14.05.2009

Sanchez Pinol, Pandore au Congo (chronique ArtsLivres)

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Un étourdissant va-et-vient entre Londres et le Congo, la Première Guerre Mondiale et la Guerre des Mondes, entre fiction et réalité - le tout traversé de Noirs (d'Afrique) et de nègres (d'édition), de bourreaux et de héros... D'un mot, un petit chef d'œuvre d'invention, à la fois drôle et grave : un vrai bonheur de lecture.



Londres, 1914, à la veille du déclenchement de la Grande Guerre : le très jeune Thomas ('Tommy') Thompson fourbit ses premières armes d'écrivain en exerçant la peu glorieuse activité de nègre - de surcroît, au service du nègre du nègre du nègre d'un feuilletoniste graphomane à grand succès, le Dr Flag : trois romans par semaine, dont le dernier, Pandore au Congo, farci, selon l'ordre du 'maître', de tous les clichés racistes et puritains du temps, est donc en fait dû à la plume de Tommy, nègre à la puissance quatre. Un beau jour, une série rocambolesque de décès porte à la tombe tous les nègres intermédiaires. Tommy ne pourra profiter de l'occasion pour accéder à la dignité de nègre au premier degré - mais le hasard lui permettra de se faire embaucher, toujours comme plumitif, par un jeune avocat ambitieux, Edward Norton (oui, exactement comme l'acteur américain...). Ce dernier tient la gageure de faire acquitter son client Marcus Garvey, un cas apparemment désespéré : valet d'une grande famille aristocratique londonienne, Marcus est en effet accusé, avec force preuves accablantes, d'avoir assassiné ses jeunes maîtres Charles et William Craver, les deux fils de famille, au cours d'une mystérieuse aventure dans la jungle congolaise. Norton requiert donc les services de Tommy pour rédiger à sa place le récit de l'aventure, d'après le témoignage de Marcus, dans l'espoir que le livre ainsi produit contribuera à révéler la vérité cachée et à innocenter son client. C'est d'abord, pour Tommy, l'occasion de gagner sa vie en écrivant, cette fois, un 'vrai' livre ; mais ce sera surtout le doigt mis dans un engrenage qui va très vite l'aspirer... et le lecteur avec lui.

Poupées russes en Afrique

« Que nul n'entre ici s'il n'est géomètre », avait fait graver Platon au fronton de son Académie ; de même, qui n'a pas le goût de l'invention romanesque se tiendra sagement à l'écart de ce Pandore au Congo, qui, telle la boîte de l'antique Pandore (mythique ancêtre de toutes les femmes), enferme tous les sortilèges, cette fois de la fiction. Ou, plus précisément, les emboîte en manière de poupées russes, et cela, dès le titre : Pandore au Congo était le titre du roman de gare du Dr Flag, mais il devient celui du récit rédigé, entre 1914 et 1917, par Tommy d'après les dires de Marcus ; mais c'est aussi celui du livre que le lecteur tient en main : or ce livre est le récit, soixante ans après les faits, que le même Tommy fait des événements, en y incluant par tranches la réécriture de son premier Pandore au Congo de jeunesse : écrivant donc l'histoire de l'histoire en même temps que l'histoire de Marcus... Et l'on verra, in fine, que le prototype du Dr Flag n'avait pas dit son dernier mot dans cette histoire...
Chronologiquement, donc, l'ensemble se développe sur trois plans : le temps du témoignage et de la réécriture par le vieil écrivain revenant sur son premier livre ; le temps de la guerre 14-18 qui fut celui de la rédaction du premier récit, au moment du procès de Marcus ; le temps de l'aventure de Marcus et des frères Craver au Congo, en 1912. Sur ce dernier plan se développe une histoire d'abord classique d'expédition coloniale, avec son exotisme africain et ses violences mues par la cupidité occidentale : les frères Craver (nom à rapprocher du verbe anglais to crave, dénotant le désir irrépressible ?) ont donc monter une expédition très coûteuse en sang noir, dans la plus pure tradition esclavagiste, pour établir une mine d'or au cœur de la jungle ; un succès inattendu, inimaginable même, couronne l'entreprise, qui donne aux maîtres anglais l'occasion de brutaliser et d'exploiter encore davantage leurs 'nègres' réduits à l'animalité au fond de la mine, sous le regard consterné mais impuissant de leur timide valet Marcus, du reste peu profilé naturellement pour l'héroïsme humanitaire.
Mais l'histoire - encore une histoire dans l'histoire - prend un tout autre visage lorsque, des entrailles même de la terre, se mettent à sortir, non plus seulement des pépites d'or... mais des hommes, ou quelque chose qui y ressemble sans s'y identifier tout à fait ! Ainsi entrent en scène en pleine jungle, entre colons anglais et quasi-esclaves noirs, de très blancs champions de forage souterrain, les « Tectons » (peut-être hybride de 'techtôn' - 'constructeur' en grec - et de 'teuton' ?), et notamment une jeune et belle demoiselle Tecton - deux mètres au garrot, peau livide mais brûlante, des yeux de chat en forme de soucoupe, et six doigts à chaque main - qui ne va pas tarder à faire tourner le cœur et la tête de l'innocent Marcus...

