20.11.2008

Le secret des grandes carrières

... vous est révélé par l'excellent J. Saramago, dans ce court extrait de conversation entre trois policiers (un commissaire et ses deux subalternes), ayant pris leurs quartiers dans une planque pour surveiller des suspects :

"Les auxiliaires débarrassèrent la table et emportèrent vaisselle et reliefs dans la cuisine, Maintenant allons nous préparer, ça ne demandera qu'un instant, Attendez, interrompit le chef, puis, s'adressant au premier auxiliaire, Sers-toi de ma salle de bains, sinon nous ne sortirons jamais d'ici. Le bénéficiaire de cette invitation rougit de plaisir, sa carrière venait de faire un grand bond en avant, il allait pisser dans les gogues du chef."

La lucidité, tr. Points-Seuil, p. 235.

Cela dit, ce commissaire chef est un très mauvais esprit: écoutez donc ce qu'il ose affirmer plus loin en réponse à la suspecte n°1 s'étonnant de l'absurdité de l'accusation formulée contre elle:

"J'ai appris dans mon métier que ceux qui gouvernent non seulement ne s'arrêtent pas devant ce que nous appelons des absurdités, mais encore qu'ils s'en servent pour assoupir les consciences et annihiler la raison."

Ibid., p. 325.

Heureusement, c'est un roman portugais, et de surcroît en forme d'utopie. Qui aurait l'idée d'avancer une pareille monstruosité dans notre beau pays?

31.10.2008

Utilité des classiques

Par exemple, on trouve chez Tacite (1er-2ème s. après J.C.) de bons principes de gouvernement, d'après l'exemple du peuple germain des Suiones, qui avaient, également, déjà compris pourquoi il faut mettre un "ministre d'ouverture" (= un des sens possibles de seruus en latin) à la Défense:

"Chez eux, la richesse, elle aussi, reçoit des honneurs; c'est pourquoi un seul homme exerce le pouvoir, sans limitations cette fois et avec un droit absolu à l'obéissance.

Et les armes ne sont pas, comme chez les autres Germains, à la disposition de tous, mais enfermées sous bonne garde, voire sous la garde d'un esclave (seruus), car l'Océan éloigne les surprises d'une incursion ennemie et une troupe oisive d'hommes armés tombe aisément dans la licence: c'est un fait que confier à un noble, à un homme libre ou même à un affranchi la surveillance des armes n'est pas conforme à l'intérêt d'un roi."

La Germanie, XLIV, 3-4 (trad. J. Perret).

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16.10.2008

Feux d'artifice et fantômes

La Pensée du jour, ce sera ce beau paragraphe trouvé dans le roman de Vasco Graça Moura, Le Magnolia (tr. La Différence, 2008, p. 115), évoquant un moment de crise intérieure d'un des personnages, au spectacle d'un feu d'artifice:

" 'Pourquoi n'es-tu pas là', telle était la question qu'elle posait à un interlocuteur abstrait ou inconnu, question adressée au néant et dans le néant; elle savait bien qu'il n'y aurait jamais personne, que jamais personne ne lui tiendrait compagnie longtemps, que malgré cette crise et cette rupture, elle devait vivre comme elle avait toujours vécu, au gré d'appétits soudains et de rencontres sans suite, d'insatisfactions permanentes et d'aventures sans lendemain, d'éclats éphémères, comme ceux du feu d'artifice, et de brèves épiphanies, empêtrée dans l'interminable fil d'Ariane qu'elle déroulait dans son propre labyrinthe, qui ne pourrait l'attacher à rien, et n'indiquerait jamais à personne le chemin pour parvenir jusqu'à elle."

Bon, d'accord, ce n'est pas très gai -- mais c'est beau, non?

D'ailleurs, ça me rappelle un peu ce passage (forcément) magnifique de la géniale Marguerite (que j'ai peut-être déjà cité, mais comme on ne s'en lasse pas...):

"Tout se passe comme si, sur une route ne menant nulle part en particulier, on rencontrait successivement des groupes de voyageurs eux aussi ignorants de leur but et croisés seulement l'espace d'un clin d'oeil. D'autres au contraire, vous accompagnaient un petit bout de chemin, pour disparaître sans raison, au prochain tournant, volatilisés comme des ombres. On ne comprenait pas pourquoi ces gens s'imposaient à votre esprit, occupaient votre imagination, parfois même vous dévoraient le coeur, avant de s'avouer pour ce qu'ils étaient: des fantômes. De leur côté, ils en pensaient peut-être autant de nous, à supposer qu'ils fussent de nature à penser quelque chose. Tout cela était de l'ordre de la fantasmagorie et du songe."

M. Yourcenar, Un homme obscur, Pléiade, p. 994.

Finalement, ça vous fait deux Pensées du jour pour le prix d'une: on peut dire que vous êtes gâtés; de toute façon vous n'aurez rien d'autre pour votre anniversaire.

