21.05.2009

Melting Pot rue des Orteaux (XXe)

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14.05.2009

Gonzalez Rodriguez, Des os dans le désert (chronique ArtsLivres)

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Quand la réalité dépasse la fiction... Une enquête serrée sur des centaines de meurtres de jeunes femmes à Cuidad Juarez (ville du nord du Mexique) restés impunis, qui dénonce avec force la corruption des pouvoirs publics locaux et fédéraux par les cartels de la drogue.



Depuis 1993, dans la cité ouvrière de Cuidad Juarez (l'ancien Paso del Norte, point de passage mexicain vers le Texas) plusieurs centaines de femmes jeunes, parfois très jeunes, sont enlevées, puis violées et assassinées, leur corps mutilé abandonné sur des terrains vagues ; l'enquête officielle piétine depuis plus de quinze ans, alternant déclarations tantôt rassurantes, tantôt triomphalistes, arrestations de supposés coupables dont certains meurent mystérieusement en prison, radiations et nominations de responsables, campagnes de presse, intimidation de témoins et disparition de preuves... Les politiques adoptent tantôt la tactique de l'autruche, tantôt la posture de la croisade anticriminalité - devant les caméras en tout cas. En attendant, les meurtres continuent, avec la même effroyable régularité, celle d'une machine bien huilée, qui se moque éperdument de ces agitations de surface, sûre de son impunité.
Un esprit négligent ou blasé pourrait lire ce livre comme un roman de James Ellroy, en y retrouvant les mêmes ingrédients d'horreur individuelle et collective. Le lecteur plus avisé ne doit jamais oublier qu'il ne s'agit pas d'une fiction, mais d'une enquête bien réelle, portant sur des faits avérés et en cours - enquête qui, d'ailleurs, met en danger la vie de son auteur, comme celle de plusieurs de ses témoins.

N'entrons pas ici dans le détail des événements, qui parlent d'eux-mêmes et que l'auteur expose avec minutie. Soulignons plutôt les points d'analyse les plus suggestifs proposés par Sergio Gonzalez Rodriguez, et aussi les plus instructifs en particulier pour le lecteur peu informé de la réalité politique et sociale du Mexique contemporain.


1.    D'abord l'importance de la localisation de l'affaire : Cuidad Juarez demeure la plaque tournante de tous les trafics, de produits et d'êtres humains, entre le Mexique et les Etats-unis (voir par exemple les évocations qui en sont faites, pour les années 20-30, sous son ancien nom de Paso del Norte, dans les nouvelles de Juan Rulfo, dans le recueil Le llano en flammes, édition Folio). A ces trafics tristement traditionnels, s'est ajoutée plus récemment une industrie florissante de sous-traitance de produits manufacturés, entraînant la multiplication d'usines employant massivement, à très faible coût, des femmes de milieu défavorisé : autant dire un bétail humain, livré là exactement à la portée des réseaux de narcotrafiquants très puissants dans une région périphérique, volontiers abandonnée par les pouvoirs centraux à un provincialisme de mauvais aloi, encore aujourd'hui miné par le système archaïque du 'caciquat' (mainmise de potentats locaux, se plaçant par la terreur au-dessus des lois : se rapporter, sur ce point, à un autre classique de la littérature mexicaine qui vient d'être réédité chez L'Herne, Ceux d'en bas, par M. Azuela). Rappelons aussi que le Mexique est un État fédéral, et que les tensions et rivalités entre les États et le pouvoir central (aux sens administratif et géographique) de Mexico entravent souvent l'action publique et facilitent la corruption des élites régionales.


