23.11.2009
Petit manuel de la campagne électorale
Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sans oser le demander sur l'excellent "Petit manuel de la campagne électorale" (Commentariolum petitionis) de Quintus, frère de Cicéron : le site cicéronien Tulliana vous en propose une édition-traduction-présentation, forcément excellente puisque c'est moi qui l'ai faite. Le tout est téléchargeable en format PDF via ce lien; c'est gratuit, légal, et ça ne fait pas grossir.
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21.11.2009
Cours L1 LM 07 #2
II. L'ARRIERE-PLAN GREC
NB: "monde grec" (ancien) : civilisation qui ne se limite pas à la Grèce continentale; comprend de nombreux états de langue et de culture grecque sur tout le pourtour du bassin méditerranéen; partie orientale: Asie mineure; partie occidentale: Sicile et "Grande Grèce" = l'Italie du Sud.
Ce grand ensemble ne présente aucune unité politique, mais une unité culturelle, fondée sur la langue (elle-même divisée en dialectes différents selon les régions).
Civilisation grecque: civilisation du "logos" = à la fois raison et parole = caractéristique de l'espèce humaine
1° "Rhéteur" :
Terme ancien formé sur un verbe signifiant "dire, parler";
Sens premier : personne qui fait un discours; importance attestée par les poèmes homériques, fondement de la culture grecque ancienne : l'Iliade contient 45 % de discours directs.
Puis élargissement --> "professionnel", en particulier "professeur de rhétorique"
Raison : historique : 5è s. av. J.C. en Sicile : la chute des tyrannies a entraîné de nombreux procès en revendication de terres, créant ainsi le besoin d'une technique de parole visant à la persuasion devant les tribunaux (pour faire valoir ses droits sur les terres revendiquées, en l'absence d'archives, de cadastre et autres preuves matérielles); d'où constitution première de la "rhétorique" comme discipline susceptible d'être enseignée à ceux qui ont besoin de s'en servir.
2° "Sophiste" :
Sens ordinaire : "sophia" = compétence, habileté quelconque, dans divers domaines, y compris techniques manuelles. (Le sens de "sagesse" est un développement secondaire : "compétence dans la conduite de la vie, les rapports à autrui, etc.")
Sophistes : réalité historique = à Athènes au 5è s. av. J.C. : professeurs, le plus souvent d'origine étrangère (venant d'autres cités grecques, en particulier de Sicile et Grande Grèce), proposant un enseignement de "sophia";
Cet enseignement "sophistique" peut être très général, et concret (dans le sens le + large de "sophia") : incluant par exemple l'apprentissage des métiers manuels, ou celui des poèmes homériques et de leur commentaire (cas du sophiste Hippias).
Plus spécifique : enseignement de la compétence requise du citoyen athénien, dans le contexte du régime démocratique de participation directe à tous les aspects de la vie publique (législatif, exécutif, judiciaire) = un contexte qui pose le problème de la compétence (dans l'exercice des fonctions publiques) et accorde une grande place à la persuasion.
Conclusion: les "sophistes" sont des professeurs, maîtres de la "rhétorique", récemment inventée en Sicile, proposant leur enseignement comme formation permettant de bien remplir son métier de citoyen dans l'Athènes démocratique du 5è s., dans toutes les circonstances où le régime politique impose le recours à la persuasion.
3° Implications politiques de l'enseignement rhétorique - sophistique:
3 questions // 3 problèmes :
- Pourquoi cet enseignement ? : pour former à une bonne participation aux affaires publiques;
Problème : sert d'instrument aux ambitieux qui recherchent l'excellence et la domination au sein du régime démocratique: en particulier le cas des jeunes gens issus de l'aristocratie, qui supportent mal l'égalité absolue entre les citoyens imposée par le régime démocratique; exemples historiques : Alcibiade (personnage qu'on retrouve dans plusieurs dialogues de Platon)
- A qui est-il destiné ? : en théorie, à tous les citoyens;
Problème : en fait, uniquement aux plus riches (coût très élevé), ceux qui justement cherchent à dominer; (noter que le coût de l'enseignement est un problème qui demeure aujourd'hui très actuel dans les pays démocratique)
- Comment procède-t-il ? : par acquisition de techniques de parole et d'argumentation, en vue de la vraisemblance : ex. "pour et contre";
Problème : introduit une dissociation nouvelle entre argumentation et valeurs, fond et forme; en conséquence, apparition d'une nouvelle problématique : opposition vraisemblance / vérité.
Conséquence de l'apport sophistique :
Apparition d'une nouvelle pédagogie, exclusivement intellectuelle, s'opposant aux pédagogies traditionnelles :
- pédagogie d'inspiration aristocratique : athlétique et militaire;
- pédagogie d'inspiration démocratique : par l'exemple et l'imitation de la pratique ordinaire des citoyens, sans formation spécifique.
A ce titre, les sophistes sont les inventeurs de l'enseignement supérieur entièrement fondé sur les disciplines intellectuelles.
4° Confrontation et échanges rhétorique - philosophie :
Réactions d'hostilité :
- Réaction diffuse dans la population athénienne: hostilité de principe à la nouveauté, jugée inutile et dangereuse: noter que cette hostilité a atteint également Socrate, confondu (à tort, puisque Socrate était en fait adversaire des sophistes: voir point suivant) avec les sophistes, et a débouché sur sa condamnation à mort.
- Réaction intellectuelle : réaction de Socrate, prolongée par son disciple Platon, et ensuite par la tradition philosophique: conteste la définition sophistique de la sophia-compétence : pour S : sophia indissociable des valeurs; d'où constitution de la philo-sophia comme recherche du vrai
d'où constitution (après Socrate) de deux types d' "écoles" proposant une formation supérieure aux citoyens et futurs dirigeants:d'un côté écoles de rhétorique, de l'autre écoles de philosophie;
Ces deux types d'institutions sont analogues: même organisation, même mode de fonctionnement, même finalité; mais ils sont concurrents et rivaux, puisqu'ils visent le même public (les futurs dirigeants du monde grec);
Illustration de l'importance prise par ces formations: le roi de Macédoine Philippe II a demandé à Aristote, disciple de Platon, de prendre en charge l'éducation supérieure de son fils Alexandre, le futur grand conquérant;
Exemple de rivalité entre rhéteurs et philosophes: le dialogue de Platon intitulé Phèdre met en scène l'opposition entre Socrate et Lysias: mais ce sont des masques historiques qui illustrent l'opposition entre Platon (tenant de la philosophie) et Isocrate (le grand rhéteur rival): le Phèdre peut se lire comme un "tract publicitaire" pour l'école philosophique de Platon contre l'école rhétorique d'Isocrate.