03.10.2008

Noms d'oiseaux

En guise de Pensée du jour

 

Je tombe à l'instant sur ce passage de Cicéron, évoquant, dans le De signis (Actio secunda in Verrem, IV, § 123), le respect religieux avec lequel le conquérant de la Sicile, Marcellus, s'était abstenu de transférer à Rome les trésors des sanctuaires grecs de Syracuse, pour le comparer aux profanations de Verrès, accusé d'avoir dépouillé les mêmes temples afin de garnir sa demeure personnelle, fréquentée par des dames à la vertu fragile:

"Celui-là (=Marcellus) ne voulut pas que soient ornés les dieux (=de Rome) des dépouilles des dieux (=de Syracuse), celui-ci (=Verrès) transféra les ornements de la Vierge Minerve dans une maison de passe"

(Ille deos deorum spoliis ornari noluit, hic ornamenta Mineruae uirginis in meretriciam domum transtulit)

Cela me rappelle l'échange (s'il faut en croire la légende normalienne) entre un directeur de l'ENS-Ulm, alors exclusivement masculine, et sa collègue directrice de l'ENS-Sèvres, pendant féminin de l'Institution, avant donc l'âge de la mixité -- séparation vertueuse des sexes qui avait entre autres conséquences celle de provoquer un transfert de population, de jeunes demoiselles vers les thurnes de garçons de la Rue d'Ulm; le directeur d'Ulm était un ancien séminariste, la directrice de Sèvres une personne soupçonnée par ce dernier d'être moins rigide en ses moeurs qu'en ses paroles; l'échange fut donc le suivant, si l'on en croit la légende:

La directrice : "votre école est un bordel tenu par un curé"

Le directeur: "La vôtre est un couvent tenu par une putain".

12.09.2008

"La vie éclatante du chef"

 

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Pour preuve de l'inaltérable actualité des Classiques, on lit ceci sous la plume de Plutarque :

"On n'a pas besoin, sans doute, de contraindre la foule ou de la menacer. Quand les gens contemplent la vertu dans l'exemple bien en vue qu'est la vie éclatante de leur chef, ils pratiquent spontanément la sagesse; ils se joignent à lui dans l'amitié et l'entente mutuelles, avec l'aide de la justice et de la modération, pour mener une existence vertueuse et heureuse, qui est bien la plus belle réalisation de toute politique. Il a vraiment le caractère d'un roi, celui qui peut inspirer à ses sujets une telle conduite et de tels sentiments."

Vie de Numa, XX, 11-12 (trad. Ozanam, Gallimard-Quarto, p. 188).

07.09.2008

Philosophie de cabinet(s)

Un grand sport national, parmi les Grecs, consistait à rassembler les apophtegmes lacédémoniens, censés concentrer en une formule concise la sagesse austère des Spartiates. Cependant, tous ne volent pas forcément très haut, voire n'évitent pas le niveau pipi-caca. Ainsi lit-on, à la fin d'une sélection desdits apophtegmes par Plutarque, dans la Vie de Lycurgue (chap. XX) :

"Un autre, voyant dans les latrines des hommes installés sur des sièges : 'Puissé-je ne jamais avoir à m'asseoir à une place d'où je ne pourrais pas me lever pour la céder à un aîné'."

En effet, on imagine volontiers la scène. Esprit de Bigard, es-tu là?

Toutefois cela n'empêche pas Plutarque de conclure :

"Voila donc à quoi ressemblaient leurs apophtegmes: ce qui a fait dire à certains, à juste titre, que plus qu'un entraînement physique, le laconisme était une philosophie."

Traduction empruntée à A.-M. Ozanam, dans le gros volume complet Plutarque, Vies Parallèles, Gallimard-Quarto, p. 149.

plutarque.jpgLe volume en question a le mérite d'exister, et aussi de proposer, à la suite des Vies proprement dites, un gros 'Dictionnaire' rassemblant des notices sur toute sorte de sujets intéressant le texte, son contexte et sa postérité. La traduction est assez vivante, et m'a-t-il semblé, plutôt bien faite (mais je n'ai pas contrôlé en détail). En revanche, l'annotation des textes, assez nourrie en quantité, est à utiliser avec la plus grande prudence, en tout cas en ce qui concerne les Vies romaines annotées par J.M. Pailler: très nombreuses erreurs, inexactitudes, confusions, etc. : manifestement du travail vite et mal fait. Les notes de Cl. Mossé sur les Vies grecques sont plus fiables.

Pour la curiosité littéraire, on trouve la célébrissime traduction de J. Amyot (qui a nourri toute l'enfance de Montaigne) rééditée dans les deux volumes de la Pléiade, avec cette belle langue inimitable de la Renaissance française.

16.07.2008

Comment planter un arbre?

Voici la réponse d'Erri de Luca :

"Je m'en vais dans le champ avec un jeune pommier à planter.

Je le pose par terre, je le tourne, je regarde ses branches à peine ébauchées prendre leur place dans l'espace qui les entoure.

Un arbre a besoin de deux choses: de substance sous terre et de beauté extérieure. Ce sont des créatures concrètes mais poussées par une force d'élégance. La beauté qui leur est nécessaire, c'est du vent, de la lumière, des grillons, des fourmis et une visée d'étoiles vers lesquelles pointer la formule des branches.

