alias « La Sibylle » de ce petit monde. Forte femme (pour dire le moins), viscéralement attachée à sa terre, et farouche défenseur de ses intérêts dans un contexte âpre de rivalités paysannes, de jalousies personnelles et d'avidités familiales, compliquées par les aléas de la vie économique locale et les heurs et malheurs des conduites individuelles... A vrai dire, il n'est pas toujours facile de s'y retrouver dans le dédale de l'arbre généalogique, forcément enrichi d'alliances et, parfois, de surgeons illégitimes - mais cette complexité même, exigeant du lecteur contemporain (et urbain) une attention soutenue, participe de l'étrangeté, pour ce lecteur, d'un monde qui n'est pas le sien et lui demeure, en certains de ses aspects, difficilement pénétrable, car son mode d'organisation, y compris dans le temps de la longue durée, lui est étranger, alors qu'il est le quotidien évident des personnages, pour qui, par exemple, il va de soi que les querelles de voisinage s'héritent comme la terre de génération en génération, et que l'atavisme construit les personnes comme les semailles reproduisent les moissons.&lt;br /&gt; Les choses se compliquent également de ce partage historique qui s'opère, au niveau des dernières ramifications de l'arbre généalogique, entre les enracinés fidèles à la tradition et ceux qui sortent du monde rural pour tenter l'aventure de la ville, et dans celle-ci, d'une vie qui les désolidarise des premières. Germa, dont les parents appartiennent au second groupe, mais qui a dans son enfance partagé la vie du premier, incarne bien cette rupture progressive, qui coupe les racines en rejetant l'ancien dans un passé perdu, mais en même temps permet d'en faire de l'histoire, et en particulier, d'élever à l'immortalité littéraire la figure de La Sibylle autrement condamnée à passer sans phrases comme les saisons. Enseignement proustien, à sa manière : pour recréer et faire vivre le monde dans l'art, il faut l'avoir intimement connu, mais s'en être retiré, pour éviter de se laisser entraîner par son cours inéluctable vers la mort et le silence.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt; De ce monde-là, donc, Germa est pour nous l'interprète autant que l'analyste - formant ainsi une sorte de couple fonctionnel (et un couple aux relations d'amour-haine) avec la Sibylle Quina, qui, elle, doit son surnom à une étrange capacité, issue du fond des âges : celle d'être également interprète des forces et des puissances à l'œuvre dans son monde immémorial, mais dont elle est trop partie prenante pour en comprendre le jeu autrement que par des intuitions mystérieuses et le traduire sous un autre langage que celui de l'oracle :&lt;/p&gt; &lt;blockquote&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&lt;span style=&quot;color: #0000ff;&quot;&gt;« Quina était pourtant la première à déceler une conduite étrange, un geste, un mot qui n'étaient pas prévus, un pas qui défiait l'équilibre, une décision laissée de côté, un raisonnement qui avait été combattu, et il en était résulté l'inattendu. L'impondérable dans les créatures s'expliquait pour elle par l'influence des esprits, favorables ou malins, mais venus en tout cas de l'au-delà. Grâce à une intuition très fine, elle pénétrait profondément les manifestations de la nature humaine ou simplement du milieu vital, ses éléments, ses causes et ses effets, et elle gagna rapidement une connaissance profonde de tous les rythmes de la conscience, de l'instinct, des forces telluriques qui se conjuguent dans le fatalisme de la continuité. Elle connaissait les hommes sans l'avoir jamais appris. Elle savait, une à une, quelles réactions correspondaient à tel type de personne en présence de telle situation. Elle devinait les pensées avant même que sa raison les ait découvertes. Un sourire la mettait sur ses gardes, de la même façon qu'une araignée tissant sa toile d'une feuille à l'autre d'un pied de mauve la décidait à faire étaler le grain sur l'aire, ou les épis de maïs égrenés encore humides du battage. Comme celui qui distingue de l'autre côté des montagnes si l'ombre qui monte est de fumée, de poussière ou de nuage ; comme celui qui dans la forêt reconnaît la trace d'un animal, à la saison de la chasse ou au temps des amours ; comme celui qui flaire dans le vent le péril, comme celui qui pressent dans l'atmosphère la confiance ou la trahison, ainsi elle vivait, intensément adaptée