25.02.2009
Le blog judiciaire de Pascale Robert-Diard
Aux amateurs de belle prose virtuelle, je recommande vigoureusement cet excellent, et très délectable, blog d'une chroniqueuse judiciaire du Monde, que je viens de découvrir à l'occasion d'une page mystérieusement intitulée "La cigarette de Madame Tibéri", qui est un petit bijou:
http://prdchroniques.blog.lemonde.fr/2009/02/25/la-cigare...
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Machado de Assis, Chasseur d'esclaves
Et encore une mienne sublime chronique ArtsLivres (lien)
J.-M., MACHADO DE ASSIS, Chasseur d'esclaves. Un père contre une mère, Chandeigne, 40 p., 7€
Courte et saisissante nouvelle évoquant l'esclavage une quinzaine d'années après son abolition au Brésil, et la violence égoïste à laquelle conduit la faim.
Candido Neves, lassé de métiers qu'il n'a pas la patience d'apprendre correctement, s'est reconverti dans l'activité lucrative de chasseur d'esclaves fugitifs. Pour subvenir aux besoins de sa famille, et éviter d'avoir à abandonner son fils nouveau-né, il en viendra à commettre un crime - mais légal selon le droit esclavagiste en vigueur - et cela en toute bonne conscience...
Comme à l'ordinaire chez Machado de Assis, tout est dans le ton : ici marqué par une apparence de détachement, et presque de légèreté, mais appliqué à des aspects parmi les moins ragoûtants de la société brésilienne. N'en ressort que davantage la violence des contraintes sociales, tant du côté des rapports esclavagistes traitant la personne comme une marchandise ou un bétail, que du côté des hommes « libres » en droit mais asservis par la pauvreté, et de ce fait perdant tout sens de l'humain. Sur cette sombre toile de fond se détache l'ironie de l'auteur, soulignant implicitement les contrastes, par exemple avec les noms éloquents des personnages, ou les références à la topographie de Rio (les allusions sont élucidées par des notes de la traductrice, qui propose aussi une brève mais suggestive introduction).
L'ouverture de la nouvelle donne d'ailleurs tout de suite le la, d'une manière dévastatrice que n'aurait pas reniée un philosophe du XVIIIe siècle :
« Avec l'esclavage, des métiers et des accessoires ont disparu, comme cela est sans doute arrivé pour d'autres institutions sociales. Je ne citerai quelques-uns de ces accessoires que parce qu'ils sont liés à un certain métier. L'un d'eux était le fer au cou, un autre le fer au pied ; il y avait aussi le masque en fer blanc. Ce masque faisait perdre aux esclaves le vice de l'ivrognerie, parce qu'il leur fermait la bouche. Il n'avait que trois trous, deux pour voir, un pour respirer, et il était fermé derrière la tête par un cadenas. Avec le vice de l'ivrognerie, ils perdaient la tentation de voler, car en général, c'est dans les sous de leur maître qu'ils puisaient de quoi étancher leur soif ; on avait du coup deux péchés abolis, et la sobriété et l'honnêteté étaient assurées. Ce masque était grotesque, mais on ne peut pas toujours obtenir l'ordre social et humain en évitant le grotesque, voire la cruauté. (...) Il y a un demi-siècle, les esclaves s'enfuyaient souvent. Ils étaient nombreux, et tous n'aimaient pas l'esclavage. Il arrivait occasionnellement qu'ils soient battus, et tous n'aimaient pas être battus » (p. 11-12).
Bref, matière à réfléchir sur les « bons côtés de l'esclavage », vantés par certains du côté de la Martinique...
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Machado de Assis, Ce que les hommes appellent amour
Une autre mienne sublime chronique ArtsLivres (lien)
J.-M. MACHADO DE ASSIS, Ce que les hommes appellent amour (titre original : Memorial de Aires), Métailié, 215 p., 9€
Le plus célèbre auteur brésilien du XIXe siècle propose, sous la fiction du journal d'un vieux diplomate, une méditation intime sur la vie, la société et l'amour, avec un apparent détachement, marqué en fait par l'ironie et le désenchantement.
