13.10.2009

Cours L5 LM 35 #1

Documents distribués au 1er cours :

000-Charte L5LM35 LA 2009-10.doc

001 - L5LM35LA biblio.rtf

002 - L5LM35LA chronologie.rtf

 

Les éléments d'histoire présentés en cours peuvent être précisés et complétés grâce à deux synthèses commodes, avec une riche illustration:

Partie grecque: R. Morkot, Atlas de la Grèce antique, Autrement;

Partie romaine: Ch. Scarre, Atlas de la Rome antique, Autrement;

(Les éditions originales, en langue anglaise, sont : The Penguin historical atlas of ancient Greece, 1996 / The Penguin historical atlas of ancient Rome, 1995, Penguin).

atlas rome.jpgatlas grec.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I. La notion grecque de "sophia"

 

1° Cadre historique (cf. document - chronologie)

Epoques archaïque et classique :

Le "monde grec" comprend non seulement la Grèce continentale et les îles grecques, mais aussi les territoires d'implantation et de culture grecques en occident (Sicile et "Grande Grèce" = Italie du Sud), ainsi que l'Asie Mineure (zone côtière de la Turquie et du Moyen Orient) ;

=Monde politiquement éclaté en une multitude de "cités-Etats" (sg. polis, plr. poleis), de taille restreinte, autonomes, avec des régimes politiques divers, et en rivalité les unes avec les autres;

(Petit complément: cet éclatement est en bonne partie le résultat du processus de "colonisation", à ne pas confondre avec son homonyme moderne: dans le monde grec, il s'agissait, pour une cité (la "métropole" = cité-mère), d'envoyer une fraction de sa propre population fonder ailleurs, éventuellement très loin, une nouvelle cité (la colonie) qui devient à son tour une cité-Etat autonome, même si elle peut garder des rapports privilégiés d'alliance, d'échanges et de bonne entente avec sa métropole, qui de toute façon ne la domine pas.)

Epoque classique (5e-4e s. av. JC) : "âge d'or" d'Athènes (cité démocratique), en rivalité avec Sparte (cité oligarchique), aboutissant à la Guerre du Péloponnèse (dernier tiers du 5e siècle av. JC) qui laisse Athènes exsangue et profondément divisée (la défaite face à Sparte entraîne un coup d'Etat instaurant pendant les dernières années du siècle une sanglante oligarchie; après le rétablissement de la démocratie, le régime est miné par les dissensions internes et la crise à la fois politique, économique et sociale).

(Précision: cet "âge d'or" athénien est caractérisé -- et matériellement alimenté -- par la prééminence qu'Athènes s'est acquise sur d'autres cités, au sein de "ligues" constitutives de ce que les historiens décrivent comme un impérialisme athénien; de fait, Athènes a ainsi exercé pendant quelques décennies un pouvoir parfois très brutal sur les cités en question, assorti d'exploitation financière nécessaire à l'entretien de la flotte de guerre et aux grands travaux d'Athènes (Parthénon notamment); toutefois, ce système n'a jamais fait d'Athènes la "capitale" d'un pays unifié (comme Rome en Italie) et a d'ailleurs toujours été fortement critiqué et contesté, tant de l'extérieur par les cités rivales, que de l'intérieur par certains de ces alliés, comme une violation inadmissible de la liberté des cités grecques les unes par rapport aux autres.)

 

La fin de l'époque classique voit se préciser la menace de la Macédoine, jouant de l'affaiblissement des cités grecques paralysées par leurs conflits: d'abord Philippe II, puis (surtout) son fils Alexandre, qui lancera une immense entreprise de conquête, en incorporant beaucoup de Grecs à ses troupes : en quelques années, Alexandre unifie sous son seul pouvoir toute la moitié orientale du bassin méditerranéen, depuis l'Egypte jusqu'aux frontières de l'Inde; les cités du monde grec conservent leurs structures, mais perdent de fait leur autonomie;

 

Epoque hellénistique (3e-1er av. JC):

"Hellénistique" = terme formé par les historiens modernes pour distinguer cette période de celle de l'hellénisme classique.

