10.03.2009

Des nouvelles du Mexique

Ce n'est pas parce que Nicolo Piccolo et Carlita Pepita s'espatarent avec sombreros et castagnètes en bons beaufs franchouillards sur les plages des Tropiques qu'il faut honnir le Mexique -- d'autant que le prochain Salon du Livre accueillera ce pays comme invité d'honneur.

Quelques titres en passant, donc, pour un avant-goût:

rulfo.jpgParmi les classiques, je retiens Le Coq d'or, du même Juan Rulfo dont j'avais fort vanté il y a quelque temps le magnifique Pedro Paramo: comme ce dernier, un court roman avec en toile de fond le monde villageois aux allures de Far West; appréhendé ici sous l'angle du microcosme des jeux, en premier lieu les combats de coq entourés de tout leur folkore avec figures typiques et singulières. L'histoire est surtout construite autour de  trois personnages, un va-nu-pieds qui se reconvertit dans ces combats pour y tenter sa chance, un vieux routier des combats truqués, et une danseuse de cabaret gravitant autour des arènes; une très belle histoire -- tragique -- toute en finesse... Au premier abord, fort éloignée du climat fantastique de Pedro Paramo, plus étroitement ancrée dans le réalisme social; mais l'élément fantastique cher à Rulfo (et après lui à Cortazar, et tant d'autres) oeuvre quand même en sourdine, dans le rôle que tient la puissance de la Chance, embrassant certaines personnages  d'une étreinte mortelle...

 

sada.jpgDans le genre de l'étrange, vous pouvez aussi faire un détour par L'une est l'autre, de Daniel Sada (les Allusifs) -- pour une plongée abyssale dans les méandres de la gémellité... Deux soeurs y poussent leur identité jusqu'à se partager un même amoureux (à l'insu de celui-ci), étant elle-mêmes partagées entre désir d'identification fusionnelle et désir d'un destin personnel -- le tout, ici aussi, sur fond de vie campagnarde et villageoise. Un texte dérangeant, ironique et cruel -- avec (à mon goût) une franche réserve quant au style, que l'auteur a choisi heurté, à la syntaxe souvent rompue, intermédiaire entre l'écrit et le parlé: peut-être passe-t-il mieux en espagnol qu'en français, je ne sais; j'ai trouvé pour ma part que cela n'apportait pas grand-chose au traitement du thème, pénalisait la lecture et obscurcissait le propos, qui reste fort intéressant.

 

 

glantz.jpgFort intéressant aussi, dans un tout autre genre: Les généalogies, de Margo Glantz (Folies d'encre): une archéologie familiale, qui remonte, d'après les témoignages des parents de l'auteur, aux sources russes de cette famille d'immigrés juifs installés au Mexique peu après la Révolution russe. L'intérêt n'est pas seulement (disons) documentaire, du point de vue historique; il est aussi, et peut-être d'abord, dans le travail de la mémoire, dont on suit l'élaboration avec l'auteur, en quelque sorte en direct, par la restitution des dialogues entre la fille et ses parents: croisement de diverses versions d'une même histoire, volubilité de certains souvenirs et réticence face à d'autres, constant va-et-vient entre les époques, constitution d'une sorte de légende personnelle et familiale... L'intérêt est également redoublé par la thématique de l'identité propre, pour l'auteur elle-même partagée entre son ascendance juive et russe, son choix personnel de vivre en dehors de la religion, et sa naissance en terre mexicaine; de ce point de vue, le dernier chapitre est magnifique; il se penche aussi avec beaucoup de finesse sur la façon dont la communauté russe exilée, regroupant les ennemis héréditaires (russes blancs, révolutionnaires, juifs) s'est reconstituée en remplaçant par d'autres oppositions les antagonismes ancestraux.

Deux regrets. L'un mineur: la tenue de l'écriture laisse parfois à désirer -- dans les évocations historiques, la narration 'vivante' cède à l'occasion la place à des litanies de noms (fort peu parlants, pour beaucoup) ou à un procédé d'enregistrement factuel un peu trop sec. C'est un peu comme s'il avait manqué à l'ensemble une révision globale parachevant le travail en un tout plus harmonieux -- d'où parfois une impression d'inachevé, de "work in progress".

L'autre regret vise le travail de l'éditeur français: alors que le livre-objet est réussi (belle typo, joli volume relié) le texte est absolument bourré de coquilles -- vous me direz que cela peut faire un effet de déco, réhaussant le texte lui-même, qui est, en ce qui le concerne ,émaillé de grossières fautes de langue, et d'une ponctuation volontiers erratique; bref, comme cela devient de plus en plus l'usage, à l'évidence le manuscrit (produit peut-être à la va-vite par le traducteur) a été semble-t-il imprimé tel quel sans la moindre révision éditoriale: mais où sont les éditeurs d'antan?