A l'heure de la retraite, après des décennies à l'étranger, un diplomate brésilien rentre à Rio couler ses vieux jours dans le confort bourgeois entre sages plaisirs et nostalgie douillette. L'envie lui prend ainsi de consigner en un journal impressions et menus faits, au fil d'un quotidien ordonné autour de deux pôles, face auxquels il affecte autant de détachement : dans l'ordre de la grande histoire, c'est l'agitation politique qui entoure le décret d'abolition de l'esclavage, avec lequel le Brésil entre dans le monde moderne ; dans l'ordre de l'intimité, c'est la rencontre avec une belle et jeune veuve éplorée (Fidélia !), à laquelle il feint de ne s'intéresser qu'à titre de curiosité - d'autant que les hasards de la vie mondaine ne tarderont pas à rapprocher ladite veuve d'un beau jeune homme de bonne famille (Tristan !), qui s'apprête à entrer dans la vie comme le diariste se prépare à en sortir...
L'intérêt de ce beau roman n'est pas, on le devine vite, dans les péripéties d'une intrigue fort mince et sans surprise ; il est bien davantage dans le ton et le point de vue, dont la première clé est fournie par les clins d'œil significatifs que l'auteur adresse à son lecteur : de nombreuses notations invitent ce dernier à n'être pas dupe du jeu littéraire du faux journal intime, donné ainsi pour un poncif assumé, et donc à prendre avec ce qu'il faut de recul critique : « Je ne sais si je me fais bien comprendre, mais pourquoi essayer de mieux dire dans des pages écrites par un solitaire et que connaîtra seul le feu où je les jetterai un jour » (p. 23) ; « Je conserve la présente page à seule fin de me rappeler que le hasard aussi peut faire d'un mensonge vérité. Un homme qui commence à mentir, sous le masque ou effrontément, finit souvent par se retrouver exact et véridique » (p. 55-56) ; « Si un roman proposait semblable parallélisme, il se trouverait bien un critique pour crier à l'invraisemblance, et pourtant le poète disait déjà que le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable » (p. 67) ; et autres notations qui rappellent, si besoin était, que l'écriture est d'autant plus fiction qu'elle se donne pour non-fictive, et d'autant plus vraie qu'elle est représentation fictive.
A ce titre, la seconde clé est à chercher dans ce qui est au cœur du roman en tant que roman, c'est-à-dire la personnalité de son protagoniste. Bien sûr, Aires porte en bonne part la parole de l'auteur, dont ces « Mémoires d'Aires » (titre original) constituent le dernier livre. Mais par bien d'autres aspects il est également très éloigné de lui, en particulier par sa profession et son rang social (Machado de Assis, né d'un père noir et d'une mère portugaise, n'avait rien du notable de la bonne société, et a dû pratiquer de multiples métiers pour vivre).
L'artifice du journal supposément promis au feu permet d'abord de caractériser le personnage, bien qu'écrivant (censément) le texte, comme étranger au monde de la littérature ; en cela, il est une figure de la stérilité, et se montre d'ailleurs lui-même conscient de n'avoir rien à laisser derrière lui : « Moi, j'ai laissé ma femme sous la terre de Vienne, et aucun enfant n'est sorti pour moi du berceau du Néant. Je suis seul, entièrement seul. Les rumeurs du dehors, voitures, animaux, hommes, sonneries de cloches et coups de sifflets, rien de tout cela ne s'adresse à moi. Tout au plus ma pendule, lorsqu'elle sonne les heures, semble me parler, mais de quelle voix lente, rare, funèbre. Et quand je relis les lignes que je viens de tracer j'ai l'impression d'être un fossoyeur » (p. 124-125). De telles notations abondent, qui ouvrent pour ainsi dire des gouffres intimes sous les pas si mesurés du vieux routier de chancellerie.
De manière complémentaire, en effet, Aires est le diplomate par excellence - aussi habile à décrypter les intentions sous les gestes et à repérer les fils invisibles qui animent les marionnettes sociales, qu'à se faire entendre à demi-mots ou à cacher son jeu. L'auteur s'amuse ainsi volontiers à une sorte de petit jeu de massacre dont tout le sel est dans l'air de ne pas y toucher : « C'est que la dame, entre autres dons, ne manque pas d'habileté ; elle avait peut-être dit du mal de son beau-frère ou de sa belle-sœur ; mais elle a dû si bien s'y prendre que je les ai trouvés dans les meilleurs termes. Quel mal dira-t-elle de moi ? Elle m'intéresse et j'ai préféré ses médisances au poker ; à médire, au moins, on ne perd pas d'argent » (p. 80) ; « Je vais me répéter au sujet de cette dame : elle est beaucoup plus amusante que son mari : le mal qu'elle dit des autres, il le dit mal ; elle, en revanche, sait toujours intéresser. / Oui, Dona Césaria a bien payé sa dette. Non que les propos qu'elle a tenus soient par eux-mêmes une garantie d'estime et d'amitié, mais la qualité de ses regards, l'admiration et la considération qu'on pouvait lire sur son visage, le sourire qui ne quittait presque pas ses lèvres, tout cela avait bien valeur d'affection. Valeur-or, peut-être pas, mais le papier-monnaie aussi sert à payer » (p. 95).