2.    Ensuite, un point, si l'on peut dire, de sociologie culturelle : les très nombreuses victimes présentent toutes le même profil. Ce sont toujours de jeunes femmes actives employées dans ces usines de manufacture, travaillant dur toute la semaine avec pour seul loisir, en général, la distraction du week-end dans des établissements (bars, boîtes) fréquentés également par une faune interlope de jeunes désoeuvrés, de petits caïds et de péquenots échoués dans la grande ville, où les mauvaises rencontres sont plus que faciles, et plus que facilitées par la complicité de la police locale. Ce profil, malheureusement, entre en résonance avec certain préjugé exprimant le malaise de la société rurale et traditionnelle devant l'évolution des mœurs : sans être des Rosa Luxembourg, ces jeunes femmes apparaissent localement volontiers comme des menaces à l'égard du modèle archaïque de la femme soumise au foyer, dépendant en tout (financièrement, en particulier) de son mari et ne fréquentant pas les lieux publics. Aussi les victimes souffrent-elles d'une image de « putes » ou à tout le moins d'imprudentes, dont on n'est pas loin de penser, voire de déclarer par voix officielle, qu'elles ont cherché ce qui leur est arrivé. Comme en outre elles appartiennent à un milieu défavorisé, dans une société fortement inégalitaire, elles ne bénéficient pas de la protection dont jouissent d'autres femmes émancipées, dans des milieux plus riches et plus ouverts à la modernité.


3.    Enfin - et c'est bien sûr le nœud du problème - tous les fils de l'enquête conduisent immanquablement à la gangrène nationale du trafic de drogue, particulièrement florissant dans la région, au-delà des péripéties faisant alterner les cartels dominants. Le livre veut démontrer que les narcotrafiquants sont les vrais auteurs de ces enlèvements meurtriers, qui procèdent d'une part d'une forme particulièrement immonde de 'divertissement' aux dépens de ces proies faciles et quasi sans défense, d'autre part, de manière moins ostensible, de pratiques rituelles d'initiation et de fidélisation à l'intérieur de la société criminelle, avec de claires accointances avec d'autres actes de type satanique ou de sorcellerie.


4.    Face à ces exactions, l'auteur dresse le constat accablant de la corruption généralisée des pouvoirs publics, non seulement au niveau local, mais également au niveau national : on reste sans voix à suivre avec lui les belles carrières de tant de ces messieurs (et dames parfois), notoirement corrompus, ayant donné toute leur mesure pour étouffer l'enquête ou la conduire sur de fausses pistes, et qui se retrouvent nommés responsables de très haut niveau... de la lutte anti-drogue ou anti-enlèvement... En tout cas, Gonzalez Rodriguez montre bien également que les alternances politiques (dont le détail sera peu parlant pour le lecteur étranger) ne changent rien à une situation où le crime organisé est non seulement couvert et protégé par la corruption, mais détourné (si l'on ose dire) comme argument de propagande politique à seules fins électoralistes, sans qu'aucun changement réel de politique accompagne les alternances. Cela sous les yeux d'une population largement sous- et malinformée, les médias étant systématiquement soit eux-mêmes corrompus, soit phagocytés et abreuvés de fausses informations, complaisamment relayées. Tous les détails sur lesquels pourraient s'appuyer le désir de justice et de paix s'effacent devant une évidence assénée d'après les meilleures sources scientifiques : la suppression du trafic de drogue entraînerait un effondrement de plus de 20% de l'économie nord-américaine, et de près de 70% de l'économie mexicaine...

Sur ce fond d'enfer dantesque, l'auteur mis à part, émergent quelques figures admirables ou émouvantes : quelques très rares officiels, risquant chaque jour leur vie pour un peu de justice, mais parfois (et on les comprend) se résignant à jeter le gant lorsque leurs proches commencent à être frappés ; des parents de victimes, s'obstinant à résister aux pressions et aux intimidations pour réclamer enquête et justice, au sein d'associations sans moyens et sans pouvoirs ; certaines victimes « collatérales », tel cet ingénieur d'origine arabe, certes pas un ange, mais désigné malgré toutes les preuves comme bouc émissaire et prétendu coupable, mort en prison pour avoir trop parlé... et bien sûr les centaines de victimes directes, dont la liste emplit les pages 260-277, en manière de mémorial.

Techniquement, le livre alterne les chapitres 'narratifs' et les exposés plus analytiques. Peut-être dans les premiers le lecteur français éprouvera-t-il quelque peine : il semble que l'auteur ait adopté le mode de narration journalistique de la presse d'investigation nord-américaine, très différent des pratiques françaises, et s'agissant souvent d'acteurs et de contextes peu ou pas du tout connus, on a parfois quelque mal à suivre la pensée principale ; car il s'agit d'un style qui énonce et juxtapose les faits 'bruts', sans ménager les transitions, et laisse souvent au lecteur le soin de tirer la conclusion de l'exposé, ce qui n'est pas toujours aisé quand on est un peu perdu dans le flot factuel. Cette toute petite réserve faite, l'ensemble se lit très bien.