L'unité de l'empire d'Alexandre ne survit pas à la mort de son fondateur ne laissant pas d'héritier légitime: il est aussitôt partagé entre ses successeurs (ses principaux généraux) qui constituent des monarchies recoupant plus ou moins les grandes aires historiques antérieures à la conquête: chacun de ces royaumes sera dirigé par une dynastie d'origine gréco-macédonienne (et pas du tout indigène), parlant grec, et assurant le mantien et la diffusion de la culture grecque, notamment dans de grands centres d'intense activité culturelle qui rayonnent dans tout le monde antique (par exemple Alexandrie en Egypte).

 

Epoque romaine (jusqu'au 2e s. après JC, dans le cadre de ce cours) :

A partir du 3e s. av. JC, et surtout au 2e et 1er s. av., Rome commence à s'étendre par la conquête hors des frontières de l'Italie: d'abord dans la partie occidentale du bassin méditerranéen, puis dans la partie orientale, au détriment des monarchies hellénistiques, qui finissent par tomber toutes les unes après les autres (dernière: Egypte, fin du 1er s. av. JC);

Les Romains de cette époque désigne par le terme d' "empire" (lat. imperium= pouvoir souverain) la domination exercée par Rome sur ses conquêtes extérieures, pays alors réduits au rang de "provinces", dépourvues de toute autonomie par rapport au pouvoir central de Rome délégué à un gouverneur romain.

(Ne pas confondre cet emploi du terme avec celui d'Empire pour désigner le régime de type monarchique qui se met en place à Rome même à partir d'Auguste, héritier de César, par contraste avec le régime antérieur de la République.)

 

2° La "sophia" comme compétence: évolution de la notion

En grec, la notion générale, non spécialisée, est celle de compétence - supposant savoir et capacité d'application - indépendamment du domaine d'exercice: un cordonnier peut être qualifié de "sophos" pour autant qu'il sait faire de bonnes chaussures;

(NB: Ceci explique la récurrence des exemples empruntés au monde des techniques (le cordonnier, le marin, le maçon, etc.) dans les dialogues de Platon, s'agissant de réflexions "philosophiques" sur les vertus, etc.: parlant de la sophia, Platon illustre le propos avec des exemples aussi immédiatement pertinents pour ses contemporains qu'ils peuvent être déroutants pour les modernes.)

Dès l'époque archaïque, le terme prend un relief particulier dans le champ politique: les "7 Sages" du Monde grec sont surtout distingués par leur activité de législateurs, manifestant une compétence dans l'organisation du corps civique et l'invention des lois, dont le résultat est la paix intérieure et la bonne marche de la cité;

Dans l'Athènes classique, la notion de compétence politique va prendre une importance extrême, en raison des exigences particulières au régime démocratique imposant la participation de tous les citoyens à tous les aspects de la vie politique (délibération, législation, activités militaires, justice, finances, etc.): d'un point de vue institutionnel, le seul statut de citoyen donne le droit, et souvent impose le devoir, d'exercer des fonctions vitales pour la collectivité; se pose donc le problème de la compétence de ceux qui remplissent ces fonctions.

  • La réponse traditionnelle à ce problème est un a priori idéologique (indissociable du principe démocratique): tout citoyen, en tant que citoyen, est a priori compétent pour gérer les affaires de la cité;
  • L'insuffisance manifeste de cette première réponse a favorisé l'émergence et l'épanouissement d'une réponse à la fois originale et très importante dans l'histoire occidentale: celle des "sophistes" (littéralement, "spécialistes de la sophia"): il s'agit d'étrangers venus à Athènes au 5e s. av. JC offrir leurs services de professionnels, ambitionnant d'enseigner aux citoyens athéniens les moyens d'accéder à la  sophia entendue précisément compétence politique, et par elle d'atteindre à l' "excellence" dans l'exercice de leur pouvoir (= gr. aretè = le terme qui désignera la vertu dans le domaine strictement philosophique).

Les sophistes sont à ce titre les inventeurs de l'enseignement supérieur (inexistant par ailleurs dans le monde grec) et les promoteurs d'un enseignement supérieur constitué par une discipline intellectuelle: la compétence proposée par les sophistes est exactement "formatée" pour satisfaire aux exigences de la démocratie athénienne, où le succès dépend de la capacité à persuader ses concitoyens (dans les élections, les délibérations, etc.) : elle s'appuie donc essentiellement sur la maîtrise de la rhétorique, discipline spécifiquement développée par les sophistes comme art de la parole visant à persuader. L'aretè se définit alors comme l'excellence-prééminence de celui qui a su imposer sa personne et ses vues à ses concitoyens en les persuadant dans le débat politique.