Cependant, il y a aussi des échanges entre les deux :
- Certains rhéteurs ont introduit dans leur enseignement la prise en considération des valeurs morales (ex. Isocrate)
- Les philosophes ont tiré profit des acquis de la recherche rhétorique-sophistique :
Exemples:
L'exercice du "pour et contre" sera repris comme outil de pensée dans la tradition sceptique (pour contester toutes les certitudes des dogmatiques);
Le fondement de la "psychologie" occidentale = recherches des rhéteurs sur les émotions, les caractères, etc. (=connaissances nécessaires pour bien persuader) : le document ancien le plus important est l'étude d'Aristote (=philosophe), mais dans son traité sur la Rhétorique (livre II): preuve que ce champ du savoir a d'abord été cultivé par la tradition rhétorique, à des fins pratiques, avant d'être "récupéré" par les philosophes comme aspect de la connaissance de l'homme.
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12.11.2009
Agrégation LM : Version du 7 novembre
Le texte proposé samedi dernier en temps limité :
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Cours L1 LM 07 #1
I. Présentation générale de la rhétorique
Le premier cours aborde, en termes très généraux, la notion de "rhétorique" et ses rapports avec le politique.
1° Définition de la rhétorique:
Point de départ: définitions du dictionnaire (moderne) :
a. Art de bien parler visant à persuader;
b. "Classe de rhétorique" = ancienne dénomination de la classe de Première;
c. Style d'expression, marqué par l'emphase, la pompe.
De (a) à (b): Élargissement du sens, d'une discipline particulière à un ensemble de disciplines, inséré dans un cursus d'éducation institutionnalisé; connotation positive;
De (a) à (c): Restriction à la forme de l'expression, avec connotation négative.
2° Examen des notions mises en jeu dans la définition principale (a):
a. Art : au sens ancien de lat. "ars" (fém.), grec "technè" : ensemble interactif théorie & pratique = savoir raisonné et appliqué, et formalisé par des règles; donc susceptible d'une transmission-acquisition par un enseignement, visant au développement d'une compétence.
b. Persuasion : Un des usages, non le seul, de la parole; constitue une action sur autrui = amener autrui à penser, de son plein gré, ce qu'il/elle ne pensait pas auparavant ;
c. Bien parler : suppose des normes : esthétique (belle expression) / morale (vérité et justice) / pratique (efficacité de la persuasion);
3° Problèmes posés par les définitions précédentes; rapport à la politique:
(c): "bien parler": problème du choix de la norme: laquelle privilégie-t-on?
(b): persuasion: suppose un cadre de rapport où l'opinion d'autrui importe, et où autrui est libre de sa pensée; lien entre rhétorique et régime (plus ou moins) démocratique;
(a): art: problème du bon ou mauvais usage de la compétence, dans la vie politique; problème de l'acquisition de la compétence : coût de l'enseignement, sélection, éventuelle discrimination sociale dans l'accès à la formation.
Transition : quelques réflexions sur termes modernes (français courant)
désignant l'art : rhétorique / éloquence
d. le maître de l'art: rhéteur-sophiste / orateur
Rhétorique, rhéteur, sophiste : termes connotés négativement; en particulier : rhéteur = personne qui parle pour ne rien dire: sophiste = personne qui parle pour tromper (cf. sophisme = raisonnement ayant l'apparence de la vérité, mais aboutissant à une fausseté)
Éloquence, orateur : termes connotés positivement (bonne maîtrise du discours, en particulier dans le contexte de la parole publique)
OR : Rhétorique, rhéteur, sophiste: termes hérités du grec ; éloquence, orateur: termes hérités du latin
On verra dans la suite du cours que dans le premier cas, la connotation est largement due à la tradition de la philosophie grecque, et dans le second cas, à l'importance prise par l'art de la parole dans la vie politique et sociale de Rome.
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11.11.2009
Cours L5 LM 35 #5
V. Les traditions sceptiques
Rappel : Ce qui a caractérisé l’époque hellénistique, c’est l’apparition – principalement avec les épicuriens et les stoïciens – d’une pensée reposant sur une confiance absolue en la nature :
- du point de vue physique : la nature, qui comprend absolument tout ce qui existe (même les dieux), est par elle-même parfaite ;
- du point de vue logique : elle permet une connaissance parfaite du réel ;
- du point de vue éthique : elle donne à l’homme les moyens de réaliser la perfection humaine, sous la forme du bonheur.
Or, dès la fin de l’époque classique, cette vision du monde s’est heurtée à des mouvements contraires, qui ont de diverses manières combattu l’esprit de certitude.
NB : Les termes « sceptique », « scepticisme » n’ont pas été revendiqués par des philosophes pour qualifier leur pensée avant l’époque impériale (néo-pyrrhonisme, cf. infra). Toutefois, ils sont couramment employés aujourd’hui pour marquer le trait commun entre plusieurs courants à des époques différentes.
« Sceptique » : < verbe grec « skeptomai » = « j’examine » : attitude emblématique de l’esprit socratique, consistant à mettre en doute et à critiquer les certitudes affirmées. Dans le contexte imposé par les grandes pensées hellénistiques, le scepticisme ancien va constamment interroger le concept de nature, fondement du dogmatisme.
A/ Les trois « scepticismes » grecs
Le terme s’applique aujourd’hui à 3 philosophies historiquement distinctes :
1° Pyrrhon
P. a été contemporain d’Alexandre, qu’il a accompagné jusqu’en Inde : il y a sans doute rencontré les sages indiens et sa pensée peut avoir été influencée par le « scepticisme » indien (tradition brahmanique).
