27.10.2009
Cours L5 LM 35 #3
Transition vers les trois prochains chapitres: présente sommairement les cadres de réflexion qui sont communs à l'essentiel du débat éthique à ces époques; il s'agit de cadres conceptuels qui se sont mis en place dès les tout débuts de l'époque hellénistique, et ont continué à structurer la réflexion
1° La problématique du "moi"
Dans l'Antiquité de manière générale, le moi n'est pas conçu en isolation de façon cartésienne (cf. 'cogito ergo sum'). Le sentiment de soi est davantage dépendant des interactions avec le monde extérieur et avec la collectivité à laquelle l'individu appartient.
Les institutions traditionnelles n'offrent pas les mêmes repères existentiels que leurs correspondants modernes:
Politique: ne propose pas de choix idéologique; l'engagement politique consiste, pour l'essentiel, à remplir les devoirs du "métier de citoyen" (Claude Nicolet), c'est-à-dire à participer aux activités et à assumer les fonctions qui assurent le fonctionnement de la vie publique.
Religion: à la différence des monothéismes, le polythéisme antique ne repose pas sur l'adhésion à des croyances, sur le mode de la foi, et déterminant un certain mode de vie: il se définit comme une "orthopraxie" (pratique correcte) et non comme une "orthodoxie" (croyance correcte): la religion ancienne consiste à accomplir correctement les rites qui garantissent le bon accord entre les dieux et la cité.
En outre, la conquête d'Alexandre a encore fragilisé l'engagement civique, en montrant que le cadre traditionnel de la cité grecque pouvait être dépassé.
Pour toutes ces raisons, l'époque hellénistique va se caractériser par un nouveau "souci de soi" (Michel Foucault):
Les individus, moins exclusivement préoccupés par l'activité civique, vont se tourner vers la philosophie pour développer un sens de soi plus intime et plus individuel, et pour cela la philosophie va apporter ce que n'apportent traditionnellement ni la politique ni la religion.
2° La philosophie comme "manière de vivre" (Pierre Hadot)
La philosophie hellénistique n'est pas seulement un ensemble de théories; ces théories sont toutes indissociables d'une certaine pratique de vie (jusque dans les aspects les plus concrets de l'existence: alimentation, habillement, etc.)
Le but visé est une transformation intime de soi, conformément aux principes de la philosophie choisie; cette transformation s'opère au moyen d' "exercices spirituels" (Hadot), impliquant à la fois théorie et pratique, dans les trois domaines de la physique, de la logique, de l'éthique.
3° Le paradigme du "Sage"
Les principes et les aspirations de chaque philosophie sont synthétisés dans une figure idéale = "le Sage" :
La figure du Sage représente la perfection humaine selon chaque philosophie, et incarne le bonheur promis par celle-ci (= aboutissement hellénistique de l'eudaimonia classique: perfection + bonheur)
Tout le débat hellénistique sur cette figure s'ordonne en fonction de ses caractéristiques essentielles:
apathie (absence d'émotions négatives) - ataraxie (tranquillité, absence de trouble) - indifférence aux accidents extérieurs à sa propre perfection
ces traits garantissent au Sage son autarcie (autosuffisance): la perfection du sage se suffit à elle-même pour atteindre au bonheur.
4° La centralité de la "Nature"
Dès le début de l'époque hellénistique, laNature s'impose comme le point de référence de tout le débat philosophique, partagé entre des attitudes contrastées à son égard:
- Les pensées tenant pour l'immanence affirment que la Nature, telle qu'elle est donnée dans l'expérience, comprend tout l'être, et suffit à tout, notamment pour l'homme ; inversement les tenants de la transcendance dénoncent les insuffisances de la Nature (pensée comme l'ordre du devenir, du changement, de la génération et de la corruption), qui ne peut en particulier pas garantir le bonheur: il faut alors se rapporter à un ordre de réalité supérieur (cf. théorie des "idées" de Platon);
- Les dogmatiques (terme non péjoratif) affirment que la Nature, suffisante et bien faite, fournit à l'homme les moyens d'accès à une parfaite connaissance du réel ; inversement les sceptiques maintiennent (avec des degrés divers selon les courants) le doute quant à la possibilité d'un tel savoir.