 

  • Mais les deux réponses (traditionnelle et sophistique) sont la cible de la critique originale et personnelle de Socrate, qui ne cesse d'interroger les supposés détenteurs de la sophia-compétence sur les fondements de cette compétence: il ressort de cette critique systématique que la réponse traditionnelle ne garantit aucune forme de compétence, tandis que la réponse sophistique engage sur une mauvaise voie: en soi, la rhétorique n'est pas forcément mauvaise, mais l'orientation sophistique substitue à la recherche du vrai la culture de l'apparence (seule nécessaire pour persuader) et au pire, elle fournit des armes aux ambitieux qui cherchent à tromper pour l'emporter sur les autres: c'est en particulier le cas de jeunes brillants, issus des plus grandes familles athéniennes, qui cherchent à exploiter les ressources du régime démocratique au profit de leur soif de pouvoir personnel.

En conséquence, Socrate définit l'idéal de la "philo-sophia" = recherche (peut-être jamais aboutie) de la 'vraie' compétence, c'est-à-dire de la compétence garantie par la connaissance du vrai et du bien, seuls fondements possibles pour une vie harmonieuse, aussi bien pour l'individu lui-même que pour la collectivité; ainsi, la notion de "sophia" prend une dimension beaucoup plus large qu'auparavant: la compétence politique dans le système démocratique, objet premier de l'enquête, est absorbée dans l'exigence d'un savoir rationnel assurant le bonheur aussi bien de l'individu que de la collectivité -- d'où le sens de "sagesse"; parallèlement, l'aretè s'accède au sens de "vertu" comme excellence morale, dont les aretai (pluriel) spécifiques détaillent le contenu (courage, tempérance, justice, prudence): le courage est la connaissance exacte dans l'ordre des choses à redouter, la justice la connaissance exacte dans l'ordre des récompenses et des châtiments, etc.

 

La réponse sophistique d'une part, la démarche critique de Socrate d'autre part, vont ensuite avoir leurs prolongements, dès la fin de l'époque classique et à l'époque hellénistique, par un phénomène d'institutionalisation: création des "écoles" (d'un côté, de rhétorique, de l'autre, de philosophie, rivales entre elles), qui sont des institutions à part entière (avec leurs biens, leurs réglements, leurs cursus, leur personnel, etc.) ayant en commun une même ambition: former par un enseignement supérieur spécifique les futurs dirigeants politiques; pour exemple de la fin de l'époque classique, la rivalité entre l'école de rhétorique d'Isocrate, et l'école philosophique de Platon (dont le Phèdre constitue le 'trac' publicitaire, attaquant Isocrate sous le masque de Lysias).

De fait, la plupart des dirigeants grecs (et plus tard, romains) sont passés par l'une ou l'autre (voire plusieurs) de ces écoles, qui ont ainsi diffusé les problématiques rhétoriques et philosophiques dans toute la vie politique de l'antiquité.

 

L'époque hellénistique voit ainsi l'âge d'or des écoles, en général protégées par les monarques hellénistiques et les élites locales. On reviendra plus tard sur leur détail. Dans les écoles de la tradition philosophique, la définition de la sophia comme sagesse personnelle est en outre confortée par le contexte politique de l'époque: la confiscation du (vrai) pouvoir par les souverains et leurs cours a pour effet de détacher (en partie) l'individu des enjeux étroitement politiques de la vie dans les cités, et d'accroître les préoccupations de développement personnel de l'individu, indépendamment de l'appartenance au corps civique. Le discours philosophique lui-même acquiert une autonomie par rapport à la politique et accède à une dimension plus évidemment universelle qu'auparavant (cela se voit encore aujourd'hui, où les philosophies d'époque hellénistique nous "parlent" plus immédiatement que leurs antécédents classiques, davantage ancrés dans le contexte spécifique des cités-Etats grecques).

Ce phénomène d' "universalisation" facilitera aussi la reprise de l'héritage grec par les conquérants romains (cf. cours suivant).