Ainsi Aires veut-il faire croire, veut-il peut-être se faire croire à lui-même, que les événements qu'il évoque ne sont qu'aimables variations sur le thème d'une vie plutôt paisible et assurément confortable, ensoleillée par les promesses d'un avenir collectif radieux (une fois balayées les scories qui font tache sur le présent), et tout au plus assombrie par les nuages que poussent les ordinaires difficultés de l'existence dans le ciel des braves gens qui l'entourent, et dont la générosité, l'amour et la grandeur d'âme sauront bien triompher des épreuves. Derrière la façade, le gros œuvre laisse bien autrement à désirer. L'équilibre fragile du monde pratiquement féodal, dont la bonne société du roman présente le sommet émergé, est largement compromis par la remise en cause de son assise esclavagiste, et le tableau idyllique du devenir de la propriété de Fidélia, assuré par la conjonction de la pure générosité des maîtres et de la non moins pure fidélité de leurs affranchis, est un replâtrage de comédie qui ne trompe guère. De même, dans l'ordre affectif, les personnages en apparence tout amour et don de soi se révèlent, de diverses manières, tous plus ou moins hantés par une horrible peur de la solitude et de l'ennui, en attendant de céder à la terreur de la mort, et projettent leurs bras aimants comme des lianes garnies de ventouses autour du cou de leurs proches.
Car c'est bien, finalement, de mort qu'il est question d'un bout à l'autre, pas seulement dans les morts 'réelles' souvent évoquées, comme celle du premier mari de Fidélia, supposée ne jamais s'en remettre dans les bras d'un autre, jusqu'à ce qu'elle reparte pour un tour avec Tristan, ou celle de la femme d'Aires, lequel paraît avoir enterré toute vie affective avec sa défunte, mais ne manque pourtant pas de s'attacher à la belle veuve comme le diabétique devant une vitrine de confiseur. Plus généralement, c'est avec Aires tout un monde qui va vers sa fin, une certaine société qui se cache à elle-même les symptômes de son agonie en s'étourdissant de futilités, ou en se repliant sur la sphère de l'intime comme l'escargot dans sa coquille. Et c'est aussi, en la personne d'Aires, le drame intime d'une conscience assez lucide pour appréhender le néant de l'existence et le gouffre de sa propre fin, mais retenue par le carcan d'une élégance fin-de-siècle, autant que par une pudeur essentielle, de se pencher vraiment sur l'abîme et d'en avouer l'horreur - sinon sur le mode de la litote et de l'auto-ironie : « Aujourd'hui, Toussaint ; demain, jour des Morts. L'Église a eu raison de fixer une date pour qu'y soit célébré le souvenir de ceux qui s'en sont allés. Dans le tumulte de la vie, au milieu de ses séductions, qu'un jour au moins leur soit consacré... Les présents points de suspension traduisent l'effort que je faisais pour poursuivre jusqu'au bout de la page sur le ton de la mélancolie ; je ne peux, je n'ai jamais pu rien faire de tel. M'attrister n'est pas mon fort. Et pourtant, quand j'étais jeune et faisais des vers, ils n'ont jamais exprimé que la plus sombre tristesse. Avec les larmes que j'ai versées alors - noires puisque l'encre était noire - il y aurait eu de quoi inonder le monde qui est, comme on sait, leur vallée » (p. 144-145).
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Agustina Bessa-Luis, La Sibylle
Une mienne sublime chronique Artslivres.com (lien)
Agustina BESSA-LUIS, La sibylle, Métailié, 279 p., 11€.
