14.05.2009
Gonzalez Rodriguez, Des os dans le désert (chronique ArtsLivres)

Quand la réalité dépasse la fiction... Une enquête serrée sur des centaines de meurtres de jeunes femmes à Cuidad Juarez (ville du nord du Mexique) restés impunis, qui dénonce avec force la corruption des pouvoirs publics locaux et fédéraux par les cartels de la drogue.
Depuis 1993, dans la cité ouvrière de Cuidad Juarez (l'ancien Paso del Norte, point de passage mexicain vers le Texas) plusieurs centaines de femmes jeunes, parfois très jeunes, sont enlevées, puis violées et assassinées, leur corps mutilé abandonné sur des terrains vagues ; l'enquête officielle piétine depuis plus de quinze ans, alternant déclarations tantôt rassurantes, tantôt triomphalistes, arrestations de supposés coupables dont certains meurent mystérieusement en prison, radiations et nominations de responsables, campagnes de presse, intimidation de témoins et disparition de preuves... Les politiques adoptent tantôt la tactique de l'autruche, tantôt la posture de la croisade anticriminalité - devant les caméras en tout cas. En attendant, les meurtres continuent, avec la même effroyable régularité, celle d'une machine bien huilée, qui se moque éperdument de ces agitations de surface, sûre de son impunité.
Un esprit négligent ou blasé pourrait lire ce livre comme un roman de James Ellroy, en y retrouvant les mêmes ingrédients d'horreur individuelle et collective. Le lecteur plus avisé ne doit jamais oublier qu'il ne s'agit pas d'une fiction, mais d'une enquête bien réelle, portant sur des faits avérés et en cours - enquête qui, d'ailleurs, met en danger la vie de son auteur, comme celle de plusieurs de ses témoins.
N'entrons pas ici dans le détail des événements, qui parlent d'eux-mêmes et que l'auteur expose avec minutie. Soulignons plutôt les points d'analyse les plus suggestifs proposés par Sergio Gonzalez Rodriguez, et aussi les plus instructifs en particulier pour le lecteur peu informé de la réalité politique et sociale du Mexique contemporain.
1. D'abord l'importance de la localisation de l'affaire : Cuidad Juarez demeure la plaque tournante de tous les trafics, de produits et d'êtres humains, entre le Mexique et les Etats-unis (voir par exemple les évocations qui en sont faites, pour les années 20-30, sous son ancien nom de Paso del Norte, dans les nouvelles de Juan Rulfo, dans le recueil Le llano en flammes, édition Folio). A ces trafics tristement traditionnels, s'est ajoutée plus récemment une industrie florissante de sous-traitance de produits manufacturés, entraînant la multiplication d'usines employant massivement, à très faible coût, des femmes de milieu défavorisé : autant dire un bétail humain, livré là exactement à la portée des réseaux de narcotrafiquants très puissants dans une région périphérique, volontiers abandonnée par les pouvoirs centraux à un provincialisme de mauvais aloi, encore aujourd'hui miné par le système archaïque du 'caciquat' (mainmise de potentats locaux, se plaçant par la terreur au-dessus des lois : se rapporter, sur ce point, à un autre classique de la littérature mexicaine qui vient d'être réédité chez L'Herne, Ceux d'en bas, par M. Azuela). Rappelons aussi que le Mexique est un État fédéral, et que les tensions et rivalités entre les États et le pouvoir central (aux sens administratif et géographique) de Mexico entravent souvent l'action publique et facilitent la corruption des élites régionales.
2. Ensuite, un point, si l'on peut dire, de sociologie culturelle : les très nombreuses victimes présentent toutes le même profil. Ce sont toujours de jeunes femmes actives employées dans ces usines de manufacture, travaillant dur toute la semaine avec pour seul loisir, en général, la distraction du week-end dans des établissements (bars, boîtes) fréquentés également par une faune interlope de jeunes désoeuvrés, de petits caïds et de péquenots échoués dans la grande ville, où les mauvaises rencontres sont plus que faciles, et plus que facilitées par la complicité de la police locale. Ce profil, malheureusement, entre en résonance avec certain préjugé exprimant le malaise de la société rurale et traditionnelle devant l'évolution des mœurs : sans être des Rosa Luxembourg, ces jeunes femmes apparaissent localement volontiers comme des menaces à l'égard du modèle archaïque de la femme soumise au foyer, dépendant en tout (financièrement, en particulier) de son mari et ne fréquentant pas les lieux publics. Aussi les victimes souffrent-elles d'une image de « putes » ou à tout le moins d'imprudentes, dont on n'est pas loin de penser, voire de déclarer par voix officielle, qu'elles ont cherché ce qui leur est arrivé. Comme en outre elles appartiennent à un milieu défavorisé, dans une société fortement inégalitaire, elles ne bénéficient pas de la protection dont jouissent d'autres femmes émancipées, dans des milieux plus riches et plus ouverts à la modernité.