Well, that's all, folks!

 

06.03.2009

Ecrire ou ne pas écrire, that is the question

La Pensée du Jour vous est généreusement offerte par Thomas Thompson, protagoniste-narrateur du roman d'Albert Sanchez Pinol, Pandore au Congo (Actes Sud, 2007) -- évoquant une réflexion faite de son passage dans les tranchées de la guerre de 14, à un moment où les Allemands détruisent méthodiquement les églises romanes environnantes:

"(...) Si je renonçais à la littérature pour me consacrer, simplement, à écrire des feuilletons, ce que je faisais, c'était grossir les rangs de la résignation humaine. Chaque bon livre que je n'écrirais pas serait comme un clocher détruit." (p. 261)

03.03.2009

Vargas Llosa, Gamboa, Cercas: même combat

Trois auteurs (et quatre livres) réunis pour l'occasion autour d'un même thème: celui de l'écrivain avorté ou raté (ou qui croit l'être) -- avec un même ancrage autobiographique mais autant de traitements différents et autant de réussites.

vargas llosa tante.jpgCommençons par le roman du péruvien Mario Vargas Llosa (le plus enlevé et le plus drôle de ce petit lot), La tante Julia et le scribouillard (Folio, 470 p.): un roman à deux voix, en quelque sorte, distinguées par l'alternance des chapitres: d'abord celle du narrateur, alter ego de l'auteur évoquant les péripéties amoureuses de son jeune âge et ses débuts dans la vie, avec une verve et un humour tout à fait délectables; ensuite celle qui raconte d'autres histoires -- une par chapitre -- et que le lecteur apprend vite à identifier: il s'agit d'un personnage étrange, que le narrateur côtoie dans son exercice de pigiste pour une radio locale; ledit personnage est, de fait, un personnage: une gloire sud-américaine du feuilleton radiophonique, débauchée à grands frais par le patron de la radio en question pour doper son audience, avec charge de pondre au kilomètre de ces feuilletons inénarrables qui font pleurer et frémir dans les chaumières. un chapitre sur deux du roman constitue donc l'amorce d'un de ces feuilletons à très grands succès, auxquels leur auteur (le 'scribouillard', donc), se consacre comme un dévot à sa religion. Dans les chapitres alternatifs, l'auteur-narrateur s'active de son côté avec deux fers au feu: d'un côté, sa passion grandissante pour une parente par alliance, jeune divorcée volcanique qui lui fait tourner la tête, et de l'autre, ses tentatives toutes avortées pour écrire -- au sens fort du terme, c'est-à-dire autre chose que les minables notes qu'il plagie dans la presse pour nourrir son bulletin d'information radio. Le malheureux auteur en (im)puissance s'empêtre dans les affres de la création, ayant dans le même temps sous les yeux le modèle vivant de l'écrivain plus que prolifique, mais à la fois rangé par le canon au plus bas de l'échelle de la dignité littéraire, avec ses feuilletons pour ménagères de moins de cinquante ans avec du temps de cerveau disponible, et lui-même, à sa manière, partagé entre une immense conscience de soi en tant que créateur, et un dédain absolu pour le devenir de son oeuvre en tant qu'oeuvre, ne se souciant pas un instant d'en conserver la trace et ne voulant pour elle aucune autre existence que celle, plus qu'éphémère, que lui confère l'instant de l'écoute par le public. Bien sûr, à mesure que le lecteur apprend à connaître le feuilletonniste, il découvre tout ce que ce dernier, sous l'apparence d'une imagination débridée déconnectée de toute expérience vécue, met en fait de lui-même dans ses histoires, en projetant ses fantasmes, ses obsessions et ses angoisses dans l'imaginaire; et dans le même temps, on découvre peu à peu avec le narrateur-auteur le chemin d'apprentissage qu'il est en train de parcourir sans en avoir conscience: car si ce would-be écrivain peine tant à produire, c'est qu'il se trompe d'objet; en effet, il est vain de chercher, comme il le fait, une matière littéraire dans des fictions qui ne tiennent pas debout, ne mènent à rien et ne se nourrissent de rien -- alors qu'il a plus qu'à portée de main sa propre expérience, elle pleine de rebondissements, d'enseignements et de vie : leçon qu'il finit par comprendre, en se faisant lui-même Vargas Llosa auteur de La tante Julia et le scribouillard... Avec, à l'intérieur de ce récit, ces multiples récits du feuilletonniste, qui à travers l'écriture de l'auteur, accède en même temps à la double dignité de personnage (du roman) et d'auteur (de ses propres histoires devenues littérature). bref, un étonnant jeu de miroirs, qui vous tient en haleine de la première à la dernière page, avec cet allant et cette verve caractéristiques du meilleur de la littérature sud-américaine...

