14.05.2009
Mercier Roca, Le dernier train (chronique ArtsLivres)

La 'chronique d'une mort annoncée', celle d'un couple qui, après vingt ans de vie commune, se dissout dans le manque de dialogue et l'incompréhension mutuelle : sur ce thème banal, la mélodie personnelle de Maria Mercé Roca offre une composition originale et suggestive.
Andreu et Teresa ne vivent plus d'amour et d'eau fraîche : la faute à l'usure ordinaire du couple, aux divergences de caractère et de conception de la vie qui se cristallisent au fil des ans en antagonisme tranchant, à la résignation qui anticipe l'échec en renonçant au dialogue, jusqu'à la fin provoquée par l'irruption d'un tiers.
On comprend tout de suite que l'intérêt du livre n'est pas dans les péripéties du plus que classique trio amoureux femme-mari-maîtresse, mais dans l'analyse et l'exposition des points de vue et des motivations. La forme même du roman l'explicite, avec trois parties bien distinctes : les deux premières sont les monologues intérieurs de la femme puis du mari, qui, dans la troisième, laissent la parole à un narrateur pour l'ultime confrontation entre les deux protagonistes, autour d'un très symbolique piano désaccordé.
Plus précisément, les deux monologues sont en fait chacun un long discours adressé, in absentia, à Andreu par Teresa, et inversement : figuration même de la mort du 'vrai' dialogue au sein du couple entre les intéressés, qui, de fait, chacun dans son propre discours sans interlocuteur et sans réponse, révèle les points de conflit et de séparation qui l'opposent à l'autre, privé de voix au chapitre, et confie - mais à personne d'autre qu'à soi-même - ses attentes déçues et son amertume ravalée : comme les fragments négatifs d'un discours amoureux, qui dévoile les figures sous différents éclairages complémentaires : d'abord celle du personnage tel qu'il se construit lui-même dans son propre discours, et celle du même personnage tel qu'il se voit dans le regard de l'autre ; ensuite celle de l'autre tel que son conjoint le voit ; enfin, celles des deux personnages tels qu'ils auraient pu être, chacun avec un autre comportement...
L'une des premières réussites du roman est dans cette multiplicité de points de vue, qui arrache les protagonistes à la caricature d'une identification psychologique superficielle : Teresa en 'control freak' (diraient les Américains), brillante avocate à la fois glaçante, frustrée et pathétique, Andreu en doux rêveur attachant mais assez irresponsable, à la limite de l'infantilisme. Il y a pourtant un peu de cela dans ces figures, mais pas seulement, loin de là ; surtout, il y a beaucoup de cela dans les statues que les personnages ont dressées d'eux-mêmes, et dans lesquelles ils se sont aussi laissé enfermer au fil de leur relation, avec la complicité involontaire de leur fille adolescente, précipitant (comme en chimie) les réactions désastreuses : de sorte que chacun est - comme il se doit dans toute bonne tragédie - à la fois coupable et victime.
Une autre réussite du roman est dans l'extrême justesse du ton, dans toutes les parties du texte, d'autant que le risque était partout présent de verser, ici dans le pathos larmoyant, là dans le voyeurisme agressif, ailleurs dans le défoulement écoeurant, tous écueils qui ne sont pas moins puissants de figurer dans une fiction. Tout au contraire, donc, l'auteur sait partout trouver le ton juste pour faire couvrir à ses personnages la gamme des sentiments, tantôt vifs et tranchants, tantôt confus voire contradictoires, alternant la méditation nostalgique et la confession impudique, le reproche et le pardon, alliant la reconnaissance de ses torts et même l'aveu d'amour malgré tout au souhait de voir l'autre mourir : « [Teresa :] Tu ne sais pas ce que c'est que d'avoir à ses côtés quelqu'un qui te dit sans arrêt qu'il va mourir ; il arrive un moment où pour ne plus l'entendre, tu as envie qu'il meure pour de bon (p. 38) » ; « [Andreu :] Il y a des jours où tu m'as dégoûté parce que je ne pouvais pas rester avec elle à cause de toi. Je me sentais tellement coincé que j'en suis arrivé à penser que si tu étais morte, d'un seul coup, ça aurait résolu tous mes problèmes (p. 114) ».