grâce à cette capacité primitive de défense, d'astuce, de prévision et de préconnaissance de la vie et des choses, que l'homme civilisé, réduit à vivre en troupeaux pacifiques, protégé par des conventions artificielles, perd petit à petit ou ne développe jamais complètement. Ainsi pouvait-elle aisément prendre un ascendant spirituel sur tous ceux pour qui ces dons innés ne faisaient que symboliser un pouvoir magique. On lui fit bientôt une réputation de voyante, de sorcière, qu'elle ne repoussa jamais complètement, bien qu'il lui répugnât d'être comparée à un quelconque exploiteur de naïvetés stupides. La vérité, c'est que Quina ne sut jamais à quel point sa condition spirituelle était puissante. Elle agit toujours sur un plan assez médiocre de vanité et de pure tendresse pour tout ce qui lui paraissait informe, créé dans un état temporaire d'imperfection, et cette tendresse était aussi grande que son mépris, car tout ce qu'elle aimait - créatures, formes, mystères, et la beauté elle-même - lui semblait décevant et froid à côté de ce qu'elle avait rêvé. L'amour est un état de lucidité et de clairvoyance. Celui qui aime est implacable ; et seules les âmes tièdes et indifférentes trouvent en elles-mêmes une justification aux misères de leur prochain et, en lui pardonnant, exigent leur propre pardon » (p.56-57).&lt;/span&gt;&lt;/p&gt; &lt;/blockquote&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&lt;br /&gt; Assurément, la narratrice - qui se dévoile ainsi elle-même en même temps que son objet - ne manque pas d'amour pour son personnage, car le lecteur est frappé par la distance qui sépare le portrait tout en contrastes de Quina d'une quelconque hagiographie ou du tableau naïf d'une paysannerie de pacotille à l'usage des nostalgiques urbains. Portraitiste « implacable », elle entre avec autant de sympathie dans les méandres des élans de générosité ou de tendresse de Quina, qu'elle se montre incisive et impitoyable dans le dévoilement de ses petitesses et de ses cruautés, et dans la dénonciation de ses fautes ou des limites de son intelligence. En tout cas jamais « tiède et indifférente », et éloignée de toute problématique du pardon - et s'interdisant à elle-même le pardon pour ce qui est, aux yeux d'une Quina, une trahison ?&lt;br /&gt; &lt;br /&gt; Aussi bien pour Quina, qui voit ses collatéraux quitter la campagne, le problème est-il celui de l'héritage : elle-même vieille fille et sans enfants, Quina, avec sa lucidité proprement sibylline, se choisit deux héritiers symboliques, formant à leur tour un couple fonctionnel. D'un côté Custodio, l'enfant recueilli, plus ou moins débile et insaisissable, qui s'attache à elle pour partie (mais pour partie seulement) comme un petit animal à sa mère et se rêve en héritier bien concret de sa terre : un choix difficilement justifiable selon les canons du monde moderne, mais qui peut s'expliquer par l'intuition que ce Custodio, avec toutes ses défaillances, est l'emblème de l'enracinement fusionnel dans le monde dont Quina est la prophétesse, et peut-être aussi le dernier de ses proches sur qui s'exerce toute la puissance de sa magie. De l'autre côté, on retrouve Germa, en qui Quina pressent qu'elle pourrait avoir une héritière spirituelle initiée à ses mystères, si celle-ci acceptait de faire marche arrière, en quelque sorte, dans le mouvement familial de progrès qui l'arrache à la terre.&lt;br /&gt; D'un côté comme de l'autre, Quina montre ainsi la profondeur et en même temps la limite de son intuition sibylline, car elle saisit instantanément ce qui, dans chaque être, est absolument essentiel à son point de vue, mais elle ne peut éviter l'échec de ses ambitions, par méconnaissance (ou ignorance volontaire) de tout ce qui, dans la complexité de la vie, peut contrarier ses rêves, et fait fatalement d'elle l'ultime rejeton stérile d'une famille qui n'est plus paysanne, et l'ultime détentrice d'une puissance immémoriale qui n'a plus place, dans le monde moderne, pour s'exercer sous la même forme. Ainsi y a-t-il de la part de Germa une forme de trahison, qui redouble l'abdication, par les collatéraux de Quina, de leur être paysan. Mais l'auteur suggère dans la dernière page l'unique possibilité d'une mutation salvatrice de la parole sibylline - possibilité fragile, à saisir ou à perdre, comme toutes les issues éventuelles au néant :&lt;/p&gt; &lt;blockquote&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&lt;span