Les contours exacts de sa philosophie demeurent incertains et font l’objet de débats difficiles à trancher. Je retiens ici l’interprétation « maximaliste » de Marcel Conche (in Pyrrhon ou l’apparence, PUF – livre pour lequel j’ai une très grande admiration) ; d’autres interprétations (anglo-saxonnes notamment) limitent la portée de cette réflexion au seul domaine de l’éthique. Comme c’est principalement l’éthique qui nous intéresse ici, la divergence n’est pas fondamentale.
Selon cette interprétation Pyrrhon aurait appuyé sa pensée sur une contestation radicale de toute l’ontologie classique (« ontologie » = pensée de l’être en tant qu’être) : pour lui, il n’y a pas à proprement parler d’ « être » fixe, permanent, certain ; existe seulement une nature conçue comme « phusis » stricto sensu (< verbe phuein : pousser, évoluer, devenir) : tout est en constant changement, dans un processus incessant de naissance et de disparition d’ « apparences » (=phainomena, d’où « phénomènes ») ; mais les « phénomènes » qui pour Pyrrhon sont tout l’existant se distinguent des « phénomènes » de l’ontologie classique, car pour lui il n’y a rien d’autre, et en particulier pas d’ « être » derrière les phénomènes, dont ceux-ci seraient le signe. Les « choses » auxquelles l’homme croit avoir affaire sont en fait des produits artificiels de l’illusion du langage, qui impose pour fonctionner une fixité qui n’existe pas dans la nature (illusion de la prédication de type « ceci est cela »).
Pyrrhon propose donc une déconstruction complète du monde, et du rapport de l’homme au monde. L’homme doit abandonner ses mauvaises habitudes de pensée et de langage pour prendre conscience qu’il vit dans un flux incessant de changement où rien n’a de stabilité, où tout se transforme et passe, et où rien n’offre la moindre permanence – y compris lui-même. Cette dissolution de tout en phénomènes inconsistants et transitoires atteint tous les aspects de la vie, même dans la sensibilité la plus immédiate : les témoignages biographiques affirment que Pyrrhon était même capable d’annuler de cette manière jusqu’à la sensation physique de la douleur (à rapprocher des procédés d’insensibilisation de la sagesse indienne).
Cette dissolution passe notamment par le refus temporaire du langage (« aphasie ») qui aide à se détacher des illusions de permanence produites par lui. Une fois cette nouvelle conscience acquise, on peut recommencer à parler (Pyrrhon parlait beaucoup…) mais sans être dupe du langage, et convaincu que rien n’a réellement les caractères que le langage prête à des « choses » qui en fait n’existent pas en tant que telles.
La démarche pyrrhonienne consiste alors à « dépouiller l’homme » -- mais Pyrrhon lui-même reconnaissait que l’entreprise était extrêmement difficile, et peut-être impossible à réaliser parfaitement.
Concrètement, cette philosophie a fait prendre à Pyrrhon deux visages, apparemment contradictoires, mais en fait cohérents :
- une figure de « gourou » (formule de J. Brunschwig) adoptant des comportements frappant l’imagination, et illustrant de manière extrême sa philosophie : par exemple, P. laissait à son entourage le soin de lui éviter de tomber dans des trous ou de se faire renverser dans la rue, etc. : comportements exemplaires de totale incurie dans l’expérience du monde environnant ;
- une figure de conformiste tranquille : P. a vécu très vieux, très respecté et apprécié dans sa cité d’Elis, acceptant même les charges officielles que la cité lui conférait (charges religieuses) ;
L’ensemble de son attitude est à rapporter à des concepts qui vont être repris après lui par les autres pensées hellénistiques, mais détachés de leur contexte pyrrhonien originel :
- Sa démarche suit un principe d’indifférence absolue : le concept d’indifférence sera repris par les stoïciens, mais restreint aux objets non moraux (caractère indifférent de tout ce qui n’est pas le bon exercice de la rationalité) ; pour Pyrrhon, tout est absolument indifférent, puisque rien n’a au fond vraiment d’ « être » ; en ce sens, le conformisme tranquille n'est pas essentiellement différent de l'autre attitude: dans tous les cas, rien n'a d'importance, car rien "ne fait de différence";
- Cette démarche n’est pas conduite en vue d’une fin prédéfinie, toutefois, elle aboutit à un état de tranquillité (« ataraxie ») caractéristique de celui qui s’est détaché de tout et est indifférent à tout ; on a vu que l’ « ataraxie » sera affirmée comme privilège du sage par Epicure (qui admirait beaucoup Pyrrhon) ; pour Pyrrhon, elle apparaît finalement, comme un « bonheur inattendu » (Conche).
Comparée aux systèmes qui lui succéderont, la pensée de Pyrrhon présente un caractère paradoxal : là où l’épicurisme et le stoïcisme fonderont sur l’idée de nature leurs systèmes dogmatiques, Pyrrhon réduit tout l’existant à la seule nature, mais pour dissoudre toutes les certitudes, y compris celle de « l’être » des « choses » ; même si on limite la portée de sa réflexion au seul domaine de l’éthique (interprétation « minimaliste », défendue en France par exemple par Jacques Brunschwig), la dissolution est radicale : pour Pyrrhon, cette nature à laquelle se réduit tout ce qui existe ne peut fonder aucune valeur morale quelle qu’elle soit ; toutes les convictions morales sont des constructions arbitraires, inventées par l’homme et entérinées par les sociétés. « Par nature », aucune chose n’est bonne ou mauvaise en soi, meilleure ou pire qu’une autre : tout est indifférent.
Précisément, le malheur de la plupart des hommes vient de ce qu’ils attachent ces valeurs artificielles aux choses qu’ils veulent alors à tout prix obtenir comme bonnes ou éviter comme mauvaises ; en outre, ces dotations de valeur se révèlent souvent contradictoires entre elles, d’où des conflits constants, source de trouble ; le vrai sage est celui qui se détachant de tout et n’attachant de valeur à rien, se laisse « tranquillement » porté par le cours des choses, et ne cherche pas sans succès possible à donner aux choses un sens qu’elles n’ont pas, parce que ce n’est pas dans « leur nature », qui finalement est de ne pas en avoir.