Les deux grandes écoles créées au début de l'époque hellénistiques, l'école épicurienne et l'école stoïcienne (chap. III et IV) se définissent comme naturalistes (pensée centrée sur la perfection et la suffisance de la nature), immanentistes et dogmatiques.
III. Epicurisme
A/ Eléments fondamentaux de doctrine
Doctrine caractérisée par sa très grande permanence: pratiquement pas de changements ni d'évolutions notables depuis sa constitution par Epicure.
1° Atomisme
Nature = atomes (="éléments indivisibles") en mouvement dans le vide infini; le hasard préside aux rencontres des atomes, dont la combinaison forme les agrégats constitutifs de tout ce qui existe.
L'univers abrite une pluralité de mondes analogues au nôtre: la Terre n'est pas l'unique monde.
Entre les mondes, il y a des espaces vides : les "intermondes" = lieux où vivent les dieux, où aucun mal ne les atteint: les dieux sont des êtres vivants, présents dans la nature, mais hors du monde des hommes, dont ils ne s'occupent pas du tout et avec lesquels ils n'ont aucun rapport. Pour les hommes, ils représentent ainsi le modèle de la perfection heureuse, que les hommes doivent s'efforcer d'imiter.
L'homme est, comme tous les autres êtres, un composé d'atomes, d'une complexité suffisante pour développer des facultés sensitives, intellectuelles, etc. Mais à sa mort, ce composé se détruit, et il ne reste rien de l'homme: la condition humaine est une mortalité absolue.
2° Plaisir
En tant que doctrine du plaisir, l'épicurisme est un "hédonisme" (< hédoné = plaisir); mais à la différence des autres hédonismes, l'épicurisme pose que le plus grand plaisir n'est pas autre chose que l'absence de douleur (définie comme plaisir "d'état", par opposition au plaisir "en mouvement" = la sensation de plaisir au sens ordinaire du terme)
L'homme doit suivre la "voix de la nature", qui exige, comme chez tous les vivants, la recherche du plaisir ainsi définie; les premiers mouvements naturels de tout être vivant poussent celui-ci à rechercher le plaisir et à éviter la douleur
Pour cela, l'épicurisme propose une méthode, constituée par:
- une hygiène de vie: un bon calcul des plaisirs et des douleurs permet d'obtenir le maximum de plaisir, en écartant les conduites qui peuvent être source de plaisir, mais aussi de douleurs supérieures;
- une thérapeutique permettant de compenser les douleurs inévitables par des plaisirs plus grands, de sorte que le soit en faveur du plaisir; dans cette optique il faut privilégier les plaisirs psychiques (de l'âme), qui sont par nature supérieurs aux affections du corps.
3° L'individu dans la société humaine
L'expérience montre que la participation aux affaires publiques est source de beaucoup plus de peines que de plaisirs: l'épicurisme prône le désengagement, au bénéfice du loisir (otium en latin)
Toutefois l'épicurien ne vit pas dans la solitude, mais dans une micro-société fondée sur les liens d'amitié: celle-ci apporte le plaisir (agréments de l'amitié) et aussi la sécurité (secours mutuel)
La sagesse épicurienne se veut facile à atteindre, par le biais d'un mode de vie simple et accessible à tous
Le modèle de bonheur proposé est constitué par le plaisir d'être vivant dans le temps limité de la vie (bornée par la mort, au delà de laquelle il n'y a rien)
Cette forme de plaisir est très différente de la vie du jouisseur à laquelle, de façon erronée ou volontairement polémique, a souvent été identifiée la vie épicurienne (cf. "les pourceaux d'Epicure"). Celle-ci est au contraire plutôt austère, retranchant de l'existence autant que possible tout ce qui peut être source de douleurs et de chagrin
Le but épicurien est résumé par la formule d'Epicure: le sage devient "comme un dieu parmi les hommes"
B/ L'épicurisme à Rome
1° Figures remarquables
(Déjà évoquée dans une note précédente: constitution d'une école épicurienne à Herculanum, sous la protection de Pison)
A la fin de l'époque républicaine, l'épicurisme est la philosophie brillamment défendue par poète Lucrèce (cf. plus bas)
Dans la société civile, elle est adoptée par des personnages de la haute société comme Atticus: homme d'affaires très riche, ami de Cicéron et d'autres grands personnages du temps, qui a toujours refusé de s'engager dans la carrière politique mais a mis ses ressources au service de ses amis, notamment dans les périodes les plus difficiles (a sauvé la vie de plusieurs adversaires de César pendant la guerre civile, en jouant de son influence personnelle); Atticus est aussi un 'intellectuel' de valeur, notamment commanditaire et superviseur d'une très importante édition de Platon. Son attitude illustre bien la façon dont l'épicurisme apporte un cadre théorique au choix de vivre en dehors de l'engagement politique, en privilégiant les valeurs de l'amitié, de la sagesse et du savoir.