style=&quot;color: #0000ff;&quot;&gt;« Voici Germa, voici que le temps est venu pour elle de traduire la voix de sa sibylle. Mais peut-être son temps est-il improductif et néfaste et gardera-t-elle en réalité le silence, car qui est-elle pour être un peu plus que Quina et espérer que les temps nouveaux soient plus aptes à éclairer l'homme et à lui apporter la solution de lui-même ? Peut-être, en réalité, se figera-t-elle dans son incessant, lent ou vertigineux balancement, dans cette maison qu'elle habite fortuitement, et son histoire se fermera-t-elle hermétiquement sur le cercle des aspirations qu'elle n'aura pas su distinguer et accomplir, parce que justement il était trop tôt ou trop tard, parce qu'on ne comprend ou qu'on ne croit jamais assez, parce qu'on désire trop, et c'est tout le destin, parce que..., parce que... » (p.278).&lt;/span&gt;&lt;/p&gt; &lt;/blockquote&gt; 
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<title>Antonio Lobo Antunes #2</title>
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<author>noreply@hautetfort.com (fraprost)</author>
<category>Petites notes de lecture</category>
<pubDate>Tue, 24 Feb 2009 11:38:00 +0100</pubDate>
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&lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;Nous avions laissé l'ami portugais &lt;b&gt;Antonio Lobo Autunes&lt;/b&gt;, il y a quelques mois, sur la première série &lt;span style=&quot;color: #ff0000;&quot;&gt;L&lt;/span&gt;&lt;i&gt;&lt;span style=&quot;color: #ff0000;&quot;&gt;e cul de Judas&lt;/span&gt;, &lt;span style=&quot;color: #ff0000;&quot;&gt;Mémoire d'éléphant&lt;/span&gt;,&lt;/i&gt; et &lt;span style=&quot;color: #ff0000;&quot;&gt;&lt;i&gt;Connaissance de l'enfer&lt;/i&gt;&lt;/span&gt; (&lt;a target=&quot;_blank&quot; href=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/archive/2008/06/03/bienvenue-en-enfer.html&quot;&gt;lien&lt;/a&gt;); retrouvons-le donc avec une deuxième série: &lt;b&gt;&lt;span style=&quot;color: #ff0000;&quot;&gt;&lt;i&gt;L'explication des oiseaux&lt;/i&gt;&lt;/span&gt;&lt;/b&gt; (Points-Seuil, 1991, 317 p.) et &lt;span style=&quot;color: #ff0000;&quot;&gt;&lt;i&gt;&lt;b&gt;Fado Alexandrino&lt;/b&gt;&lt;/i&gt;&lt;/span&gt; (Métailié-Suites, 1998, 605 p.).&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/02/01/1883999310.jpg&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/02/01/1299639319.jpg&quot; id=&quot;media-1599673&quot; alt=&quot;explication des oiseaux.jpg&quot; style=&quot;border-width: 0; float: left; margin: 0.2em 1.4em 0.7em 0;&quot; name=&quot;media-1599673&quot; /&gt;&lt;/a&gt;&lt;a href=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/02/02/393477369.jpg&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/02/02/1168659857.jpg&quot; id=&quot;media-1599674&quot; alt=&quot;fado alexandrino.jpg&quot; style=&quot;border-width: 0; float: right; margin: 0.2em 0 1.4em 0.7em;&quot; name=&quot;media-1599674&quot; /&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;Il est intéressant de comparer les deux romans, qui se suivent dans la chronologie de l'auteur (éditions originales 1981 et 1983), autant pour ce qui les rapproche que pour ce qui les distingue.&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;On y retrouve d'abord les mêmes thèmes chers à Lobo Antunes (obsessionnels, même), diversement brodés: traumatismes de la guerre coloniale,&amp;nbsp; dictature salazariste à l'agonie, vide existentiel et sentiment intense d'échec, alcoolisme, déliquescence du couple, déchirements familiaux, etc. Le tout orchestré avec le même brio stylistique déjà éprouvé dans les précédents romans, qui allie dans les mêmes longues phrases de type &quot;stream of consciousness&quot; (comme disent les faux savants fainéants grassement payés à ne rien foutre et dûment morigénés par notre omni-micro-président), perceptions de la réalité extérieure, expressions affectives, fantasmes et hallucinations, et associant divers points de vue par le jeu changeant des pronoms ou des personnes -- et cela sans perdre le lecteur dans la confusion, ce qui relève souvent de la prouesse.