 

 

 

gamboa esteban.jpggamboa ulysse.jpg

 

 

 

 

 

 

Encore plus franchement autobiographiques: les deux "romans" du colombien Santiago Gamboa, qui se font suite: Esteban le héros, et Le syndrome d'Ulysse (les deux chez Métailié).

Le même Gamboa, donc, dont j'ai déjà dit tout le bien que je pensais à propos d'un autre roman, Les captifs du Lys blanc (Métailié itou) (lien). Cette fois-ci, avec un diptyque qui évoque les deux temps, de l'enfance et de la prime jeunesse dans le pays natal d'abord, puis l'expérience de l'exil, en Espagne puis surtout en France.

Une même voix y rapporte en première personne les aventures et mésaventures du garçon et du jeune homme, d'une manière plus classique dans le premier livre, et plus échevelée dans le second, qui est aussi plus riche et plus achevé. Et donc, avec tout partout l'idée obsédante de devenir écrivain, sans arriver à transformer l'essai de manière concluante, du moins tant qu'une certaine expérience de la vie, et une certaine méditation sur l'essence de l'écriture, n'ont pas opéré leur oeuvre, précisément en permettant à l'apprenti-écrivain de s'accomplir par le récit de son apprentissage. Le lecteur français est doublement sensible à l'évocation de l'exil parisien du personnage, et à ses tribulations au sein de la micro-communauté colombienne de région parisienne, qui occupent le plus gros du deuxième récit,; mais celui-ci évoque également divers autres destins d'exilés (volontaires ou contraints), comme autant de diffractions d'une même expérience, douloureuse souvent, voire tragique, mais aussi pleine de surprises et, parfois, de bonheurs. Prévenons les amis des ligues de vertu que l'ouvrage n'est pas à mettre entre toutes les mains (évitez de l'offrir à votre grand-mère, en tout cas avant de l'avoir lu -- bien sûr, ça dépend aussi des grand-mères): beaucoup de sexe, vous l'aurez compris (mauvais esprits que vous êtes, va), mais sans voyeurisme de mauvais aloi comme si souvent, notamment dans la prose germanopratine contemporaine -- mais avec cette prouesse rare (littéraire, j'entends) d'une évocation souvent très drôle, notamment dans les passages en genre pseudo-héroïque... et si présent dans le livre à la fois parce qu'il s'impose dans l'expérience des personnages comme l'un des seuls espaces de liberté et d'expression et d'affirmation de soi dans une existence déracinée,  souvent minée par les contraintes, et menacée de disparaître en quelque sorte dissoute par un flot d'anonymat dans un milieu urbain étranger, volontiers hostile, où ces êtres ne trouvent pas d'attaches solides. En tout cas, une belle réflexion sur le thème de l'exil (forcément), mais aussi de l'identité, et de la fabrication de soi (si je puis dire) dans un contexte où font défaut les repères et les ancrages ordinaires... Le tout servi par une plume alterte, qu'il faudra suivre dans l'avenir.

(NB: ma délicieuse voisine, elle-même exilée colombienne, se joint à moi pour vous en recommander la lecture.)

 

 

 

cercas salamine.jpgPour finir, le petit dernier -- petit par la taille, mais grand par l'esprit, comme tel Président de ma connaissance: Les soldats de Salamine, qui a apporté une renommée largement méritée à son auteur Javier Cercas (Actes Sud-Babel, 239 p.), à lire absolument.

Où l'on retrouve pour commencer notre thème, avec l'auteur -- Cercas ipsissimus -- en proie au syndrome de l'écrivain raté: journaliste de profession, mais désireux de "véritable" écriture, seulement tentée avec deux livres publiés dans l'indifférence générale, et qui se résout la mort dans l'âme à ne pas écrire (vraiment)... Jusqu'à ce qu'un hasard professionnel (une interview) attire son attention sur l'étrange destin de  Rafael Sanchez Mazas, un des fondateurs et tête pensante de la Phalange espagnole dans les années trente, mouvement fasciste absorbé tôt après la guerre civile dans le parti unique franquiste. La particularité de ce personnage bien réel est d'avoir survécu à son exécution par les derniers combattants républicains en pleine déroute, et d'avoir enrichi son propre personnage par l'édification en quasi-légende de cette survie pour le moins extraordinaire (je vous laisse découvrir les détails et péripéties de l'histoire).