Signalons pour finir que le travail de Sergio Gonzalez Rodriguez a inspiré le dernier livre du chilien Roberto Bolano, 2666, récemment traduit en français chez Christian Bourgois.

Mercier Roca, Le dernier train (chronique ArtsLivres)

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La 'chronique d'une mort annoncée', celle d'un couple qui, après vingt ans de vie commune, se dissout dans le manque de dialogue et l'incompréhension mutuelle : sur ce thème banal, la mélodie personnelle de Maria Mercé Roca offre une composition originale et suggestive.

 

Andreu et Teresa ne vivent plus d'amour et d'eau fraîche : la faute à l'usure ordinaire du couple, aux divergences de caractère et de conception de la vie qui se cristallisent au fil des ans en antagonisme tranchant, à la résignation qui anticipe l'échec en renonçant au dialogue, jusqu'à la fin provoquée par l'irruption d'un tiers.
On comprend tout de suite que l'intérêt du livre n'est pas dans les péripéties du plus que classique trio amoureux femme-mari-maîtresse, mais dans l'analyse et l'exposition des points de vue et des motivations. La forme même du roman l'explicite, avec trois parties bien distinctes : les deux premières sont les monologues intérieurs de la femme puis du mari, qui, dans la troisième, laissent la parole à un narrateur pour l'ultime confrontation entre les deux protagonistes, autour d'un très symbolique piano désaccordé.
Plus précisément, les deux monologues sont en fait chacun un long discours adressé, in absentia, à Andreu par Teresa, et inversement : figuration même de la mort du 'vrai' dialogue au sein du couple entre les intéressés, qui, de fait, chacun dans son propre discours sans interlocuteur et sans réponse, révèle les points de conflit et de séparation qui l'opposent à l'autre, privé de voix au chapitre, et confie - mais à personne d'autre qu'à soi-même - ses attentes déçues et son amertume ravalée : comme les fragments négatifs d'un discours amoureux, qui dévoile les figures sous différents éclairages complémentaires : d'abord celle du personnage tel qu'il se construit lui-même dans son propre discours, et celle du même personnage tel qu'il se voit dans le regard de l'autre ; ensuite celle de l'autre tel que son conjoint le voit ; enfin, celles des deux personnages tels qu'ils auraient pu être, chacun avec un autre comportement...

L'une des premières réussites du roman est dans cette multiplicité de points de vue, qui arrache les protagonistes à la caricature d'une identification psychologique superficielle : Teresa en 'control freak' (diraient les Américains), brillante avocate à la fois glaçante, frustrée et pathétique, Andreu en doux rêveur attachant mais assez irresponsable, à la limite de l'infantilisme. Il y a pourtant un peu de cela dans ces figures, mais pas seulement, loin de là ; surtout, il y a beaucoup de cela dans les statues que les personnages ont dressées d'eux-mêmes, et dans lesquelles ils se sont aussi laissé enfermer au fil de leur relation, avec la complicité involontaire de leur fille adolescente, précipitant (comme en chimie) les réactions désastreuses : de sorte que chacun est - comme il se doit dans toute bonne tragédie - à la fois coupable et victime.  
Une autre réussite du roman est dans l'extrême justesse du ton, dans toutes les parties du texte, d'autant que le risque était partout présent de verser, ici dans le pathos larmoyant, là dans le voyeurisme agressif, ailleurs dans le défoulement écoeurant, tous écueils qui ne sont pas moins puissants de figurer dans une fiction. Tout au contraire, donc, l'auteur sait partout trouver le ton juste pour faire couvrir à ses personnages la gamme des sentiments, tantôt vifs et tranchants, tantôt confus voire contradictoires, alternant la méditation nostalgique et la confession impudique, le reproche et le pardon, alliant la reconnaissance de ses torts et même l'aveu d'amour malgré tout au souhait de voir l'autre mourir : « [Teresa :] Tu ne sais pas ce que c'est que d'avoir à ses côtés quelqu'un qui te dit sans arrêt qu'il va mourir ; il arrive un moment où pour ne plus l'entendre, tu as envie qu'il meure pour de bon (p. 38) » ; « [Andreu :] Il y a des jours où tu m'as dégoûté parce que je ne pouvais pas rester avec elle à cause de toi. Je me sentais tellement coincé que j'en suis arrivé à penser que si tu étais morte, d'un seul coup, ça aurait résolu tous mes problèmes (p. 114) ».