&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&lt;span style=&quot;color: #ff0000;&quot;&gt;&lt;i&gt;&lt;b&gt;L'explication des oiseaux&lt;/b&gt;&lt;/i&gt;&lt;/span&gt; cependant tient bien davantage de la série précédente, avec un unique narrateur qu'on devine fort autobiographique, et un cheminement personnel qui accumule les prises de conscience jusqu'au cataclysme final. Le titre, étrange, se justifie par le souvenir d'une scène d'enfance entre le protagoniste et son père (je vous laisse découvrir), et souligne par ce rappel l'ancrage terrifiant du roman et la justification de sa dynamique à partir des déterminations familiales, lourdement présentes: le personnage est né et a été élevé dans un milieu de bonne bourgeoisie proche des cercles dirigeants de la dictature de Salazar, et toutes ses tentatives pour se sortir par lui-même de ce carcan n'auront été que lamentables échecs sous l'oeil symbolique impitoyable d'un Père charognard attendant son heure...&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;De son côté, &lt;span style=&quot;color: #ff0000;&quot;&gt;&lt;i&gt;&lt;b&gt;Fado Alexandrino&lt;/b&gt;&lt;/i&gt;&lt;/span&gt; manifeste une ambition plus ample: d'abord par sa structure &quot;polyphonique&quot; (comme disent, etc.), orchestrant les voix de plusieurs anciens combattants réunis dix ans après leur retour du Mozambique (pour changer de l'Angola, que Lobo Antunes a connu et qu'il évoquait dans ses précédents romans), avec une répartition des chapitres selon les personnages: au cours d'une longue nuit d'ivresse et de débauche, ces anciens (du troufion au lieutenant-colonel ensuite promu général) se confient à un autre camarade, un anonyme capitaine qui figure la conscience du romancier; le partage est cependant brouillé, de manière marginale, par l'interférence dans chaque chapitre de bribes relevant d'autres personnages que de celui auquel chaque chapitre est consacré -- mais là encore, sans confusion tant est maîtrisé le jeu des points de vue, ainsi rapprochés lorsqu'il s'agit de manifester des parallélismes ou des contrastes. La difficulté est initiale pour le lecteur, dans les premiers chapitres; mais lorsqu'on a bien compris le cadre général (discussion au cours d'une soirée d'anciens), et, dans ce cadre, la répartition des figures qui ne sont, pratiquement jusqu'à la fin, identifiées par les grades militaires (&quot;le soldat&quot;, &quot;le sous-lieutenant&quot;, etc.), on s'y retrouve très bien.&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;Outre cette organisation, le roman se distingue aussi par la place plus structurante, et plus massive, donnée l'histoire contemporaine dans son articulation précise, autour de la chute du régime de l'Estado Novo (révolution dite des oeillets): les chapitres se répartissent en trois parties égales, avant, pendant et après la révolution, par rapport à laquelle se positionnent très diversement les personnages.&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;On y suit donc les parcours divers de ces personnages, partis de positions sociales différentes et d'engagements intimes ou politiques également divergents -- mais finalement tous pareillement laminés par l'expérience de la guerre, et d'un impossible retour à la normalité: autant d'épaves dérivant au long d'un même cours d'échec et de dégradation, s'abîmant sur les mêmes écueils du couple, de la vie sociale et et de l'absurdité de l'existence; mais chacun à sa manière, selon son &quot;génie&quot; propre et conformément aux déterminations de son sort.&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;Plus que jamais le style virtuose de l'auteur s'en donne à coeur joie, réussissant à l'occasion à provoquer autant le rire que l'horreur... un vrai bonheur (noir). Le ton est une fois seulement volontairement rompu, dans l'un des derniers chapitres, qui laisse la parole à un personnage féminin jusqu'alors très secondaire, sous la forme, quasi, d'une nouvelle à l'intérieur du roman: celle-ci introduit sur l'histoire d'un des personnages un point de vue complémentaire, parfaitement tragique (au sens classique), énoncé sous la forme de l'oracle de la fatalité, et donne à cette figure féminine (la vieille bonne de la tante de l'agent de transmissions) une grandeur inoubliable.&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;Les deux romans toutefois se rejoignent par la fin: puisque l'un et l'autre sont des parcours vers la mort violente, comme ultime et nécessaire aboutissement de la tragédie... Mais je vous laisse découvrir les détails...&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; 
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<title>De la Sicile à la Sardaigne</title>