Le récit de Cercas se compose alors en trois parties: d'abord, les débuts de l'enquête et l'émergence d'un projet d'écriture autour de cette histoire (avec l'active complicité du romancier chilien Roberto Bolano); puis, une sorte de monographie sur le personnage, qui est autant une réflexion sur la guerre civile et ses suite, et une méditation sur le rôle des écrivains engagés et leur responsabilité face à l'histoire -- et qui s'impose comme une sorte de substitut au livre que Sanchez Manaz avait promis d'écrire, sans tenir sa parole; enfin, une sorte d'appendice en retour de l'enquête, autour d'un autre personnage -- républicain celui-ci -- qui permet à la fois de compléter le tableau historique, et surtout de tirer, si l'on peut dire, la morale de l'histoire au sens le plus noble du terme.

A un certain nombre d'égards, le récit de Cercas présente des analogies avec le roman d'Almudena Grandes, Le coeur glacé, dont j'ai parlé il y a quelque temps (lien). Avec une position anti-fasciste sans la moindre équivoque, Cercas évite l'écueil d'une évocation manichéenne des faits connus qui n'apporterait rien; il s'efforce d'entrer dans le pourquoi des engagements, et d'analyser comment les idéologies et les principes déterminent l'action, s'accorde avec elle ou la contredise, et, comme je l'ai dit plus haut, d'aborder avec lucidité et sans hystérie le problème crucial de la responsabilité des penseurs, mais pas seulement d'eux; en outre, les particularités de l'histoire évoquée (Sanchez Mazas a été recueilli et caché par des adversaires politiques) amènent le thème -- brûlant pour l'Espagne post-franquiste -- de la coexistence, de l'éventuel pardon des fautes, et, plus généralement, de l'écart, qui peut parfois être acrobatique, entre les positionnements politiques (avec toutes leurs conséquences) et la complexité infiniment plus grande de l'être humain. Chapeautant le tout et structurant le récit, d'abord à travers l'opposition entre les deux personnages de Sanchez Mazas, le (pseudo-)héros/héraut du fascisme et de Miralles le héros républicain inconnu, ensuite par l'évocation d'autres personnages qui, eux, n'ont pas survécu à la guerre civile, une très profonde réflexion sur l'héroïsme, son essence, ses valeurs, sa possibilité d'existence... Thème notamment traité par une réflexion critique remarquable sur les mots d'ordre caractéristique des courants de pensée de l'époque, et aussi sur divers jugements portés alors et depuis; avec, une pareille méditation sur le souvenir et l'oubli, le devoir de mémoire et celui de gratitude (tant au niveau personnel qu'à l'échelle de la collectivité), et, en point d'orgue, une magnifique consécration des plus belles figures évoquées, sauvées par l'écriture de cette deuxième mort qu'est l'oubli, et consacrées, précisément, en figures de héros envers lesquels notre civilisation efface trop facilement sa dette précisément par cet oubli. Juste un petit passage de l'avant-dernière page:

"(...) (Je pensais que) tant que je raconterais son histoire Miralles continuerait en quelque sorte à vivre, tout comme continueraient à vivre, pour peu que je parle d'eux, les frères Garcia Segues - Joan et Lela - et Miquel Cardos et Santi Brugada et Jordi Gudayol, bien que morts depuis tant d'années, morts, morts, morts, je parlerais de Miralles et d'eux tous sans oublier personne, et bien sûr des frères Figueras et d'Angelats et de Maria Ferré et aussi de mon père, jusqu'aux jeunes Latino-Américains de Bolano, mais surtout de Sanchez Mazas et de ce peloton de soldats qui au dernier moment a toujours sauvé la civilisation et auquel Sanchez Mazas ne méritait pas d'appartenir, contrairement à Miralles, de ces moments inconcevables lors desquels la civilisation tout entière dépend d'un seul homme et je parlerais de cet homme et du traitement que la civilisation lui réserve" (p. 236)

Un coup de chapeau pour finir aux traducteurs et à l'éditeur, qui ont magnifiquement travaillé: un très beau texte pour le lecteur français, sans fautes de langue ni coquilles (chose qui, dans l'édition française, devient si rare qu'elle mérite d'être soulignée).

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