Aussi bien, la 'problématique' amoureuse s'enrichit-elle d'être en permanence inscrite sur un fond particulier, qui est le spectre de la mort. A la mort - figurée, si l'on veut - du couple, répondent deux manifestations bien concrètes de la mort : d'abord l'accident de chasse, au cours duquel Andreu, vingt ans auparavant, a tué un ami en lieu et place d'un gibier ; c'est le trou noir de la conscience qui depuis mine l'esprit du personnage avec une force destructrice dont Teresa ne veut pas prendre la juste mesure ; ensuite la maladie mortelle, celle qui faillit récemment coûté la vie au même Andreu, laissant implantées en lui une fragilité et une menace qui d'un côté, là encore, l'éloignent de sa femme, et de l'autre côté, de manière inattendue, le rapprochent d'une autre femme, Marina, elle-même marquée dans sa chair par l'épreuve du cancer.

Et finalement, en leçon ironique de l'histoire, ou en retournement paradoxal des valeurs, c'est de cette conjonction des deux faiblesses que naît une force qui n'a jamais 'pris' dans le couple d'Andreu et Teresa, où devaient s'allier et s'équilibrer les contraires : « [Andreu :] Je n'ai jamais eu te soigner. Tu ne tombes jamais malade. Dans la salle d'accouchement, c'est tout juste si on ne t'a pas applaudie ; quatre jours après, tu étais déjà au travail. Moi, derrière toi, je me suis toujours senti limité. Oui, je crois que si je suis capable de te quitter, après toutes ces années, c'est que je sens qu'elle a besoin de moi. Je n'avais jamais éprouvé la sensation d'être indispensable, et maintenant oui. La sensation de compter en priorité pour quelqu'un (p. 101) ».
Au bout du compte, il ressort de tous ces discours croisés, pétris de confessions, de griefs, de présupposés vrais ou faux et spéculations plus ou moins fondées, sur soi et sur l'autre, que si les protagonistes ont 'raté le train' dans leur vie de couple, c'est peut-être, en dernier ressort, faute d'avoir su (ou vraiment voulu) se donner un langage commun à l'usage exclusif de leur intimité partagée ; de s'être - d'un commun accord, mais jamais formulé - soustraits à cette nécessité amoureuse par le maniement routinier et stérile d'un discours emprunté au monde, à l'artifice des devoirs sociaux et à la superficialité des caricatures psychologiques, de sorte que chacun s'est peu à peu muré, et a emmuré l'autre, dans un silence essentiel tapi sous le bavardage remplissant de ses paroles creuses l'espace nécessaire au dialogue véritable.
La rupture consiste précisément en l'explosion de ce microcosme étouffant et saturé, détruisant les statues de sel : « Il y a eu une explosion, le paysage a été soufflé, un monde entier, et maintenant, dans la pièce où ils se tiennent, entre les canapés en cuir, il y a des morceaux de l'un mélangés avec des morceaux de l'autre au milieu d'un grand silence. Il y a un instant encore, on entendait une tondeuse à gazon dans un jardin derrière la maison, de l'autre côté de la rue ; maintenant, curieusement, on n'entend plus rien, tout est resté en suspens, immobile, pétrifié : c'est le calme qui suit une explosion ou une tempête, on dirait qu'il n'y a plus âme qui vive et la scène où a eu lieu la tragédie est muette, il n'y a plus d'obstacle aux mots qu'il faut dire, rien qui interdise de les écouter et de les comprendre, aucun bruit auquel se raccrocher pour pouvoir dire qu'ils sont mensongers (p. 146) ».
Et le nouveau départ voulu par Andreu avec Marina, cette manière de sauter dans le dernier train en marche, se construit d'abord sur le (bon) degré zéro, mais essentiel, du rapport amoureux, rejetant aussi bien les identifications toutes faites que les dissimulations imposées par les stéréotypes : c'est ainsi avant tout le partage des douleurs cachées et des terreurs secrètes, la révélation sans fard du corps mutilé, la confession acceptée de la conscience irrémédiablement déchirée par la culpabilité : tout ce langage complice - parfois même muet - au sein duquel se retrouvent Andreu et Marina, et qu'Andreu et Teresa n'ont pas su articuler.

