03.11.2009
Cours L5 LM 35 #4
IV. STOÏCISME
A/ Principe
(revoir considérations générales, chap. précédent)
1° La nature est tout entière essentiellement rationnelle:
Nature universelle: forme un "cosmos" = un tout organisé, ordonné et finalisé par la raison :
tous les événements se produisant dans le monde sont déterminés par le principe de causalité; il n'y a aucune place pour le hasard; tout a une raison, et la somme de toutes les raisons (= de tous les rapports de cause à effet) constitue la Raison du monde;
dans la conception absolument immanentiste des stoïciens, cette raison universelle s'identifie au Dieu, qui est donc entièrement présent dans la nature comme sa raison, et la causalité exprime la volonté de Dieu, qui 'veut' tous les événements qui se produisent;
NB: cette conception d'une unique substance divine (= "hénothéisme") est compatible avec le polythéisme traditionnel (mythologie, cultes publics): les différents dieux de la conception traditionnelle sont interprétés comme des représentations figurées des différents aspects de la puissance divine.
En ce sens, ce sont les Stoïciens qui ont surtout développé la pratique de "l'allégorie", qui consiste à interpréter les récits comme des figurations narratives d'une vérité plus abstraite et profonde.
Nature humaine: homme défini comme animal rationnel = être animé, doué de raison
raison : capacité à connaître, à comprendre les enchaînements de cause à effet, et à découvrir l'ordre du monde en en dégageant le sens: aussi, en tant qu'instance productrice de sens dans un monde lui-même rationnel, la raison humaine est conçue comme un fragment de la raison universelle, c'est-à-dire de Dieu;
la nature veut que l'être se perfectionne, en ce qui est le plus essentiel de son être = sa raison: la fin (but) de l'homme = porter à son point de perfection sa raison;
d'où: entreprise systématique d'éradication des "passions" (=émotions), conçues comme des réactions non rationnelles aux événements;
tout le système des valeurs morales se rapporte à l'impératif de rationalité: ex. justice= rationalité dans les rapports à autrui; courage = rationalité face aux dangers; tempérance = rationalité face aux objets de désir: prudence = rationalité dans la prise de décision
2° Dynamique de l'oikeiôsis ("appropriation):
= Schéma d'analyse du comportement humain, visant à intégrer l'action humaine dans l'ordre du monde;
repose sur le principe naturaliste qui veut que la nature porte d'elle-même le sujet vers ce qui lui est "oikeion" = propre, approprié, conforme, convenable...; ainsi le sujet trouve-t-il en lui-même, de manière naturelle, les ressources de son plein accomplissement;
L'oikeiôsis se spécifie en deux aspects:
"Oikeiôsis personnelle":
Schéma de développement de l'individu, à partir des premières tendances de son être:
au début de la vie et pendant la petite enfance, comme tout être animé, l'homme recherche comme approprié ce qui est nécessaire à sa propre conservation (nourriture, chaleur, confort élémentaire, etc.)
puis, avec l'émergence de la raison ("age de raison", variable selon les auteurs: 7 à 14 ans), se produit une mutation intime de l'être: l'homme n'est plus seulement un animal parmi les autres, mais l'unique animal rationnel: son essence propre est d'être doué de raison, et son oikeiôsis évolue en conséquence: il doit comprendre que ce qui lui est approprié en tant qu'homme, ce n'est plus la conservation de son être vivant, mais le perfectionnement et la préservation de sa raison;
=> la philosophie lui apprend à privilégier en tout la rationalité de ses choix et de ses actions, même au détriment de son confort ou de sa conservation, dégradés comme "indifférents" (par opposition à la valeur absolue de la raison): ainsi est-il par exemple rationnel de sacrifier sa vie pour la défense de la liberté, plutôt que de continuer à vivre en se soumettant à la tyrannie et en collaborant avec elle. Même dans ce cas (extrême), le Sage n'a rien perdu de son "bonheur", dans la mesure où il a préservé l'intégrité de la seule chose qui ait de la valeur absolument, sa liberté et son honneur.
L'éradication des passions évoquée plus haut est l'étape essentielle du processus: par les passions, le sujet témoigne de son défaut de compréhension, en ce qu'il s'attache comme à de vraies valeurs aux objets qui sont en fait indifférents: ex. chagrin, crainte, plaisir, désir : font dépendre le bonheur et le malheur de l'homme de l'obtention ou non d'objets extérieurs à sa propre perfection intérieure, la seule chose qui dépende entièrement de lui; ce ne sont donc pas des réactions rationnelles.
Mais c'est une réalisation extrêmement difficile : le sage stoïcien existe (ce n'est pas un idéal impossible à atteindre), mais il est "rare comme le Phénix" (oiseau légendaire qui renaît de ses cendres, et dont il n'existe qu'un seul spécimen à la fois...)
