27.10.2009
Cours L5 LM 35 #2
II. La "sapientia" romaine entre tradition et hellénisation
La culture romaine traditionnelle n'offrait pas un environnement analogue à celui qui a déterminé l'évolution de la notion grecque de "sophia" dans l'Athènes démocratique (cf cours précédent). Les termes correspondant en latin à ceux grecs de sophos et sophia sont sapiens et sapientia, comportant l'idée du "savoir" et en particulier du "savoir faire", "savoir agir" (comme il faut). Dans la tradition républicaine romaine, ils dénotent un modèle d'éminence sociale et d'excellence politique, qui sera, mais dans un second temps, enrichi par l'apport de la confrontation avec la culture grecque, dans le contexte de l'expansion impériale de Rome.
1° La tradition politique républicaine
On considère uniquement ici les aspects qui jouent un rôle dans la détermination et l'évolution de la notion de "sapientia", en soulignant en particulier tout ce qui diffère des éléments grecs examinés précédemment.
- Une société inégalitaire:
La société romaine non seulement accepte l'inégalité entre les citoyens, mais la consacre par l'institution du cens (census) : classement hiérarchisé des individus selon le montant de leur patrimoine; le cens définit ainsi, pour les possédants, 5 classes par ordre décroissant de richesse, et rejette dans une dernière division "hors classe" tous les "prolétaires" (= ceux qui ont pour seule richesse leur descendance, proles). Cette classification de la société est d'origine militaire: elle organise l'armée en différents corps selon la richesse, car originellement les soldats finançaient eux-mêmes leur équipement, qui pouvait être très onéreux. Les citoyens les plus riches, ceux qui ont le plus de biens à défendre, sont aussi ceux qui sont les plus exposés à la guerre, car la première classe censitaire comprend la cavalerie et les fantassins cuirassés de première ligne : en contrepartie, l'organisation politique leur reconnaît une prééminence de classe.
- Un régime non démocratique:
La prééminence de l'aristocratie constituant la première classe censitaire est inscrite dans la constitution politique. Certes, le régime est républicain, c'est-à-dire que l'Etat est "la chose du peuple" (res publica) au sens où il n'est pas la propriété d'un roi, et la souveraineté du peuple (entendu comme le corps de l'ensemble des citoyens, et non pas seulement le "petit peuple") s'exprime dans les votes et élections. Cependant, ces votes se font par groupes, les "centuries" composant les classes censitaires, dont les effectifs ne sont pas du tout homogènes: la première classe censitaire, très restreinte en nombre d'individus, détient plus de la moitié du nombre total de centuries (98 sur 193): elle détient donc de facto la majorité absolue des voix dans les élections. Comme les membres actifs de cette élite se retrouvent au Sénat, les historiens définissent ce régime comme une "république sénatoriale".
- Expansion et intégration:
L'histoire de Rome est marquée par l'expansion territoriale, mais avec une tendance forte à l'intégration civique, selon deux axes:
- En Italie: l'Etat romain s'est progressivement étendu à l'ensemble de la Péninsule, mouvement qui n'est achevé qu'au début du 1er siècle avant JC, à l'issue de la "guerre sociale" (guerre de Rome contre ses alliés, socii, c'est-à-dire les différentes cités italiennes qui, bien que soumises à Rome, ne jouissaient pas du droit de cité romain). C'est seulement alors que tout le pays est unifié, sous le même régime de citoyenneté. Mais il faut noter que d'emblée ce processus d'unification prend le contrepied des cités-Etats grecques, repliées sur leur petit territoire et n'élargissant pas leur assise citoyenne.
- Hors d'Italie: Rome conquiert progressivement l'ensemble du bassin méditerranéen, entre le 3ème et la fin du 1er s. av. JC, réduisant les pays vaincus en "provinces" (cf. cours précédent). Mais la tendance va être aussi à l'intégration progressive des provinciaux, en aménageant les statuts particuliers aux provinces, jusqu'à l'édit de l'empereur Caracalla (début du 3eme s. après JC) qui conférera la citoyenneté romaine à l'ensemble des hommes libres de tout l'Empire.
La même capacité à intégrer l'étranger à Rome se manifeste également dans la confrontation avec la culture grecque classique et hellénistique.