Bref, un beau livre, parfaitement maîtrisé ; souvent dur, mais d'une dureté qui fait ressortir une grande sensibilité, et d'une finesse qui donne toute leur épaisseur à ses figures : preuve, s'il en était besoin, de la belle vitalité de la littérature catalane contemporaine.

Sanchez Pinol, Pandore au Congo (chronique ArtsLivres)

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Un étourdissant va-et-vient entre Londres et le Congo, la Première Guerre Mondiale et la Guerre des Mondes, entre fiction et réalité - le tout traversé de Noirs (d'Afrique) et de nègres (d'édition), de bourreaux et de héros... D'un mot, un petit chef d'œuvre d'invention, à la fois drôle et grave : un vrai bonheur de lecture.



Londres, 1914, à la veille du déclenchement de la Grande Guerre : le très jeune Thomas ('Tommy') Thompson fourbit ses premières armes d'écrivain en exerçant la peu glorieuse activité de nègre - de surcroît, au service du nègre du nègre du nègre d'un feuilletoniste graphomane à grand succès, le Dr Flag : trois romans par semaine, dont le dernier, Pandore au Congo, farci, selon l'ordre du 'maître', de tous les clichés racistes et puritains du temps, est donc en fait dû à la plume de Tommy, nègre à la puissance quatre. Un beau jour, une série rocambolesque de décès porte à la tombe tous les nègres intermédiaires. Tommy ne pourra profiter de l'occasion pour accéder à la dignité de nègre au premier degré - mais le hasard lui permettra de se faire embaucher, toujours comme plumitif, par un jeune avocat ambitieux, Edward Norton (oui, exactement comme l'acteur américain...). Ce dernier tient la gageure de faire acquitter son client Marcus Garvey, un cas apparemment désespéré : valet d'une grande famille aristocratique londonienne, Marcus est en effet accusé, avec force preuves accablantes, d'avoir assassiné ses jeunes maîtres Charles et William Craver, les deux fils de famille, au cours d'une mystérieuse aventure dans la jungle congolaise. Norton requiert donc les services de Tommy pour rédiger à sa place le récit de l'aventure, d'après le témoignage de Marcus, dans l'espoir que le livre ainsi produit contribuera à révéler la vérité cachée et à innocenter son client. C'est d'abord, pour Tommy, l'occasion de gagner sa vie en écrivant, cette fois, un 'vrai' livre ; mais ce sera surtout le doigt mis dans un engrenage qui va très vite l'aspirer... et le lecteur avec lui.