"Oikeiôsis sociale":
De la même façon, un rapport d'appropriation naturelle lie l'individu aux autres hommes; le schéma se présente sous la forme d'un emboîtement de cercles concentriques, du plus proche (parenté immédiate) au plus éloigné (l'humanité entière), en passant par tous les cercles intermédiaires (village, communauté, cité, etc.);
L'oikeiôsis stoïcienne aboutit ainsi à reprendre le principe socratique et cynique du cosmopolitisme, mais à la différence de l'idée cynique, elle ne fait pas l'économie de tous les degrés intérmédiaires (entre l'individu et l'humanité entière), au contraire elle est subsume:
Elle place le souci de la cité (et donc la participation aux affaires publiques) au coeur de l'appropriation naturelle de l'homme; le rapport avec l'humanité est précisé par la comparaison des deux cités: l'homme appartient à la fois à la "petite cité" (= sa cité historique, ex. Rome, Athènes, etc.), et à la "grande cité" (= la cité universelle, formée par l'ensemble de l'humanité au sein de la nature), et les devoirs envers la seconde ne dispense pas des devoirs envers la première, au contraire: c'est aussi en remplissant ses devoirs dans sa cité que l'individu témoigne de son attachement à la communauté universelle de tous les êtres rationnels
(NB: Cette théorie sera reprise et adaptée par les penseurs chrétiens, opposant la "cité humaine" et la "cité de Dieu")
B/ Stoïcisme romain
1° République
Forte implantation du stoïcisme dans les milieux dirigeants conservateurs romains, aux 2è et 1er s. avant J.C.;
En particulier: 2è s. av. JC: dans le cercle des Scipions, autour du philosophe grec Panétius (source du traité de Cicéron, Des devoirs (De officiis) écrit en 44 av. J.C.): grande attention portée à la morale pratique, adaptée aux exigences de la vie publique romaine. On lui doit en particulier une théorie de la personnalité, conçue comme la synthèse de 4 aspects (appelés "personae" = masque de théâtre, puis par image "personne") -- théorie particulièrement bien adaptée à la complexité de la conscience que les Romains avaient d'eux-mêmes :
- dimension universelle: le fait d'être un être rationnel;
- dimension individuelle: caractère propre à chacun;
- dimension circonstancielle: appartenance à une époque, une société, un milieu, etc.;
- dimension volontaire: ce qu'on fait de soi par ses propres choix, notamment celui d'un type de vie et d'une carrière;
1er s. av. J.C.: dans le contexte de la crise politique et des guerres civiles: nombreuses oppositions stoïciennes à la prédominance de César; en particulier: figure exemplaire de Caton (dit "le Jeune", pour le distinguer de son arrière-grand-père "l'Ancien", ou "d'Utique" d'après la ville d'Afrique du Nord où il est mort) = défenseur acharné du Sénat contre César; après la défaite de son parti, a refusé de se soumettre à César et a préféré se suicider, conformément à l'idéal de rationalité stoïcien; est devenu tout de suite LA figure paradigmatique du Sage romain, pour toute la tradition ultérieure.
2° Empire
Sommairement, la tradition stoïcienne sous l'Empire oscille entre deux pôles :
-A la suite de l'exemple de Caton, persistance d'une tradition stoïcienne d'hostilité au régime impérial et d'opposition aux empereurs (plusieurs stoïciens ont été condamnés à mort pour menées séditieuses), idéalisant le régime républicain;
-Inversement, les Stoïciens ont pu s'accommoder du régime (jugé par lui-même indifférent) et tenter de jouer un rôle plus ou moins direct dans la direction des affaires, considérant qu'ils devaient mettre leur philosophie au service de la bonne marche de la société, tout particulièrement dans l'activité de conseiller du Prince;
Cette oscillation prolonge et renouvelle l'alternative classique, notamment développée par Platon, entre deux figures du pouvoir :
-Les mauvais empereurs incarnent la figure du Tyran, antithèse absolue du Sage, auquel le tyran est confronté dans de nombreux textes;
-Les bons empereurs sont rapprochés du modèle des Philosophes-rois de La République de Platon ("les cités seront heureuses quand les rois seront philosophes et quand les philosophes seront rois");
Le régime politique romain, et l'étendue de l'Empire à tout le monde connu ou presque, donnent ainsi à ce courant de réflexion grecque une actualité nouvelle et une pertinence particulière.
Dans ce contexte, la pratique philosophique prend deux formes particulières remarquables:
Institution de la direction de conscience, avec Sénèque (1er s. après J.C.): le philosophe accompagne par ses conseils et un suivi personnalisé le développement moral de son disciple; travail dont témoignent, pour la relation Sénèque-Néron, le traité De la clémence (vertu essentielle pour le futur empereur), et surtout les Lettres à Lucilius (haut fonctionnaire ami de Sénèque), correspondance entretenue pendant plusieurs années, dans laquelle Sénèque dirige l'effort de perfectionnement stoïcien de son ami, en fonction des circonstances de sa vie et par des exposés généraux ou de détail;
Avec Marc Aurèle: apparition de l'Empereur philosophe (marque l'aboutissement du processus d'adoption par Rome de la culture philosophique grecque) - pratique assidue de l'exercice spirituel conduit sur soi-même, sous la forme de la méditation personnelle consignée dans les "Pensées" (titre original : "A soi-même")
= recueil de courts textes (souvent pas plus de quelques lignes) très concentrés, en grec (= langue technique de la philosophie), dans lesquels l'Empereur s'exerce lui-même à former son jugement et à se rendre maître de ses dispositions morales, pour se conformer à l'idéal de perfection rationnelle;
même lorsque le propos paraît très général, l'auteur n'oublie jamais qu'il est l'Empereur: tous les aspects de sa réflexion se rattachent à la conscience qu'il a la charge du gouvernement de l'Empire, et qu'il lui incombe tout particulièrement non seulement d'être par lu-même un bon individu dépourvu de passions, mais d'incarner la rationalité à la tête dans le gouvernement mondial, faisant d'une certaine manière coïncider petite et grande cité; montre une attention particulière aux aspects qui touchent de près l'exercice du pouvoir absolu (maîtrise de la colère, contrôle de la puissance, attitude face à la flatterie, etc.)
16:36 Publié dans Cours L5 LM 35-Ethique et politique | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note