(Un prolongement intéressant de cette réflexion se trouve dans l'analyse proposée par le même Marcel Conche de la pensée de Montaigne, comme authentiquement pyrrhonien : in Montaigne et la philosophie, PUF, 1996.)
Pyrrhon a eu un disciple, Timon de Phlionte, auquel on doit le peu qu’on connaisse de sa pensée (cf dernier cours, début janvier), mais n’a pas vraiment fondé une tradition ; peut-être à cause du caractère extrême de sa pensée ; sans doute aussi parce qu’après lui, un autre courant a pris le relais du « scepticisme », dans le contexte de la rivalité des écoles philosophiques à l’époque hellénistique :
2° L’Académie sceptique
L’école fondée par Platon a eu un destin compliqué.
Ses successeurs immédiats – regroupés a posteriori sous l’appellation de « Ancienne Académie » – ont prolongé la réflexion des derniers grands dialogues platoniciens selon une orientation de plus en plus mathématique (les mathématiques étant conçues comme seule forme de connaissance absolument certaine).
Devant la montée en puissance des deux grandes écoles dogmatiques nées au début de l’époque hellénistique, l’Académie va réagir en changeant d’esprit, pour revenir aux pratiques d’examen critique qui avaient caractérisé la démarche de Socrate et les premiers dialogues de Platon : on parle alors de « Nouvelle Académie » (et de scepticisme néo-académicien), bien qu’il s’agisse toujours de la même école, sans aucune altération institutionnelle.
Du point de vue de ses auteurs, ce « virage » sceptique n’est pas un reniement, au contraire : il s’agit de prendre acte du nouveau paysage intellectuel de l’époque, et de renouveler, en l’adaptant, l’esprit de la démarche socratico-platonicien, sceptique à l’égard de l’affirmation dangereuse de certitude : c’est un renouvellement de l’attitude de Socrate à l’égard de ceux qui, à son époque à lui, prétendaient détenir la clé de toute compétence.
Trois figures ont marqué cette orientation sceptique :
3ème s. av. JC : l’initiateur : Arcésilas ;
2ème s. av. JC : Carnéade (celui de l’ambassade des philosophes athéniens à Rome en 155) : la figure la plus éminente;
1er s. av. JC : Philon de Larissa : beaucoup moins brillant que ses prédécesseurs, mais important d’un point de vue historique : il fut contraint par la campagne meurtrière de Mithridate de quitter Athènes pour se réfugier à Rome : son départ marque la fin de l’école académicienne en tant qu’institution athénienne.
Les sceptiques néo-académiciens ont développé une dialectique très serrée, toujours en réaction contre les affirmations des dogmatiques, en particulier les stoïciens, adversaires privilégiés (car ceux-ci prétendent fonder en nature tout un système de moralité supposément parfaitement rationnel) ; cette dialectique vise à prouver par la contradiction interne l’insuffisance de la nature dans tous les domaines philosophiques :
- En logique : la nature est changeante, incertaine, obscure : le monde naturel (celui de l'allégorie de la Caverne dans la République de Platon) n'est pas lumineux, il ne peut pas donner lieu à une connaissance parfaitement certaine :
- En éthique : La nature n’est pas par elle-même porteuse de valeurs morales ; « suivre la nature » (impératif des dogmatiques) c’est condamner l’homme à vivre comme une bête, et entériner la puissance de la force (cf. argumentation « contra » de l’antilogie de Carnéade) ;
- En physique : on retrouve le fondement de toutes les autres insuffisances : la nature est par elle-même imparfaite, c’est « par nature » le domaine du changement, de la naissance et de la corruption, rien n’y est permanent, éternel ;
Dans le domaine éthique, la critique académicienne vise plus précisément :
Contre l’épicurisme :
- la définition épicurienne du plaisir comme absence de douleur : les épicuriens confondent deux réalités différentes, parce qu’ils n’ont pas le courage d’assumer un hédonisme franc ;
- la conception épicurienne utilitaires des vertus : pour les épicuriens, les vertus n’ont pas de valeur intrinsèque, mais sont utiles parce que leur respect est la meilleure garantie du plaisir (par exemple, respecter la justice c’est se garantir contre les douleurs du châtiment) ; mais pour les sceptiques, c’est un point de vue naïf et mal fondé, qui sert seulement à couvrir un amoralisme foncier ;
- le désengagement épicurien de la politique, considéré comme un repli égoïste.
Contre le stoïcisme :
- la théorie stoïcienne de l’indifférence : les stoïciens en appelant « préférables » ce que les autres appellent « biens » ne font que jouer sur les mots ;
- la théorie de « l’appropriation » (oikeiôsis) : les stoïciens prétendent construire la vie morale en partant des premiers objets naturels mais dans leur conception de la vertu, ils abandonnent en cours de route les biens naturels pour ne plus voir que la vertu et la raison : leur schéma est incohérent.
Les sceptiques néo-académiciens s’abstiennent de toute affirmation catégorique, et le « fond de leur pensée » demeure sujet à débats savants ; selon C. Lévy, on peut légitimement penser que derrière toute leur dialectique anti-dogmatique, il y a, au moins « en creux », l’idée conservée du platonisme classique selon laquelle derrière la nature et au-dessus d’elle existe un ordre supérieur de réalité (esprit de transcendance) qui est le seul « être » plein, immuable, et capable de fonder d’authentiques valeurs : c’est l’ordre du divin, représenté en particulier dans la tradition platonicienne par la théorie des Idées.
Inversement, les sceptiques reprochent aux dogmatiques de diviniser la nature en général et en particulier l’homme en tant que créature naturelle, en dépit de toutes ses imperfections constitutives. Le dogmatisme peut ainsi apparaître comme une forme moderne et philosophique de la démesure classique, l’« hubris » qui dans la pensée tragique grecque pousse l’homme à vouloir sortir de sa condition pour s’égaler aux dieux ; et qui, dans l’ordre politique, se traduit par l’aspiration à la tyrannie. C’est cette résistance d’inspiration platonicienne qui a pu donner au concept de « dogmatisme » ses connotations négatives, qu’il n’avait pas pour les dogmatiques hellénistiques eux-mêmes.