Poupées russes en Afrique

« Que nul n'entre ici s'il n'est géomètre », avait fait graver Platon au fronton de son Académie ; de même, qui n'a pas le goût de l'invention romanesque se tiendra sagement à l'écart de ce Pandore au Congo, qui, telle la boîte de l'antique Pandore (mythique ancêtre de toutes les femmes), enferme tous les sortilèges, cette fois de la fiction. Ou, plus précisément, les emboîte en manière de poupées russes, et cela, dès le titre : Pandore au Congo était le titre du roman de gare du Dr Flag, mais il devient celui du récit rédigé, entre 1914 et 1917, par Tommy d'après les dires de Marcus ; mais c'est aussi celui du livre que le lecteur tient en main : or ce livre est le récit, soixante ans après les faits, que le même Tommy fait des événements, en y incluant par tranches la réécriture de son premier Pandore au Congo de jeunesse : écrivant donc l'histoire de l'histoire en même temps que l'histoire de Marcus... Et l'on verra, in fine, que le prototype du Dr Flag n'avait pas dit son dernier mot dans cette histoire...
Chronologiquement, donc, l'ensemble se développe sur trois plans : le temps du témoignage et de la réécriture par le vieil écrivain revenant sur son premier livre ; le temps de la guerre 14-18 qui fut celui de la rédaction du premier récit, au moment du procès de Marcus ; le temps de l'aventure de Marcus et des frères Craver au Congo, en 1912. Sur ce dernier plan se développe une histoire d'abord classique d'expédition coloniale, avec son exotisme africain et ses violences mues par la cupidité occidentale : les frères Craver (nom à rapprocher du verbe anglais to crave, dénotant le désir irrépressible ?) ont donc monter une expédition très coûteuse en sang noir, dans la plus pure tradition esclavagiste, pour établir une mine d'or au cœur de la jungle ; un succès inattendu, inimaginable même, couronne l'entreprise, qui donne aux maîtres anglais l'occasion de brutaliser et d'exploiter encore davantage leurs 'nègres' réduits à l'animalité au fond de la mine, sous le regard consterné mais impuissant de leur timide valet Marcus, du reste peu profilé naturellement pour l'héroïsme humanitaire.
Mais l'histoire - encore une histoire dans l'histoire - prend un tout autre visage lorsque, des entrailles même de la terre, se mettent à sortir, non plus seulement des pépites d'or... mais des hommes, ou quelque chose qui y ressemble sans s'y identifier tout à fait ! Ainsi entrent en scène en pleine jungle, entre colons anglais et quasi-esclaves noirs, de très blancs champions de forage souterrain, les « Tectons » (peut-être hybride de 'techtôn' - 'constructeur' en grec - et de 'teuton' ?), et notamment une jeune et belle demoiselle Tecton - deux mètres au garrot, peau livide mais brûlante, des yeux de chat en forme de soucoupe, et six doigts à chaque main - qui ne va pas tarder à faire tourner le cœur et la tête de l'innocent Marcus...

Antimonde, Guerre des Mondes, Guerre Mondiale

Manifestement, l'auteur s'amuse comme un petit fou - et le lecteur avec lui - de ces multiples niveaux du récit, avec chacun son petit univers propre, et dans le plus lointain d'entre eux, de sa fable de style cinéma d'anticipation : tous les ingrédients hollywoodiens y sont, bâtissant peu à peu un antimonde tecton caché dans les profondeurs de la terre, et menaçant d'invasion 'notre' monde avec sa formidable puissance destructrice ; avec, en bonne place, une grandiose histoire d'amour salvateur...
La fable joue alors parfaitement son rôle de miroir, facilité par le parallélisme inscrit dans le récit entre la guerre hommes-tectons sur fond de mine et la Première guerre mondiale, où le narrateur connaîtra lui-même l'épreuve du feu dans les tranchées. Comme toute bonne fable, elle comporte sa morale, qui s'impose d'elle-même : à la menace de la barbarie doit répondre l'effort pour sauver la civilisation, et à la violence l'héroïsme, ici célébré avec lyrisme. La leçon se module, du reste, selon les ressources du récit : a contrario, la bonne conscience de la civilisation occidentale est minée par la barbarie que les blancs font subir à leurs sujets africains - et qui n'est peut-être qu'une exacerbation d'un mode d'exploitation de l'homme par l'homme tranquillement installé, là encore en toute bonne conscience, dans les sociétés dites civilisées : au Noir de la mine congolaise correspond le 'nègre' esclavagisé par son commanditaire, comme, plus généralement, toutes les victimes de la misère dans les pays d'opulence - lesquels enfin, paraissent surtout acharnés à étendre leur œuvre civilisatrice en transformant le reste du monde en vallée de larmes et jusqu'à leurs propres terres en champs de mort. Les no man's lands européens fouaillés par les obus allemands et noyés de gaz moutarde apparaissent ainsi comme un doublet à peine grossi, dans un retournement suicidaire, du monde 'sous-développé' éventré comme mine à ciel ouvert par l'avidité coloniale... « Le Congo (note Tommy, à un autre propos) amplifiait la puissance du monde » (p. 78), et même, « le Congo n'était pas un lieu, le lieu, c'était nous » (p. 261).
Dans cette veine, le narrateur adopte d'ailleurs volontiers le ton et le style du moraliste de tradition Grand Siècle : « Norton était un génie. La plupart des génies se distinguent par l'emploi qu'ils font de leurs talents naturels. Lui par l'emploi qu'il faisait des défauts du monde » (p. 132) ; « ce qui contribue à faire de la jeunesse une période douloureuse est de croire qu'il suffit de lutter durement pour obtenir ce que l'on souhaite. Ce n'est pas vrai. Si tel était le cas, le monde appartiendrait aux justes » (p. 236) - et cela vaut également dans le registre burlesque, lorsqu'il évoque, par exemple, une autre guerre implacable à l'échelle picrocholine ou plutôt lilliputienne, l'opposant dans sa jeunesse... à Marie-Antoinette, la tortue sans carapace de sa logeuse de l'époque : « C'était elle, Marie-Antoinette, qui me scrutait, sataniquement muette. Certains diront que Marie-Antoinete exprimait sa haine en silence parce que c'était une tortue. Je répliquerai aux âmes candides que la haine et les rivières font d'autant moins de bruit qu'elles sont plus profondes » (p. 105).