2° Confrontation de deux modèles
Indépendamment de la culture grecque, la Rome républicaine possède son propre modèle d'excellence, adapté à sa société et à son régime politique:
- Le modèle du sapiens traditionnel:
Traditionnellement la sapientia est reconnue à "l'homme de bien" (uir bonus) qui se distingue particulièrement par son éminence sociale et l'excellence de son action politique. C'est toujours un aristocrate, membre de l'ordre sénatorial, qui appuie son prestige et son pouvoir sur un système de valeurs à trois éléments, caractéristiques de la tradition républicaine:
- Auctoritas : l'autorité dont jouit un individu (ou un corps, comme le Sénat), alimentée par la reconnaissance de son éminence et de ses mérites, et qui dispose d'une grande force d'action par l'influence qu'elle exerce;
- Ius : La connaissance du droit, originellement privilège d'une caste très étroite (rois et prêtres) et d'accès public depuis le 5ème s. av. JC (publication de la loi "des XII tables") est indispensable en politique, du fait de l'intrication constante du politique et du judiciaire (très nombreux procès à caractère ou à connotation politique), et plus généralement, le recours aux tribunaux est très fréquent à Rome. Mais le droit romain est très compliqué, sa connaissance suppose un apprentissage spécifique et est pratiquement réservée aux membres de l'élite, qui peuvent ainsi se servir du droit en politique et assister leurs concitoyens en se ménageant par là-même leur reconnaissance;
- Mos maiorum (la tradition des ancêtres): cadre de référence obligé de la réflexion romaine traditionnelle, qui rapporte tout à l'ensemble, consacré par le temps, des coutumes, des lois, des exemples historiques et des manières d'être et d'agir traditionnelles; l'esprit romain ne nourrit pas d'idéal de progrès, mais au contraire entretient le mythe d'une perfection initialement donnée et ensuite confirmée par l'expérience, que les générations successives ont le devoir de conserver, d'imiter et de transmettre.
Dans ce contexte, l'aristocrate éminent peut revendiquer la sapientia s'il sait à la fois s'acquérir une autorité personnelle forte et en faire bon usage, pour lui-même et pour la collectivité; s'il maîtrise le droit, contribue au bon développement de la législation et intervient avec succès dans les procès; et incarne dans sa personne et sa conduite les valeurs exemplaires de la tradition nationale (en général déjà illustrées par ses propres ancêtres). Dans la préface de son traité sur la vieillesse mettant en scène le personnage historique de Caton l'Ancien (ayant vécu entre le milieu du 3ème et le milieu du 2ème s. av. JC), Cicéron souligne que le personnage a été ainsi qualifié parce qu'il illustrait un modèle d'excellence de cet ordre, et non pas dans le sens qu'a achevé de prendre au 1er s. av. JC la notion romaine sous l'influence de la philosophie grecque.
- Le choc des cultures:
Il est particulièrement mis en scène à l'occasion d'un épisode historique précis: l'ambassade des philosophes athéniens à Rome en 155 av. JC.
A cette date, Athènes en conflit avec une petite cité voisine (contestation de frontière) et mécontente de l'arbitrage rendu par la justice grecque en faveur de cette cité, a délégué une ambassade pour faire appel du jugement auprès des tribunaux romains. Ce seul acte montre déjà l'importance prise par Rome sur la scène mondiale, puisque ce qui était la plus importante cité de la Grèce classique en appelle à son jugement comme à un tribunal d'appel international.
La composition de l'ambassade est aussi révélatrice. Dans l'Antiquité, il n'existe pas de corps diplomatique professionnel; les cités délèguent à leur choix pour des missions précises des personnages éminents pour défendre leurs intérêts ou les représenter à l'étranger. Dans le cas présent, Athènes choisit les chefs des trois principales écoles philosophiques du temps (école platonicienne, école aristotélicienne, école stoïcienne): ce choix témoigne de l'importance prise par les écoles en tant qu'institutions, et de l'autorité morale détenue par leurs grands maîtres.
L'événement a alors été créé par l'intervention du philosophe Carnéade, chef de l'école platonicienne (l'Académie). Celui-ci ne s'est pas contenté de plaider la cause juridique d'Athènes devant le Sénat romain, il a occupé la tribune ainsi offerte pour donner aux sénateurs une leçon de philosophie dans l'esprit de son école. Ce fait marque au moins symboliquement l'émergence en grandes pompes de la philosophie grecque dans le débat public romain.
Devant ce public nouveau, Carnéade a donc developpé une "antilogie" : argumentation contradictoire (deux discours opposés, "pour" suivi d'un "contre") sur le thème de la justice (raison de sa venue à Rome en qualité d'ambassadeur). Dans le premier discours, il a soutenu le caractère naturel de la justice et sa manifestation dans les institutions régulatrices de la marche du monde et des affaires humaines: à ce titre, l'Empire romain apparaît comme un pouvoir destiné à imposer la justice dans un monde naturellement constitué pour l'accueillir. Dans le second discours, au contraire, il a dénoncé le travestissement en justice de ce qui est en fait la loi du plus fort, véritable ressort de la vie des hommes et des sociétés: la justice est un idéal étranger à la pratique humaine effective, dans une nature par elle-même dépourvue de toute détermination morale; à ce titre, les Romains sont seulement des conquérants victorieux, qui imposent leur loi aux vaincus pour leur propre bénéfice, et font croire à la justice pour s'assurer une domination paisible.