Le moteur qui pousse la lymphe vers le haut dans les arbres, c'est la beauté, car seule la beauté dans la nature s'oppose à la gravité.

Sans beauté l'arbre ne veut pas. C'est pourquoi je m'arrête à un endroit du champ et je lui demande:'ici, tu veux?'

Je n'attends pas de réponse, de signe dans la main qui tient son tronc, mais j'aime dire un mot à l'arbre. Lui sent les bords, les horizons et cherche l'endroit exact pour pousser. 

Un arbre écoute les comètes, les planètes, les amas et les essaims. Il sent les tempêtes sur le soleil et les cigales sur lui avec une attention de veilleur. Un arbre est une alliance entre le proche et le lointain parfait.

S'il vient d'une pépinière et qu'il doit prendre racine dans un sol inconnu, il est confus comme un garçon de la campagne à son premier jours d'usine. Je le promène avant de creuser son emplacement."

Trois chevaux (trad. D. Valin), Folio, 23-24.

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Ce Trois chevaux (Tre cavalli, 1999) est le plus beau roman de De Luca, l'un des plus grands écrivains italiens contemporains. A lire et à relire, sans modération. Et pour se faire une idée du personnage, on peut commencer avec deux textes personnels magnifiques :

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Pas ici, pas maintenant (Non ora, non qui, 1989; trad. Folio ; première édition française du même texte chez Verdier, sous le titre Une fois, un jour), qui, à travers une méditation sur une photographie de la défunte mère de l'auteur, évoque l'enfance napolitaine dans les années 50-60, et les premières expériences de la vie et du deuil.

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Le contraire de un (Il contrario di uno, 2003; trad. Folio) regroupe plusieurs textes qui poursuivent le portrait de l'auteur, en se concentrant sur ses expériences avec autrui -- notamment, mais pas seulement, dans le contexte de l'engagement d'extrême-gauche à partir de 68, date de son départ brutal de Naples.

Dans un tout autre genre, De Luca a publié plusieurs recueils de méditations personnelles sur l'Ancien Testament, publiés en trad. française chez Rivages-poches et Gallimard-Arcades: De Luca (qui a longtemps, par choix idéologique, travaillé comme manoeuvre sur des chantiers) se lève tous les jours à 5 heures, pour lire l'A.T. en hébreu...

 

14 juillet ?

Seul un esprit mal tourné pourrait y songer en lisant sous la plume de Hugo :

"Les Champs-Elysées, pleins de soleil et de foule, n'étaient que lumière et poussière, deux choses dont se compose la gloire."

Les Misérables, 1ère partie, livre III, ch. V, p. 138 éd. Pléiade.

 

06.06.2008

A méditer

Comme dit "Le Troll"®, "bien vu l'aveugle!" :

"(...) S'il est aisé d'affirmer qu'à peu près tout le monde est sensible à la misère du monde, il l'est tout autant de constater que, par la suite, la réalité de chacun de nous, le quotidien finit par 'reprendre ses droits'. Mais il reste pour le moins étonnant de constater que les gens se comportent de la même façon face aux graves problèmes écologiques, qlors qu'il y va pourtant de leur propre survie. L'homme et la femme modernes arborent ce petit sourire au coin de la bouche, ce regard paternaliste et compréhensif à l'égard de ces 'graves problèmes', qu'ils sont les premiers à considérer comme très importants. Mais, mais, mais, il y a quand même le quotidien, ce qu'ils appellent, étonnamment, la 'réalité', voir le principe de réalité...
De sorte que l'homme moderne nomme 'réalité' les gestes quotidiens à travers lesquels, justement, il fait abstraction de tout ce qui est le réel même de la vie de chacun de nous, voire de la vie tout court. Triomphe, sans doute, de la société du spectacle que l'on pourrait appeler aujourd'hui 'société virtuelle'. Autrement dit, triomphe de l'inversion qui fait que les gens nomment 'réalité' un agencement d'abstractions virtuelles qui n'ont rien à voir avec le réel de leur propre vie; et ils qualifieront systématiquement d' 'abstrait' tout ce qui a à voir avec le devenir et le réel le plus concret."

M. Benasayag, Le mythe de l'individu, La Découverte 2004, p. 21.

 
"Le Troll"® est une marque (d'affection) déposée. 

05.06.2008

Orateur vache

J'aime bien cette rosserie adressée par l'orateur Aper aux talents poétiques de César, Brutus et Cicéron, sous la plume de Tacite:

"(César et Brutus) ont fait aussi des poésies, qui figurent dans les bibliothèques; en vers, ils n'ont pas eu plus de talent que Cicéron, mais plus de chance, parce que moins de gens savent qu'ils en ont composé."

V.O.: "Fecerunt enim et carmina et in bibliothecas rettulerunt, non melius quam Cicero, sed felicius, quia illos fecisse pauciores sciunt." 

Dialogue des orateurs, XXI, 6 (trad. CUF). 

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