En fait, dogmatisme et scepticisme hellénistiques représentent deux tentatives contradictoires pour échapper aux dangers (dénoncés par Socrate) de l’opinion (la « doxa »), c’est-à-dire la fausse connaissance, source inévitable d’erreur sur le vrai et de faute dans l’ordre moral : pour les dogmatiques, on échappe à la « doxa » (illusoire) en accédant au « dogma », c’est-à-dire à la connaissance absolument vraie, garantie par la nature des choses ; pour les sceptiques, toutes ces prétendues certitudes sont mal fondées, il faut donc combattre cette illusion de connaissance, et s’en tenir à la suspension du jugement (« épochè »), seule attitude raisonnable lorsque la connaissance sûre est impossible. Cette réserve est aussi la seule garantie possible contre l’aspiration à la puissance absolue (de type tyrannique) qui peut découler de la certitude d’avoir absolument raison.
Ce débat constamment renouvelé entre sceptiques et dogmatiques (surtout Arcésilas contre Zénon, Carnéade contre Chrysippe) a considérablement « formaté » tout le paysage philosophique de l’époque hellénistique. Une évolution s’est toutefois dessinée assez nettement : les dogmatiques ont contre-attaqué en accusant les sceptiques de rendre la vie impossible (argument de l’ « apraxie », ou impossibilité d’agir) dès lors qu’on renonce à toute forme de certitude ; en réponse, les sceptiques ont dû introduire l’idée que, même en l’absence de certitude, il était possible de se guider d’après un critère (pas forcément certain) de probabilité : même si rien n’est absolument certain, certains choix sont plus probables que d’autres. Les sceptiques vont ainsi progressivement céder du terrain face au dogmatisme triomphant, jusqu’à Philon qui conviendra que la connaissance est théoriquement possible, mais qu’en l’état actuel des choses humaines, elle n’est pas effectivement réalisée (il ne semble pas avoir précisé quelle serait la forme exacte de cette connaissance) ; de ce point de vue, le scholarquat de Philon marque la dégénérescence finale du scepticisme néo-académicien. Cet affaiblissement du scepticisme néo-académicien, joint à la disparition de l’Académie en tant qu’institution athénienne, ouvre la voie à une évolution complexe au cours des siècles suivants, qui va séparer radicalement les deux éléments, d'un côté aspiration à la transcendance, de l'autre, dialectique sceptique :
- d’un côté, l’esprit platonicien va se renouveler, en renonçant au scepticisme dialectique, pour affirmer de plus en plus nettement le nécessaire recours à la transcendance, dans le cadre du « moyen platonisme » (1er et 2ème s. après JC), puis plus catégoriquement encore du « Néo-platonisme » (3ème au 6ème s. après), caractérisés par une orientation religieuse marquée, évoluant avec le néo-platonisme vers le mysticisme ;
- de l’autre côté, le flambeau du scepticisme va être repris par un déçu de l’Académie, qui va initier un renouveau sceptique prétendant ressusciter l’authentique scepticisme trahi par les derniers néo-académicien : ce sera le troisième et dernier avatar du scepticisme antique.
3° Le renouveau « pyrrhonien » (ou « néo-pyrrhonisme »)
Au 1er siècle avant JC, Enésidème, un personnage inconnu par ailleurs, peut-être un ancien académicien, propose un retour à Pyrrhon comme seul authentique sceptique. En fait, sa pensée doit beaucoup à la tradition sceptique néo-académicienne, mais il revendique l’héritage pyrrhonien pour affirmer l’indépendance de l’esprit sceptique par rapport à ce qu’est devenue, à son époque, l’école néo-académicienne.
A partir de ce moment, le terme de « pyrrhonien » est le plus souvent utilisé pour désigner ce « néo-pyrrhonisme » et non pas la pensée originale de Pyrrhon lui-même. Il est systématiquement employé en ce sens par Montaigne et Pascal, par exemple.
Enésidème a ainsi regroupé les arguments que le sceptique peut utiliser contre toutes les affirmations dogmatiques, en les classant selon leur angle d’attaque (du point de vue du sujet, ou de l’objet, etc.) : ce sont les « tropes » ou « modes » de la suspension du jugement.
Ceux-ci (ainsi que ceux d’un sceptique ultérieur, Agrippa), sont essentiellement connus par le témoignage du grand philosophe qui a pleinement revendiqué les appellations de « sceptique » et de « scepticisme » :
Sextus Empiricus (2ème siècle après JC) : médecin grec, de la tradition médicale empirique (d’où son surnom) ; son œuvre philosophique se présente comme une encyclopédie du scepticisme, attaquant le dogmatisme dans tous les domaines du savoir philosophique (selon la tripartition physique – logique – éthique) :
Hypotyposes pyrrhoniennes (=résumés) : sorte de manuel fondamental du scepticisme ;
Adversus Mathematicos = « contre les dogmatiques » : développements plus détaillés.
A la suite d’Enésidème, ces œuvres opèrent la synthèse de tout ce que le scepticisme antérieur a pu produire d’arguments contre les dogmatismes hellénistiques, en les présentant de façon systématique (selon les « modes ») ; elles doivent ainsi beaucoup à la dialectique néo-académicienne ;
De façon plus originale, on voit y réapparaître l’idée, sans doute pyrrhonienne (à proprement parler), d’un bonheur surgissant de façon inattendue, une fois qu’on a parcouru l’ensemble de la démarche sceptique et qu’on s’est débarrassé de toutes les fausses certitudes. L’orientation d’ensemble de la pensée de Sextus repose ainsi sur une sorte de fiction philosophique : l’esprit désireux de connaissance et de sagesse, s'adressant naïvement à la philosophie sans rien savoir au départ, met à l’épreuve successivement toutes les certitudes qui lui sont proposées, or un bon examen critique l’amène dans tous les cas à conclure qu’il n’y a pas de certitude valable : la suspension radicale du jugement n’est pas une posture a priori, mais le résultat d’un examen complet convenablement mené, et elle s’assortit d’un sentiment de libération qui procure le bonheur et la tranquillité.