En tout cas, la prestation de Carnéade a eu aussitôt un énorme retentissement, les Romains n'étant pas habitués à ce type de discours alliant procédure rhétorique (antilogie) et réflexion philosophique (sur la justice). Beaucoup (de jeunes, notamment) ont été enthousiasmés par cette façon tout à fait nouvelle d'appréhender l'action publique, et beaucoup d'autres horrifiés par la menace que cette façon représentait pour les pratiques et les valeurs traditionnelles. D'ailleurs, le même Caton l'Ancien s'est empressé de faire donner satisfaction aux ambassadeurs athéniens, explicitement au motif qu'il importait de renvoyer chez eux ces trouble-fêtes semant de mauvaises idées dans la tête des jeunes gens et les détournant de la tradition romaine.
Quoi qu'il en soit, si cette ambassade n'est pas historiquement le premier contact de Rome avec la réflexion philosophico-politique grecque, elle marque une étape et fait bien ressortir les enjeux de la confrontation. Les esprits romains vont être partagés entre fascination et répulsion: mesurant d'un côté la puissance de contestation et de remise en cause du système traditionnel que recèle ce type d'activité intellectuelle, et d'un autre côté, désireux d'acquérir pour eux-mêmes de nouvelles ressources de réflexion qui peuvent aussi être mises au service du pouvoir romain et de ses détenteurs. Tout l'effort de l'élite sociale et intellectuelle de Rome va dès lors consister à acclimater l'héritage culturel grec en l'adaptant aux modèles traditionnels qu'il permettra de consolider et d'enrichir.
3° L'hellénisation de Rome
On désigne ainsi le phénomène très général d'acculturation intervenu à la suite de la conquête romaine des monarchies hellénistiques.
- Le butin de la conquête:
D'emblée, cette conquête a entraîné l'importation massive d'éléments grecs à Rome, au titre de butin de guerre: importation d'objets (oeuvres d'art, statues cultuelles -- mais aussi livres et bibliothèques entières, ainsi celle du roi Persée de Macédoine, devenue propriété du général Paul-Emile, soucieux de donner une éducation intellectuelle grecque à ses fils dont le futur Scipion), mais aussi importation d'hommes au statut d'otages ou d'esclaves, notamment de nombreux pédagogues, intellectuels, savants, etc., qui vont continuer à exercer leurs talents à Rome au service de l'élite romaine.
- Développement d'une double culture:
De manière plus pacifique, l'élite romaine va progressivement doubler ses propres pratiques culturelles traditionnelles d'un pendant grec complémentaire:
- Se développe le bilinguisme latin-grec, à peu près généralisé dans la haute société au 1er siècle av. JC, qui permet l'accès aux trésors de la culture grecque, oralement (dans l'enseignement et la fréquentation des intellectuels grecs) et par la lecture des oeuvres à la fois classiques et contemporaines;
- L'éducation des jeunes de la haute société se dédouble également: d'abord l'éducation traditionnelle du futur dirigeant, qui s'attache à un grand homme public pour apprendre à ses côtés, en le regardant faire, en recueillant ses conseils, et en l'imitant, selon ce que la tradition appelle le "tirocinium fori" : transposition sur le forum comme espace par excellence de la vie politique de la formation initiale de la "jeune recrue" (tiro) faisant ses classes dans l'armée; puis, en complément, cursus d'études grecques, notamment par le voyage d'études dans le monde grec, auprès des écoles célèbres, où le jeune Romain suit en grec la même formation que les jeunes grecs ses camarades.
- L'entourage des grands hommes publics s'ouvre aussi volontiers à tout un éventail de conseillers, de maîtres, d'intellectuels grecs, qui contribuent de diverses manières à "helléniser" les milieux dirigeants. Deux exemples particulièrement nets:
Au 2ème s. av. JC, le cercle dit "de Scipion" (ou "des Scipions") constitué autour de la figure éminente du vainqueur de Carthage et de Numance, sur le modèle des cours royales hellénistiques, et qui a rassemblé certains des plus grands esprits grecs contemporains, en particulier l'historien Polybe et le philosophe stoïcien Panaïtios (nom latinisé par la tradition en Panétius), lesquels ont écrit et enseigné en grec, et contribué de façon notable à enrichir la réflexion romaine par l'adaptation aux réalités romaines des concepts grecs.