Morale fictive, morale de la fiction

Par ailleurs, l'auteur ne manque pas, à l'occasion, de s'amuser au dépens de son lecteur : « Et maintenant, il est possible que quelqu'un se demande : compte-t-il vraiment interrompre le récit précisément là, alors que Marcus vit l'un de ses pires moments, pour nous expliquer vos petits combats ? Eh bien, la réponse est oui, je compte le faire. Pourquoi ? Parce que j'en ai envie » (p. 258) ; et peut-être faut-il mettre au compte de cet amusement jusqu'à de tels aspects du récit lui-même : « Puis il se mit à me tutoyer. Je me le rappelle très bien, parce que ce fut l'une des rares fois où il le fit lors de toutes les années où dura notre relation » (p. 104) - or les personnages en question, Anglais s'exprimant dans leur langue, ignorent la distinction entre tutoiement et vouvoiement...
Dans ce livre où tant de clés sont constamment offertes pour approfondir le sens du propos, on devine assez vite que plusieurs degrés de lecture sont proposés en même temps ; de tels jeux avec le lecteur suggèrent qu'il convient de n'être pas (ou pas seulement) un consommateur d'histoires, si passionnantes ou réjouissantes soient-elles, mais de garder constamment ses sens en éveil.
L'auteur, de lui-même, indique certaines voies de bon usage du récit, qui, là comme ailleurs, se réfléchissent et se dédoublent. La découverte de la 'vraie histoire' de Marcus doit conduire, selon son avocat, le public à s'améliorer moralement : « Une fois que nous serons à la maison, quand la porte se refermera derrière nous, nous nous réjouirons d'être rentrés chez nous comme des citoyens meilleurs que nous ne l'étions en sortant » (p. 405) ; parallèlement, d'une manière encore plus profonde, c'est le jeune Tommy qui prend conscience de la valeur thérapeutique de sa propre écriture : « Je me dis que peut-être, en fin de compte, le livre avait un autre objectif que la libération de Marcus Garvey : faire de son auteur quelqu'un de meilleur qu'il ne l'était avant de l'avoir écrit » (p. 402) ; et une telle prise de conscience s'approfondit encore dans l'expérience de la guerre, dans les tranchées, à un moment où les Allemands détruisent méthodiquement les églises romanes environnantes : « (...) Si je renonçais à la littérature pour me consacrer, simplement, à écrire des feuilletons, ce que je faisais, c'était grossir les rangs de la résignation humaine. Chaque bon livre que je n'écrirais pas serait comme un clocher détruit » (p. 261).
Tout cela est très beau, très juste, très sérieux... Mais gare ! Le roman garde encore bien des surprises en réserve dans sa boîte de Pandore. Je n'en dirai pas plus pour ne pas gâter le plaisir de la découverte ; j'ajouterai seulement qu'au fond de cette boîte comme au fin fond de la mine, se cache encore le mot de la fin... en forme de feu d'artifice célébrant la puissance de la fiction elle-même... Et je conclurai en rappelant le jugement de Borges, à propos du court roman de son ami Adolfo Bioy Casarès, L'invention de Morel (dans sa préface à ce texte, édition de poche 10/18). Pour Borges, la véritable originalité et la vraie grandeur de la prose narrative du XXème siècle sont dans une capacité d'invention romanesque et une maîtrise de la fiction en tant que telle qu'aucune époque antérieure n'avait acquises. Si l'on suit ce critère, il est certain que Pandore au Congo est une parfaite réussite.

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