B/ Le scepticisme néo-académicien à Rome : le cas de Cicéron et la fondation des "humanités" classiques (première moitié du 1er s. av. JC)
Le personnage est surtout connu comme homme politique, orateur et avocat, mais a eu aussi une très importante activité philosophique. Ses œuvres philosophiques ont joué un rôle capital dans la transmission de la philosophie antique.
Cicéron a découvert très tôt la philosophie grecque, en grec, dans le cadre de ses études avec des maîtres grecs ; il a fait très tôt aussi le choix de la nouvelle académie de Philon, et est resté fidèle dans l’ensemble à l’orientation sceptique, qui était pourtant déjà tombée en désuétude à cette époque. Cela constitue un choix original, dans un environnement intellectuel surtout dominé par la rivalité entre épicurisme et stoïcisme. Cicéron a notamment été séduit par la liberté de pensée que ménageait le probabilisme institué par Carnéade, permettant d’opérer des choix préférentiels raisonnables sans s’asservir à un système de pensée particulier.
En conséquence, Cicéron a souvent été considéré comme un philosophe « éclectique », avec tout ce que ce terme peut avoir de connotation négative du point de vue de la rigueur philosophique. En fait (cf. travaux de Carlos Lévy), la pensée cicéronienne conserve sa cohérence, par le renvoi ultime, au-delà même de la Nouvelle Académie, à Platon, le « dieu de la philosophie » pour Cicéron, qui permet le dépassement des conflits sans issue caractéristiques de la pensée hellénistique.
Cicéron marque ainsi le point où la tradition sceptique académicienne assume explicitement son recours à la transcendance, nécessaire pour fonder des valeurs sûres que l’ordre de la nature seul est impuissant à garantir ; en ce sens, Cicéron marque une étape considérable en direction du Moyen platonisme.
Son œuvre philosophique est énorme en quantité : elle couvre tous les champs du savoir philosophique de son temps. Elle constitue a sa manière une encyclopédie de la philosophique hellénistique, et a été bien conservée (dans sa plus grande partie) pour cette raison, entre autres. Mais c’est une encyclopédie critique, qui à la fois présente les principales doctrines et en poursuit l’examen dialectique selon les méthodes néo-académiciennes.
Sa grande originalité est d’avoir été écrite en latin pour le public romain : à ce titre, Cicéron est l’inventeur du latin philosophique.
En outre, Cicéron ambitionne de dépasser le vieux conflit (ouvert à l’époque classique) entre philosophie et rhétorique : son œuvre est également une grande œuvre littéraire, mettant en scène des personnages dialoguant, et elle utilise les ressources de la rhétorique pour persuader et ne s’appuie pas uniquement sur le raisonnement logique.
Les principales œuvres d’éthique sont :
- Traité De finibus bonorum et malorum (= "des fins des biens et des maux") : examine les principales doctrines morales qui prétendent partir des premiers mouvements de la nature pour réaliser la fin ultime (le « telos ») contenu en germe dans les potentialités de la nature ; l’examen sceptique montre que les dogmatismes naturalistes, refusant le recours à la transcendance, ne peuvent pas tenir leurs promesses et fonder des éthiques cohérentes et efficaces ;
- Disputationes Tusculanae, ou Tusculanes (d’après le nom de Tusculum, localisation de la villa de Cicéron qui sert de cadre au le dialogue) : examen du point de vue complémentaire de celui du De finibus, ici dans la perspective du bonheur (qui est la fin ultime) ; Cicéron y examine en particulier la théorie stoïcienne des obstacles au bonheur que sont la peur de la mort plus généralement, les émotions (crainte, chagrin, plaisir, désir) ; Cicéron reconnaît toute sa valeur à l’analyse psychologique des stoïciens, et admire leur idéal d’extirpation des passions – mais tout le débat est encadré (dès le livre I) par un appel explicite à la transcendance (théorie de la nature divine de l'âme, étrangère à l'ordre naturel), seul ancrage possible pour fonder une théorie solide de la vertu : Cicéron « récupère » ainsi une partie importante du stoïcisme, mais en la détachant de son principe naturaliste ;
- Traité De officiis (cf. cours sur le stoïcisme) : Cicéron y reprend et prolonge les enseignements de la morale moyenne (morale des devoirs) des stoïciens, considérés comme un bon guide pratique pour ordonner la vie morale des romains contemporains.
Conformément à l’esprit sceptique, Cicéron cherche partout à mettre en évidence les contradictions internes aux systèmes dogmatiques. Cependant, le probabilisme d’inspiration carnéadienne autorise la formulation de choix préférentiels ; en ce sens, Cicéron marque toujours une franche hostilité à l’épicurisme, jugé immoral et dangereux pour la tradition romaine, et inversement une réelle sympathie pour la grandeur morale du stoïcisme, même s’il ne partage ni son dogmatisme, ni son rigorisme, et s’il lui reproche constamment de se tromper en voulant croire que les valeurs morales sont inscrites dans l’ordre de la nature.
La volonté de dépassement des conflits intellectuels, placée sous le signe du retour à Platon, s’exprime (en particulier dans le dernier livre des Tusculanes) par un mouvement comparable à celui qui a aussi dominé la conduite politique de Cicéron dans les décennies précédant le déclenchement de la guerre civile entre César et Pompée : tous les hommes de bonne volonté devraient être capables de s’entendre sur l’essentiel (affirmation de valeurs morales supérieures à l’égoïsme naturel, volonté de résister aux passions et aux désirs irrationnels, respect des liens sociaux et refus de la violence, etc.) même s’ils appartiennent à des courants de pensée différents. De ce point de vue, l’œuvre morale cicéronienne constitue le pendant philosophique de son entreprise politique de réconciliation nationale autour des valeurs essentielles de la république romaine. Le message n’a évidemment pas été entendu… mais il a pu séduire ultérieurement de nombreux esprits moins soucieux de savantes querelles de clocher que d'enseignement moral consistant, offrant des repères cohérents face aux complexités de l'existence.
Enfin, cette œuvre a souvent (à l’époque moderne) été décriée par les savants universitaires comme une œuvre de « vulgarisation ». Il est vrai qu’elle doit son existence à la volonté, précisément, de faire connaître la philosophie et ses principaux débats à un public plus large que celui des seuls spécialistes et professionnels – et d’éclairer l’action par cette connaissance, entre autres dans le domaine politique. Ce n'est pas forcément un défaut.