<link>http://francoisprost.hautetfort.com/archive/2009/02/05/de-la-sicile-a-la-sardaigne.html</link>
<author>noreply@hautetfort.com (fraprost)</author>
<category>Petites notes de lecture</category>
<pubDate>Thu, 05 Feb 2009 19:39:00 +0100</pubDate>
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&lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/02/00/1278959960.jpg&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/02/00/548664128.jpg&quot; id=&quot;media-1561183&quot; alt=&quot;agus pietre.jpg&quot; style=&quot;border-width: 0; float: left; margin: 0.2em 1.4em 0.7em 0;&quot; name=&quot;media-1561183&quot; /&gt;&lt;/a&gt;Décidément, les îles italiennes sont à l'honneur. La Sardaigne, à la différence de son auguste voisine (je ne parle pas de la Corse), n'est pas réputée pour avoir été de tout temps un fécond centre d'art et de culture... On lui doit pourtant (entre autres) un des plus curieux phénomènes littéraires de ces dernières années, en la personne de la romancière Milena Agus -- publiée de manière très confidentielle en Italie (notamment sous les jolies petites couvertures de Nottetempo) jusqu'à sa traduction en France (chez Liana Levi) qui en a fait un&amp;nbsp; succès immense chez nous étendu ensuite au monde entier... Belle revanche de l'écriture discrète et de qualité, sur les mammouths des gros tirages de très grêle substance -- je ne citerai personne, ils sont trop nombreux.&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&lt;a href=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/02/00/1999255952.jpg&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/02/00/1084979104.jpg&quot; id=&quot;media-1561208&quot; alt=&quot;mal de pierres.jpg&quot; style=&quot;border-width: 0; float: left; margin: 0.2em 1.4em 0.7em 0;&quot; name=&quot;media-1561208&quot; /&gt;&lt;/a&gt;&lt;a href=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/00/02/38330130.jpg&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/00/02/233639735.jpg&quot; id=&quot;media-1561212&quot; alt=&quot;perche scrivere.jpg&quot; style=&quot;border-width: 0; float: left; margin: 0.2em 1.4em 0.7em 0;&quot; name=&quot;media-1561212&quot; /&gt;&lt;/a&gt;&lt;a href=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/01/01/1645552527.jpg&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://francoisprost.hautetfort.com/media/01/01/519372763.jpg&quot; id=&quot;media-1561216&quot; alt=&quot;mon voisin.jpg&quot; style=&quot;border-width: 0; float: left; margin: 0.2em 1.4em 0.7em 0;&quot; name=&quot;media-1561216&quot; /&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;&amp;nbsp;&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;Bref, on la trouve maintenant partout, et facilement chez nous: &lt;i&gt;Mal de pierres&lt;/i&gt;, le roman qui l'a 'lancée', vient d'être repris en Livre de Poche (5€) -- accompagné de surcroît de la traduction d'une plaquette publiée en Italie sous le titre 'Perché scrivere' (pourquoi écrire?) -- et Liana Levi, outre ce titre et le suivant (&lt;i&gt;Battements d'ailes&lt;/i&gt; -- mais que je n'ai pas encore lu), vient aussi de sortir, dans sa collection de poche &quot;Piccolo&quot;, un court texte -- en fait, une nouvelle -- &lt;i&gt;Mon voisin&lt;/i&gt; (3€). Autrement dit, vous n'avez plus aucune excuse.&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;En tout cas, &lt;b&gt;&lt;i&gt;Mal de pierres&lt;/i&gt;&lt;/b&gt; et &lt;b&gt;&lt;i&gt;Mon voisin&lt;/i&gt;&lt;/b&gt; sont deux très beaux titres que je vous recommande chaudement: magnifiques portraits de femmes, perdues quelque part entre amour, folie et tentation de la mort, mais cela sans une ombre de pathos, et avec une acuité rare appliquée à la beauté de choses et à la délicatesse des sentiments; des êtres comme de petits mondes au bord de gouffre, en même temps légers comme des plumes, et lourds d'une charge tragique constamment retenue, prompts à déchaîner contre eux-mêmes une violence qui ne trouve pas de mots pour s'exorciser...&lt;/p&gt; &lt;p style=&quot;text-align: justify;&quot;&gt;Je vous laisse découvrir; si vous ne savez pas où placer vos stock-options et autres dividendes dûment fournis par la poche du contribuable finançant les triomphes du capitalisme français en général et neuilléo-élyséen en particulier, voilà de bons placements!&lt;/p&gt; 
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