Au 1er s. av. JC, l'école de philosophie épicurienne installée et entretenue par l'homme politique Pison (contemporain et ennemi personnel de Cicéron) dans sa villa d'Herculanum, et qui a contribué au rayonnement de l'épicurisme italien (sous l'impulsion du maître Philodème de Gadara); les ruines de cette villa, et d'importants débris de la bibliothèque de recherche ("papyri d'Herculanum"), ont été retrouvés sous la lave volcanique qui les avait recouverts au moment de la destruction de la cité par l'éruption du Vésuve en 79 après JC, qui a simultanément détruit Pompéi.
Les divers aspects de cette acculturation concourent à des échanges entre les deux cultures:
Beaucoup de penseurs grecs vont trouver auprès des dirigeants romains un nouveau public avide de connaissances et d'apprentissages pouvant être utiles, pas seulement comme loisirs, mais aussi pour enrichir par la réflexion leur propre action, notamment en lui donnant une nouvelle assise éthique; ils vont en ce sens faire effort pour analyser en termes grecs les réalités romaines, et conjointement développer leurs réflexions en les adaptant à ce nouveau contexte, tout en poursuivant leur mission de formation et d'enseignement. Pour exemple, l'historien grec Polybe mentionné plus haut a analysé la constitution politique romaine selon les concepts de la philosophie politique grecque, et estimé que cette constitution, alliant un élément démocratique (souveraineté du peuple), un élément aristocratique (autorité du Sénat) et un élément monarchique (pouvoir du consul), équilibrait les trois formes de régime connues des Grecs, "constitution mixte" donc ayant le bénéfice, inconnu des cités grecques, de la stabilité apportée par l'action de contrôle qu'exerce chaque forme de pouvoir sur les deux autres.
De leur côté les Romains vont d'abord contribuer largement à la conservation et à la transmission de l'héritage culturel grec dans le monde antique, et certains d'entre eux vont même le prolonger et l'enrichir par leur propre activité: ainsi l'empereur romain Marc Aurèle est-il, par la rédaction de ses Pensées (en grec), de plein droit l'un des plus éminents représentants du stoïcisme d'époque impériale.
Enfin, au premier siècle avant JC, on voit apparaître une philosophie romaine autonome, produite par des Romains en langue latine, bien sûr directement inspirée par la philosophie grecque et s'inscrivant dans sa continuité, mais ayant sa propre originalité par rapport à la culture grecque. On y reviendra dans les chapitres suivants. Cette philosophie latine, dans la suite de l'histoire, a beaucoup contribué à nourrir la culture occidentale postérieure à la fin de l'Empire romain. Il faut aussi noter que c'est souvent par elle que l'on connaît beaucoup d'aspects de la tradition grecque d'époque hellénistique, dont les textes originaux ont souvent complètement disparu.
En tout cas, au premier siècle av. JC, la "sapientia" romaine s'est considérablement modifiée, mais sans perdre toutes ses caractéristiques originelles. Les esprits romains cultivés peuvent penser, en grec comme en latin, "la sagesse" dans les mêmes termes que le fait la tradition philosophique grecque, mais le plus souvent, ils la considèrent inscrite dans le contexte de la vie romaine, avec toutes ses déterminations sociales et politiques. L'éminence traditionnelle (évoquée plus haut) demeure souvent comme base, parce qu'une société hiérarchisée comme la société romaine peut difficilement penser l'excellence hors de tout cadre hiérarchique et de l'ensemble de droits et de devoirs que ce cadre impose; mais à cette éminence viennent s'ajouter, de façon indissociable, les qualités morales personnelles que la philosophie grecque a consacrées dans l'idéal de la sophia, et dont le souci est développé dans l'éducation et la formation personnelle en grec et en latin par l'acquisition de l'héritage culturel grec, mis alors au service de Rome. A l'époque de Cicéron, comme on l'a vu, il faut une explication spécifique pour rendre à "sapiens" son sens primitif dénué d'influences grecques, tant il est devenu habituel de penser le terme en lui attachant les caractères du concept philosophique grec de "sophos".
11:09 Publié dans Cours L5 LM 35-Ethique et politique | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note



Commentaires
Monsieur Prost je n'ai pu malheureusement pas assister au cours dernier qui traitait apparemment de l'épicurisme. Je me demandais si vous comptiez en publier un résumé sur cette même page.
Cordialement.
Je suis un auditeur de votre cours de culture latine en Licence de Lettres Modernes.
Ecrit par : Auditeur | 25.10.2009
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