Antimonde, Guerre des Mondes, Guerre Mondiale

Manifestement, l'auteur s'amuse comme un petit fou - et le lecteur avec lui - de ces multiples niveaux du récit, avec chacun son petit univers propre, et dans le plus lointain d'entre eux, de sa fable de style cinéma d'anticipation : tous les ingrédients hollywoodiens y sont, bâtissant peu à peu un antimonde tecton caché dans les profondeurs de la terre, et menaçant d'invasion 'notre' monde avec sa formidable puissance destructrice ; avec, en bonne place, une grandiose histoire d'amour salvateur...
La fable joue alors parfaitement son rôle de miroir, facilité par le parallélisme inscrit dans le récit entre la guerre hommes-tectons sur fond de mine et la Première guerre mondiale, où le narrateur connaîtra lui-même l'épreuve du feu dans les tranchées. Comme toute bonne fable, elle comporte sa morale, qui s'impose d'elle-même : à la menace de la barbarie doit répondre l'effort pour sauver la civilisation, et à la violence l'héroïsme, ici célébré avec lyrisme. La leçon se module, du reste, selon les ressources du récit : a contrario, la bonne conscience de la civilisation occidentale est minée par la barbarie que les blancs font subir à leurs sujets africains - et qui n'est peut-être qu'une exacerbation d'un mode d'exploitation de l'homme par l'homme tranquillement installé, là encore en toute bonne conscience, dans les sociétés dites civilisées : au Noir de la mine congolaise correspond le 'nègre' esclavagisé par son commanditaire, comme, plus généralement, toutes les victimes de la misère dans les pays d'opulence - lesquels enfin, paraissent surtout acharnés à étendre leur œuvre civilisatrice en transformant le reste du monde en vallée de larmes et jusqu'à leurs propres terres en champs de mort. Les no man's lands européens fouaillés par les obus allemands et noyés de gaz moutarde apparaissent ainsi comme un doublet à peine grossi, dans un retournement suicidaire, du monde 'sous-développé' éventré comme mine à ciel ouvert par l'avidité coloniale... « Le Congo (note Tommy, à un autre propos) amplifiait la puissance du monde » (p. 78), et même, « le Congo n'était pas un lieu, le lieu, c'était nous » (p. 261).
Dans cette veine, le narrateur adopte d'ailleurs volontiers le ton et le style du moraliste de tradition Grand Siècle : « Norton était un génie. La plupart des génies se distinguent par l'emploi qu'ils font de leurs talents naturels. Lui par l'emploi qu'il faisait des défauts du monde » (p. 132) ; « ce qui contribue à faire de la jeunesse une période douloureuse est de croire qu'il suffit de lutter durement pour obtenir ce que l'on souhaite. Ce n'est pas vrai. Si tel était le cas, le monde appartiendrait aux justes » (p. 236) - et cela vaut également dans le registre burlesque, lorsqu'il évoque, par exemple, une autre guerre implacable à l'échelle picrocholine ou plutôt lilliputienne, l'opposant dans sa jeunesse... à Marie-Antoinette, la tortue sans carapace de sa logeuse de l'époque : « C'était elle, Marie-Antoinette, qui me scrutait, sataniquement muette. Certains diront que Marie-Antoinete exprimait sa haine en silence parce que c'était une tortue. Je répliquerai aux âmes candides que la haine et les rivières font d'autant moins de bruit qu'elles sont plus profondes » (p. 105).