NB: Les écoles proprement dites ne couvrent pas tout le champ de la réflexion et de la pratique philosophique; certains courants de pensée se sont caractérisés, justement, par le rejet du modèle institutionnel, et une démarche indépendante, même contestataire, de toute institution: c'est le cas en particulier des Cyniques, mais sur lesquels on ne s'attardera pas quel qu'en soit l'intérêt propre. Noter seulement que l'hostilité de ces courants témoigne par elle-même de l'importance prise par les écoles en tant qu'institutions, puisqu'elles deviennent des cibles privilégiées. Quoi qu'il en soit, le nouveau sens pris par la notion de sophia demeure le socle commun à toute la réflexion: sagesse comme compétence dans tous les aspects de la vie, fondée sur un savoir spécifique qui garantit l'excellence morale (aretè).


3° "Sophia" et "éthique"

A l'intérieur de la réflexion sur la sophia, les Anciens définissaient un champ spécifique, celui de "l'éthique".

Le terme moderne d' "éthique" peut être tenu pour synonyme de "moral(e)", avec la partition ordinaire en français: "éthique" = mot savant, d'origine grecque, "moral(e)" = mot commun, d'origine latine.

La double étymologie (grecque et latine) renvoie simultanément: au caractère de l'individu; à ses moeurs et comportements; aux coutumes  et traditions (c'est-à-dire aux moeurs collectives);

En conséquence, l'éthique ancienne associe plusieurs dimensions: intérieure et extérieure, individuelle et collective;

En outre, dans sa pratique, elle est à la fois descriptive et prescriptive;

Font donc normalement partie de l'éthique ancienne aussi bien la psychologie (description des tempéraments personnels) que la science politique.

 

Les écoles, en raison de leurs exigences pédagogiques, ont très tôt imposé un cadre organisant le savoir philosophique; ce cadre, accepté par tous les acteurs du débat, sera conservé dans toute l'antiquité. Le savoir s'ordonne ainsi (dans la réflexion et dans l'enseignement) en trois grandes parties (dont les désignations peuvent être trompeuses aujourd'hui), dont l'une est donc l'éthique:

- "Physique" = connaissance de la phusis (=nature) entendue comme l'ensemble du réel; cette partie répond à la question de savoir "qu'est-ce que le monde?" (au sens le plus large); en fait donc partie la théologie (= connaissance de ce que sont les dieux, en tant que partie du réel);

- "Logique" = théorie de la connaissance (épistémologie) : réponse à la question "comment -- et dans quelle mesure -- peut-on connaître le réel?"

- "Ethique" = réponse à la question "comment se comporte-t-on, et doit-on se comporter, dans le monde?"

 

NB: On reviendra plus tard sur les rapports entre les trois parties du savoir; noter pour l'instant que, dès les tout débuts de l'époque hellénistique et ensuite de façon invariable, l'éthique a été constituée comme partie d'un savoir à prétention universelle, disant ce qu'est la réalité, ce qu'on peut en connaître, et comment y agir; elle s'applique à tous les ressorts de l'action humaine, à la fois en analysant ce qui les motive et ce qu'ils font, individuellement et collectivement, et en proposant des règles et des modèles de conduite, toujours soumis à l'exigence de sophia entendue comme sagesse, seule garante du bonheur et du succès ultime de l'action.

Bien entendu, ce cadre général ne préjuge pas du contenu doctrinal: chaque école développe sa propre conception du réel, de la connaissance et de l'action, en rivalité et souvent en opposition avec ses concurrentes; le cadre de la réflexion est commun, mais les réponses sont spécifiques.

 

 

Commentaires

Ce que vous appelez " Logique" , est-ce TO KANON / regula: "la règle de l'entendement " que, moi, j'appelle "La Canonique" ? (par exemple, en matière d'épicurisme, l'idée que la sensation est le juge suprême de la vérité)

La terminologie a-t-elle évolué ?
Ai-je encore le droit de parler de "Morale" là où vous parlez d'Ethique, ou ces mots ont-ils deux signifiés parfaitement distincts, dans votre propos ?

Je vais courir voir mon collègue de philo dès jeudi, mais je vous demande quand même à vous aussi puisque je vous tiens sous la main ! XAIPE

Ecrit par : LUCILE | 13.10.2009

Messieurs ;
Je trouve que vos cours très intéressant ; mais il est préférable qu'ils soient plus détaillés .
cordialement .

Ecrit par : MHD | 14.10.2009

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