3. Enfin - et c'est bien sûr le nœud du problème - tous les fils de l'enquête conduisent immanquablement à la gangrène nationale du trafic de drogue, particulièrement florissant dans la région, au-delà des péripéties faisant alterner les cartels dominants. Le livre veut démontrer que les narcotrafiquants sont les vrais auteurs de ces enlèvements meurtriers, qui procèdent d'une part d'une forme particulièrement immonde de 'divertissement' aux dépens de ces proies faciles et quasi sans défense, d'autre part, de manière moins ostensible, de pratiques rituelles d'initiation et de fidélisation à l'intérieur de la société criminelle, avec de claires accointances avec d'autres actes de type satanique ou de sorcellerie.
4. Face à ces exactions, l'auteur dresse le constat accablant de la corruption généralisée des pouvoirs publics, non seulement au niveau local, mais également au niveau national : on reste sans voix à suivre avec lui les belles carrières de tant de ces messieurs (et dames parfois), notoirement corrompus, ayant donné toute leur mesure pour étouffer l'enquête ou la conduire sur de fausses pistes, et qui se retrouvent nommés responsables de très haut niveau... de la lutte anti-drogue ou anti-enlèvement... En tout cas, Gonzalez Rodriguez montre bien également que les alternances politiques (dont le détail sera peu parlant pour le lecteur étranger) ne changent rien à une situation où le crime organisé est non seulement couvert et protégé par la corruption, mais détourné (si l'on ose dire) comme argument de propagande politique à seules fins électoralistes, sans qu'aucun changement réel de politique accompagne les alternances. Cela sous les yeux d'une population largement sous- et malinformée, les médias étant systématiquement soit eux-mêmes corrompus, soit phagocytés et abreuvés de fausses informations, complaisamment relayées. Tous les détails sur lesquels pourraient s'appuyer le désir de justice et de paix s'effacent devant une évidence assénée d'après les meilleures sources scientifiques : la suppression du trafic de drogue entraînerait un effondrement de plus de 20% de l'économie nord-américaine, et de près de 70% de l'économie mexicaine...
Sur ce fond d'enfer dantesque, l'auteur mis à part, émergent quelques figures admirables ou émouvantes : quelques très rares officiels, risquant chaque jour leur vie pour un peu de justice, mais parfois (et on les comprend) se résignant à jeter le gant lorsque leurs proches commencent à être frappés ; des parents de victimes, s'obstinant à résister aux pressions et aux intimidations pour réclamer enquête et justice, au sein d'associations sans moyens et sans pouvoirs ; certaines victimes « collatérales », tel cet ingénieur d'origine arabe, certes pas un ange, mais désigné malgré toutes les preuves comme bouc émissaire et prétendu coupable, mort en prison pour avoir trop parlé... et bien sûr les centaines de victimes directes, dont la liste emplit les pages 260-277, en manière de mémorial.
Techniquement, le livre alterne les chapitres 'narratifs' et les exposés plus analytiques. Peut-être dans les premiers le lecteur français éprouvera-t-il quelque peine : il semble que l'auteur ait adopté le mode de narration journalistique de la presse d'investigation nord-américaine, très différent des pratiques françaises, et s'agissant souvent d'acteurs et de contextes peu ou pas du tout connus, on a parfois quelque mal à suivre la pensée principale ; car il s'agit d'un style qui énonce et juxtapose les faits 'bruts', sans ménager les transitions, et laisse souvent au lecteur le soin de tirer la conclusion de l'exposé, ce qui n'est pas toujours aisé quand on est un peu perdu dans le flot factuel. Cette toute petite réserve faite, l'ensemble se lit très bien.
Signalons pour finir que le travail de Sergio Gonzalez Rodriguez a inspiré le dernier livre du chilien Roberto Bolano, 2666, récemment traduit en français chez Christian Bourgois.
08:24 Publié dans Petites notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



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