Aussi bien, la 'problématique' amoureuse s'enrichit-elle d'être en permanence inscrite sur un fond particulier, qui est le spectre de la mort. A la mort - figurée, si l'on veut - du couple, répondent deux manifestations bien concrètes de la mort : d'abord l'accident de chasse, au cours duquel Andreu, vingt ans auparavant, a tué un ami en lieu et place d'un gibier ; c'est le trou noir de la conscience qui depuis mine l'esprit du personnage avec une force destructrice dont Teresa ne veut pas prendre la juste mesure ; ensuite la maladie mortelle, celle qui faillit récemment coûté la vie au même Andreu, laissant implantées en lui une fragilité et une menace qui d'un côté, là encore, l'éloignent de sa femme, et de l'autre côté, de manière inattendue, le rapprochent d'une autre femme, Marina, elle-même marquée dans sa chair par l'épreuve du cancer.
Et finalement, en leçon ironique de l'histoire, ou en retournement paradoxal des valeurs, c'est de cette conjonction des deux faiblesses que naît une force qui n'a jamais 'pris' dans le couple d'Andreu et Teresa, où devaient s'allier et s'équilibrer les contraires : « [Andreu :] Je n'ai jamais eu te soigner. Tu ne tombes jamais malade. Dans la salle d'accouchement, c'est tout juste si on ne t'a pas applaudie ; quatre jours après, tu étais déjà au travail. Moi, derrière toi, je me suis toujours senti limité. Oui, je crois que si je suis capable de te quitter, après toutes ces années, c'est que je sens qu'elle a besoin de moi. Je n'avais jamais éprouvé la sensation d'être indispensable, et maintenant oui. La sensation de compter en priorité pour quelqu'un (p. 101) ».
Au bout du compte, il ressort de tous ces discours croisés, pétris de confessions, de griefs, de présupposés vrais ou faux et spéculations plus ou moins fondées, sur soi et sur l'autre, que si les protagonistes ont 'raté le train' dans leur vie de couple, c'est peut-être, en dernier ressort, faute d'avoir su (ou vraiment voulu) se donner un langage commun à l'usage exclusif de leur intimité partagée ; de s'être - d'un commun accord, mais jamais formulé - soustraits à cette nécessité amoureuse par le maniement routinier et stérile d'un discours emprunté au monde, à l'artifice des devoirs sociaux et à la superficialité des caricatures psychologiques, de sorte que chacun s'est peu à peu muré, et a emmuré l'autre, dans un silence essentiel tapi sous le bavardage remplissant de ses paroles creuses l'espace nécessaire au dialogue véritable.
La rupture consiste précisément en l'explosion de ce microcosme étouffant et saturé, détruisant les statues de sel : « Il y a eu une explosion, le paysage a été soufflé, un monde entier, et maintenant, dans la pièce où ils se tiennent, entre les canapés en cuir, il y a des morceaux de l'un mélangés avec des morceaux de l'autre au milieu d'un grand silence. Il y a un instant encore, on entendait une tondeuse à gazon dans un jardin derrière la maison, de l'autre côté de la rue ; maintenant, curieusement, on n'entend plus rien, tout est resté en suspens, immobile, pétrifié : c'est le calme qui suit une explosion ou une tempête, on dirait qu'il n'y a plus âme qui vive et la scène où a eu lieu la tragédie est muette, il n'y a plus d'obstacle aux mots qu'il faut dire, rien qui interdise de les écouter et de les comprendre, aucun bruit auquel se raccrocher pour pouvoir dire qu'ils sont mensongers (p. 146) ».
Et le nouveau départ voulu par Andreu avec Marina, cette manière de sauter dans le dernier train en marche, se construit d'abord sur le (bon) degré zéro, mais essentiel, du rapport amoureux, rejetant aussi bien les identifications toutes faites que les dissimulations imposées par les stéréotypes : c'est ainsi avant tout le partage des douleurs cachées et des terreurs secrètes, la révélation sans fard du corps mutilé, la confession acceptée de la conscience irrémédiablement déchirée par la culpabilité : tout ce langage complice - parfois même muet - au sein duquel se retrouvent Andreu et Marina, et qu'Andreu et Teresa n'ont pas su articuler.
Bref, un beau livre, parfaitement maîtrisé ; souvent dur, mais d'une dureté qui fait ressortir une grande sensibilité, et d'une finesse qui donne toute leur épaisseur à ses figures : preuve, s'il en était besoin, de la belle vitalité de la littérature catalane contemporaine.
08:21 Publié dans Petites notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



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