Elle représente ainsi une étape importante dans la constitution des « humanités » classiques, associant latin et grec, philosophie et rhétorique (et plus généralement, littérature) ; d’ailleurs c’est à Cicéron qu’on doit le concept d’ « humanitas » entendu comme « culture » constitutive de ce qui est proprement humain – par opposition à l’animalité, mais aussi à l’inhumanité sous toutes les formes possibles de la barbarie et de la sauvagerie.
Au jour d’aujourd’hui, et précisément dans notre pays, il n’est peut-être pas inutile de réfléchir à cette définition, qui a constitué le socle de la culture occidentale. Et de réfléchir aux dangers que peut porter en elle une politique dont le principe constant est la dévalorisation systématique de la « culture », jugée inutile au premier chef parce qu’elle ne fait pas gagner d’argent ; et plus profondément tenue pour suspecte, parce qu’elle développe l’esprit d’examen et fournit des outils de réflexion qui permettent de critiquer les dogmatismes triomphants du jour et de défendre des valeurs différentes des modèles de pensée et de conduite imposés comme des vérités absolues et incontestables, comme si ils étaient inscrits dans la "nature" des choses...
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03.11.2009
Cours L5 LM 35 #4
IV. STOÏCISME
A/ Principe
(revoir considérations générales, chap. précédent)
1° La nature est tout entière essentiellement rationnelle:
Nature universelle: forme un "cosmos" = un tout organisé, ordonné et finalisé par la raison :
tous les événements se produisant dans le monde sont déterminés par le principe de causalité; il n'y a aucune place pour le hasard; tout a une raison, et la somme de toutes les raisons (= de tous les rapports de cause à effet) constitue la Raison du monde;
dans la conception absolument immanentiste des stoïciens, cette raison universelle s'identifie au Dieu, qui est donc entièrement présent dans la nature comme sa raison, et la causalité exprime la volonté de Dieu, qui 'veut' tous les événements qui se produisent;
NB: cette conception d'une unique substance divine (= "hénothéisme") est compatible avec le polythéisme traditionnel (mythologie, cultes publics): les différents dieux de la conception traditionnelle sont interprétés comme des représentations figurées des différents aspects de la puissance divine.
En ce sens, ce sont les Stoïciens qui ont surtout développé la pratique de "l'allégorie", qui consiste à interpréter les récits comme des figurations narratives d'une vérité plus abstraite et profonde.
Nature humaine: homme défini comme animal rationnel = être animé, doué de raison
raison : capacité à connaître, à comprendre les enchaînements de cause à effet, et à découvrir l'ordre du monde en en dégageant le sens: aussi, en tant qu'instance productrice de sens dans un monde lui-même rationnel, la raison humaine est conçue comme un fragment de la raison universelle, c'est-à-dire de Dieu;
la nature veut que l'être se perfectionne, en ce qui est le plus essentiel de son être = sa raison: la fin (but) de l'homme = porter à son point de perfection sa raison;
d'où: entreprise systématique d'éradication des "passions" (=émotions), conçues comme des réactions non rationnelles aux événements;
tout le système des valeurs morales se rapporte à l'impératif de rationalité: ex. justice= rationalité dans les rapports à autrui; courage = rationalité face aux dangers; tempérance = rationalité face aux objets de désir: prudence = rationalité dans la prise de décision
2° Dynamique de l'oikeiôsis ("appropriation):
= Schéma d'analyse du comportement humain, visant à intégrer l'action humaine dans l'ordre du monde;
repose sur le principe naturaliste qui veut que la nature porte d'elle-même le sujet vers ce qui lui est "oikeion" = propre, approprié, conforme, convenable...; ainsi le sujet trouve-t-il en lui-même, de manière naturelle, les ressources de son plein accomplissement;
L'oikeiôsis se spécifie en deux aspects:
"Oikeiôsis personnelle":
Schéma de développement de l'individu, à partir des premières tendances de son être:
au début de la vie et pendant la petite enfance, comme tout être animé, l'homme recherche comme approprié ce qui est nécessaire à sa propre conservation (nourriture, chaleur, confort élémentaire, etc.)
puis, avec l'émergence de la raison ("age de raison", variable selon les auteurs: 7 à 14 ans), se produit une mutation intime de l'être: l'homme n'est plus seulement un animal parmi les autres, mais l'unique animal rationnel: son essence propre est d'être doué de raison, et son oikeiôsis évolue en conséquence: il doit comprendre que ce qui lui est approprié en tant qu'homme, ce n'est plus la conservation de son être vivant, mais le perfectionnement et la préservation de sa raison;
=> la philosophie lui apprend à privilégier en tout la rationalité de ses choix et de ses actions, même au détriment de son confort ou de sa conservation, dégradés comme "indifférents" (par opposition à la valeur absolue de la raison): ainsi est-il par exemple rationnel de sacrifier sa vie pour la défense de la liberté, plutôt que de continuer à vivre en se soumettant à la tyrannie et en collaborant avec elle. Même dans ce cas (extrême), le Sage n'a rien perdu de son "bonheur", dans la mesure où il a préservé l'intégrité de la seule chose qui ait de la valeur absolument, sa liberté et son honneur.
L'éradication des passions évoquée plus haut est l'étape essentielle du processus: par les passions, le sujet témoigne de son défaut de compréhension, en ce qu'il s'attache comme à de vraies valeurs aux objets qui sont en fait indifférents: ex. chagrin, crainte, plaisir, désir : font dépendre le bonheur et le malheur de l'homme de l'obtention ou non d'objets extérieurs à sa propre perfection intérieure, la seule chose qui dépende entièrement de lui; ce ne sont donc pas des réactions rationnelles.
Mais c'est une réalisation extrêmement difficile : le sage stoïcien existe (ce n'est pas un idéal impossible à atteindre), mais il est "rare comme le Phénix" (oiseau légendaire qui renaît de ses cendres, et dont il n'existe qu'un seul spécimen à la fois...)