De manière moins rigoureuse du point de vue philosophique, l'épicurisme est aussi présent dans l'entourage de César (cf. Pison, propriétaire de la Villa d'Herculanum): dans ce cas, il s'agit de personnages qui ne respectent pas le principe du désengagement, puisqu'ils participent activement à la vie politique; mais dans ce milieu l'épicurisme a pu séduire comme alternative à l'attachement conservateur au système politique traditionnel, lié plutôt au stoïcisme (cf. chapitre suivant)
Une nette sympathie pour l'épicurisme est également notable dans le cercle des jeunes poètes 'modernes' (les "poetae noui") = premiers représentants du lyrisme personnel à Rome: dans leur cas, la poésie est liée à un rapport conflictuel avec l'idéologie traditionnelle: refus de l'engagement politique, contestation des valeurs politiques, militaires et sociales; repli sur un microcosme d'amis; privilège accordé aux sentiments personnels contre les ambitions nationales, célébration de l'amour (identifié à la figure divine de Vénus = la déesse du plaisir).
=> Les attitudes des épicuriens romains peuvent être sensiblement diverses (notamment vis-à-vis de la question de l'engagement politique), mais il semble qu'ils aient en commun, à des degrés variables, une position critique (parfois ouvertement hostile, mais pas toujours) envers les valeurs traditionnelles de la société conservatrice et l'esprit "vieux Romain", qui se reconnaît davantage dans l'adhésion à l'école rivale des Stoïciens.
2° Lucrèce
C'est la figure la plus éminente de l'épicurisme romain, et le témoin le plus important après les fragments d'Epicure lui-même pour la connaissance de la doctrine. Sa biographie est presque totalement ignorée (sans doute parce qu'il n'a pas fait de politique, et donc pas laissé de traces historiques officielles); c'est en tout cas un contemporain de Cicéron (=première moitié du 1er s. avant J.C.)
Son oeuvre conservée: un long poème De la nature ("De rerum natura" = équivalent latin de grec "Peri Phuseôs"), en 6 chants d'environ 1000-1500 vers chacun (le poème a été édité par Cicéron, qui n'était pas épicurien et était même très hostile à l'épicurisme, mais avait Atticus pour meilleur ami, et a dû reconnaître et admirer la valeur de l'oeuvre de Lucrèce)
(Bonne édition française récente : par J. Kany-Turpin, GF-Flammarion: belle traduction, avec texte latin en regard.)
C'est l'oeuvre d'un propagandiste (sans connotation péjorative) passionné: deux prologues présentent Epicure comme un véritable héros sauvant l'humanité de l'ignorance et du malheur; cette orientation prend le contrepied de la suspicion traditionnelle à Rome envers les théories grecques, et témoigne au contraire de la reconnaissance accordée à celles-ci par certains Romains 'éclairés'.
Lucrèce propose une somme de la doctrine épicurienne, centrée sur la "physique", mais incluant toutes les implications de celle-ci dans les domaines de la connaissance et surtout de l'éthique: = synthèse globale exposant tout le système de pensée épicurien à destination du public romain, avec l'intention déclarée de convertir les esprits à cette vérité
Grande originalité: expression sous la forme de la poésie de style épique (vers hexamètres dactyliques = vers de l'épopée depuis Homère, originellement grecs, puis adoptés par les Romains aux III-IIe siècles)
Originalité par rapport à la tradition philosophique épicurienne: depuis Epicure, les épicuriens privilégient plutôt un mode d'expression prosaïque, peu soucieux d'élégance et de style;
Originalité pour les Romains: Lucrèce propose une oeuvre didactique suivant les canons esthétiques de la grande poésie épique nationale (épopée d'Ennius): c'est une manière d'intégrer la pensée épicurienne au patrimoine romain dans son expression la plus noble et la plus majestueuse.