Morale fictive, morale de la fiction

Par ailleurs, l'auteur ne manque pas, à l'occasion, de s'amuser au dépens de son lecteur : « Et maintenant, il est possible que quelqu'un se demande : compte-t-il vraiment interrompre le récit précisément là, alors que Marcus vit l'un de ses pires moments, pour nous expliquer vos petits combats ? Eh bien, la réponse est oui, je compte le faire. Pourquoi ? Parce que j'en ai envie » (p. 258) ; et peut-être faut-il mettre au compte de cet amusement jusqu'à de tels aspects du récit lui-même : « Puis il se mit à me tutoyer. Je me le rappelle très bien, parce que ce fut l'une des rares fois où il le fit lors de toutes les années où dura notre relation » (p. 104) - or les personnages en question, Anglais s'exprimant dans leur langue, ignorent la distinction entre tutoiement et vouvoiement...
Dans ce livre où tant de clés sont constamment offertes pour approfondir le sens du propos, on devine assez vite que plusieurs degrés de lecture sont proposés en même temps ; de tels jeux avec le lecteur suggèrent qu'il convient de n'être pas (ou pas seulement) un consommateur d'histoires, si passionnantes ou réjouissantes soient-elles, mais de garder constamment ses sens en éveil.
L'auteur, de lui-même, indique certaines voies de bon usage du récit, qui, là comme ailleurs, se réfléchissent et se dédoublent. La découverte de la 'vraie histoire' de Marcus doit conduire, selon son avocat, le public à s'améliorer moralement : « Une fois que nous serons à la maison, quand la porte se refermera derrière nous, nous nous réjouirons d'être rentrés chez nous comme des citoyens meilleurs que nous ne l'étions en sortant » (p. 405) ; parallèlement, d'une manière encore plus profonde, c'est le jeune Tommy qui prend conscience de la valeur thérapeutique de sa propre écriture : « Je me dis que peut-être, en fin de compte, le livre avait un autre objectif que la libération de Marcus Garvey : faire de son auteur quelqu'un de meilleur qu'il ne l'était avant de l'avoir écrit » (p. 402) ; et une telle prise de conscience s'approfondit encore dans l'expérience de la guerre, dans les tranchées, à un moment où les Allemands détruisent méthodiquement les églises romanes environnantes : « (...) Si je renonçais à la littérature pour me consacrer, simplement, à écrire des feuilletons, ce que je faisais, c'était grossir les rangs de la résignation humaine. Chaque bon livre que je n'écrirais pas serait comme un clocher détruit » (p. 261).
Tout cela est très beau, très juste, très sérieux... Mais gare ! Le roman garde encore bien des surprises en réserve dans sa boîte de Pandore. Je n'en dirai pas plus pour ne pas gâter le plaisir de la découverte ; j'ajouterai seulement qu'au fond de cette boîte comme au fin fond de la mine, se cache encore le mot de la fin... en forme de feu d'artifice célébrant la puissance de la fiction elle-même... Et je conclurai en rappelant le jugement de Borges, à propos du court roman de son ami Adolfo Bioy Casarès, L'invention de Morel (dans sa préface à ce texte, édition de poche 10/18). Pour Borges, la véritable originalité et la vraie grandeur de la prose narrative du XXème siècle sont dans une capacité d'invention romanesque et une maîtrise de la fiction en tant que telle qu'aucune époque antérieure n'avait acquises. Si l'on suit ce critère, il est certain que Pandore au Congo est une parfaite réussite.

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