"Oikeiôsis sociale":
De la même façon, un rapport d'appropriation naturelle lie l'individu aux autres hommes; le schéma se présente sous la forme d'un emboîtement de cercles concentriques, du plus proche (parenté immédiate) au plus éloigné (l'humanité entière), en passant par tous les cercles intermédiaires (village, communauté, cité, etc.);
L'oikeiôsis stoïcienne aboutit ainsi à reprendre le principe socratique et cynique du cosmopolitisme, mais à la différence de l'idée cynique, elle ne fait pas l'économie de tous les degrés intérmédiaires (entre l'individu et l'humanité entière), au contraire elle est subsume:
Elle place le souci de la cité (et donc la participation aux affaires publiques) au coeur de l'appropriation naturelle de l'homme; le rapport avec l'humanité est précisé par la comparaison des deux cités: l'homme appartient à la fois à la "petite cité" (= sa cité historique, ex. Rome, Athènes, etc.), et à la "grande cité" (= la cité universelle, formée par l'ensemble de l'humanité au sein de la nature), et les devoirs envers la seconde ne dispense pas des devoirs envers la première, au contraire: c'est aussi en remplissant ses devoirs dans sa cité que l'individu témoigne de son attachement à la communauté universelle de tous les êtres rationnels
(NB: Cette théorie sera reprise et adaptée par les penseurs chrétiens, opposant la "cité humaine" et la "cité de Dieu")
B/ Stoïcisme romain
1° République
Forte implantation du stoïcisme dans les milieux dirigeants conservateurs romains, aux 2è et 1er s. avant J.C.;
En particulier: 2è s. av. JC: dans le cercle des Scipions, autour du philosophe grec Panétius (source du traité de Cicéron, Des devoirs (De officiis) écrit en 44 av. J.C.): grande attention portée à la morale pratique, adaptée aux exigences de la vie publique romaine. On lui doit en particulier une théorie de la personnalité, conçue comme la synthèse de 4 aspects (appelés "personae" = masque de théâtre, puis par image "personne") -- théorie particulièrement bien adaptée à la complexité de la conscience que les Romains avaient d'eux-mêmes :
- dimension universelle: le fait d'être un être rationnel;
- dimension individuelle: caractère propre à chacun;
- dimension circonstancielle: appartenance à une époque, une société, un milieu, etc.;
- dimension volontaire: ce qu'on fait de soi par ses propres choix, notamment celui d'un type de vie et d'une carrière;
1er s. av. J.C.: dans le contexte de la crise politique et des guerres civiles: nombreuses oppositions stoïciennes à la prédominance de César; en particulier: figure exemplaire de Caton (dit "le Jeune", pour le distinguer de son arrière-grand-père "l'Ancien", ou "d'Utique" d'après la ville d'Afrique du Nord où il est mort) = défenseur acharné du Sénat contre César; après la défaite de son parti, a refusé de se soumettre à César et a préféré se suicider, conformément à l'idéal de rationalité stoïcien; est devenu tout de suite LA figure paradigmatique du Sage romain, pour toute la tradition ultérieure.
2° Empire
Sommairement, la tradition stoïcienne sous l'Empire oscille entre deux pôles :
-A la suite de l'exemple de Caton, persistance d'une tradition stoïcienne d'hostilité au régime impérial et d'opposition aux empereurs (plusieurs stoïciens ont été condamnés à mort pour menées séditieuses), idéalisant le régime républicain;
-Inversement, les Stoïciens ont pu s'accommoder du régime (jugé par lui-même indifférent) et tenter de jouer un rôle plus ou moins direct dans la direction des affaires, considérant qu'ils devaient mettre leur philosophie au service de la bonne marche de la société, tout particulièrement dans l'activité de conseiller du Prince;
Cette oscillation prolonge et renouvelle l'alternative classique, notamment développée par Platon, entre deux figures du pouvoir :
-Les mauvais empereurs incarnent la figure du Tyran, antithèse absolue du Sage, auquel le tyran est confronté dans de nombreux textes;
-Les bons empereurs sont rapprochés du modèle des Philosophes-rois de La République de Platon ("les cités seront heureuses quand les rois seront philosophes et quand les philosophes seront rois");
Le régime politique romain, et l'étendue de l'Empire à tout le monde connu ou presque, donnent ainsi à ce courant de réflexion grecque une actualité nouvelle et une pertinence particulière.
Dans ce contexte, la pratique philosophique prend deux formes particulières remarquables:
Institution de la direction de conscience, avec Sénèque (1er s. après J.C.): le philosophe accompagne par ses conseils et un suivi personnalisé le développement moral de son disciple; travail dont témoignent, pour la relation Sénèque-Néron, le traité De la clémence (vertu essentielle pour le futur empereur), et surtout les Lettres à Lucilius (haut fonctionnaire ami de Sénèque), correspondance entretenue pendant plusieurs années, dans laquelle Sénèque dirige l'effort de perfectionnement stoïcien de son ami, en fonction des circonstances de sa vie et par des exposés généraux ou de détail;
Avec Marc Aurèle: apparition de l'Empereur philosophe (marque l'aboutissement du processus d'adoption par Rome de la culture philosophique grecque) - pratique assidue de l'exercice spirituel conduit sur soi-même, sous la forme de la méditation personnelle consignée dans les "Pensées" (titre original : "A soi-même")
= recueil de courts textes (souvent pas plus de quelques lignes) très concentrés, en grec (= langue technique de la philosophie), dans lesquels l'Empereur s'exerce lui-même à former son jugement et à se rendre maître de ses dispositions morales, pour se conformer à l'idéal de perfection rationnelle;
même lorsque le propos paraît très général, l'auteur n'oublie jamais qu'il est l'Empereur: tous les aspects de sa réflexion se rattachent à la conscience qu'il a la charge du gouvernement de l'Empire, et qu'il lui incombe tout particulièrement non seulement d'être par lu-même un bon individu dépourvu de passions, mais d'incarner la rationalité à la tête dans le gouvernement mondial, faisant d'une certaine manière coïncider petite et grande cité; montre une attention particulière aux aspects qui touchent de près l'exercice du pouvoir absolu (maîtrise de la colère, contrôle de la puissance, attitude face à la flatterie, etc.)
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