Les six livres couvrent trois thèmes:
1-2: Exposition des principes de la physique atomiste: physique de l'univers
3-4: Nature de l'homme: constitution atomique, psychisme, mortalité
5-6: Physique du monde sublunaire (=notre Terre et son atmosphère): phénomènes atmosphériques, géologiques, etc; sociétés humaines
Ils traitent les principales questions dont dépendent le bonheur ou le malheur, de l'homme et des sociétés:
- Tout le savoir épicurien vise à combattre les deux peurs cardinales, qui se retrouvent à la racine des principales souffrances:
- crainte irrationnelle des dieux: entretenue par la croyance erronée selon laquelle les dieux se mêlent de la vie des hommes et interviennent dans le monde sublunaire (notamment par les manifestations physiques comme tremblements de terre, inondations, foudre, etc.); toutes ces croyances, réunies dans la mythologie traditionnelle, sont absolument fausses, et nourrissent des terreurs qui doivent être supprimées par une connaissance vraie de la nature des dieux, d'une part, et de la nature des phénomènes naturels, de l'autre;
= entreprise systématique de lutte contre la superstition;
à tort, l'épicurisme a souvent été présenté comme un athéisme; en fait, il reconnaît l'existence des dieux, mais nie leur intervention dans le monde des hommes;
dans la culture occidentale, Lucrèce a fourni beaucoup d'arguments à tous les adversaires des religions présentées comme des superstitions; en réaction, il a été systématiquement condamné par les religieux comme démolisseur de la religion...
- crainte également irrationnelle de la mort, et des Enfers (dans l'Antiquité: le lieu "sous terre" où vont toutes les âmes des défunts): puisque l'âme (principe de vie, de sensibilité et de réflexion de l'être humain) est absolument mortelle, il est absurde de se rendre malheureux par anticipation d'un destin d'après la mort.
- Au contraire, l'épicurisme propose de s'engager dans la recherche de la sagesse comme source unique de bonheur:
- sagesse individuelle: selon les grands principes de l'éthique épicurienne, prônant l'otium et la culture du plaisir en vue de la tranquillité
NB: dans le chant 4, Lucrèce développe en particulier l'analyse de l'amour comme passion dangereuse, source de maux inutiles et évitables ; il défend en conséquence le recours à la prostitution, comme mode simple de satisfaction physique sans engagement affectif...
Cet aspect de la théorie, qui a beaucoup choqué, est sans doute à l'origine de la calomnie forgée de toutes pièces par les auteurs chrétiens du bas-empire: Lucrèce lui-même, victime d'un amour malheureux, aurait recouru à la magie et serait mort, rendu fou par un philtre d'amour! Cette calomnie a été constamment colportée dans l'enseignement catholique, jusqu'au 20ème siècle, pour discréditer le poète 'impie' (pour ceux qui l'auraient vu: il y est fait allusion dans un film italien sorti il y a quelques années, avec un professeur de latin comme personnage principal, 'Un coeur ailleurs' - lien -)
- sagesse collective : la sécurité et le bonheur des sociétés sont assurés par la justice; celle-ci, comme toutes les vertus, n'a pas de valeur absolue, mais pour autant qu'elle est source de plaisir et de tranquillité. Les sociétés humaines sont fondées sur une sorte de contrat social, par lequel les individus s'engagent à ne pas se nuire mutuellement, mais à vivre ensemble en paix: c'est un accord qui garantit à tous les conditions d'une vie heureuse, donc au bénéfice de tous.
Conclusion:
L'oeuvre de Lucrèce témoigne de l'importance prise par une pensée grecque dans la culture romaine de la fin de la République, en tout cas dans la haute société cultivée.
Elle témoigne aussi de l'impact et de la séduction qu'a pu avoir la doctrine épicurienne, comme tentative de réponse à la crise contemporaine de toutes les valeurs et de toutes les institutions traditionnelles, dans le siècle où la République connaît plusieurs guerres civiles particulièrement sanglantes.
Elle s'est imposée comme l'un des principaux vecteurs de connaissance de l'épicurisme dans le monde romain, et ensuite en occident.
11:31 Publié dans Cours L5 LM 35-Ethique et politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



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