Entre XIXe et XXe siècles, dans le monde paysan du nord du Portugal encore à demi féodal, une chronique familiale dominée par un étonnant portrait de femme, qui a valu à son auteur elle-même le surnom de « La Sibylle » dans son pays.
Comme la plupart des auteurs portugais, à l'exception de Fernando Pessoa et José Saramago, Agustina Bessa-Luis est très peu connue en France, alors qu'elle compte parmi les « icônes » culturelles nationales : pour preuve, son portrait, honoré du titre « La Sibylle », figure en bonne place parmi les gloires du Portugal sur la chronologie universelle géante présentée au public dans l'une des salles historiques du couvent des Jéronimos de Belem, à Lisbonne. A bon droit, comme le prouve la lecture de son roman le plus célèbre.
Le roman est d'abord celui d'un monde, le monde paysan partagé entre traditions immémoriales et émergence de la modernité, qui occupe une telle place dans la réflexion et l'imaginaire d'un pays, s'il en est, écartelé entre passé et avenir. Ce monde nous est ici décrit à travers l'histoire d'une famille à cheval sur le XIXe et le XXe siècle et les tribulations de ses principaux membres, qui pourraient chacun revendiquer l'honneur d'un roman. Toutefois, la narration elle-même est assumée du point de vue de Germa, une plus jeune descendante qui n'appartient plus elle-même à ce monde, et qui évoque cette mémoire familiale dans le cadre plus ou moins abandonné de la propriété familiale : ce procédé introduit d'emblée la distance avec le passé, et cette distance se redouble également d'une distance critique, constamment à l'œuvre dans le récit, à travers les fréquentes notations analytiques de la narratrice, qui juge autant qu'elle rapporte, et rapporte et juge, précisément, comme seul peut le faire quelqu'un qui a assez vécu dans le microcosme étudié pour en comprendre les rouages, mais s'en est assez éloigné pour n'en être plus prisonnier.
En quelques générations, le récit porte donc sur le devant de la scène le personnage éponyme, Joaquina Augusta dite Quina, alias « La Sibylle » de ce petit monde. Forte femme (pour dire le moins), viscéralement attachée à sa terre, et farouche défenseur de ses intérêts dans un contexte âpre de rivalités paysannes, de jalousies personnelles et d'avidités familiales, compliquées par les aléas de la vie économique locale et les heurs et malheurs des conduites individuelles... A vrai dire, il n'est pas toujours facile de s'y retrouver dans le dédale de l'arbre généalogique, forcément enrichi d'alliances et, parfois, de surgeons illégitimes - mais cette complexité même, exigeant du lecteur contemporain (et urbain) une attention soutenue, participe de l'étrangeté, pour ce lecteur, d'un monde qui n'est pas le sien et lui demeure, en certains de ses aspects, difficilement pénétrable, car son mode d'organisation, y compris dans le temps de la longue durée, lui est étranger, alors qu'il est le quotidien évident des personnages, pour qui, par exemple, il va de soi que les querelles de voisinage s'héritent comme la terre de génération en génération, et que l'atavisme construit les personnes comme les semailles reproduisent les moissons.
Les choses se compliquent également de ce partage historique qui s'opère, au niveau des dernières ramifications de l'arbre généalogique, entre les enracinés fidèles à la tradition et ceux qui sortent du monde rural pour tenter l'aventure de la ville, et dans celle-ci, d'une vie qui les désolidarise des premières. Germa, dont les parents appartiennent au second groupe, mais qui a dans son enfance partagé la vie du premier, incarne bien cette rupture progressive, qui coupe les racines en rejetant l'ancien dans un passé perdu, mais en même temps permet d'en faire de l'histoire, et en particulier, d'élever à l'immortalité littéraire la figure de La Sibylle autrement condamnée à passer sans phrases comme les saisons. Enseignement proustien, à sa manière : pour recréer et faire vivre le monde dans l'art, il faut l'avoir intimement connu, mais s'en être retiré, pour éviter de se laisser entraîner par son cours inéluctable vers la mort et le silence.
De ce monde-là, donc, Germa est pour nous l'interprète autant que l'analyste - formant ainsi une sorte de couple fonctionnel (et un couple aux relations d'amour-haine) avec la Sibylle Quina, qui, elle, doit son surnom à une étrange capacité, issue du fond des âges : celle d'être également interprète des forces et des puissances à l'œuvre dans son monde immémorial, mais dont elle est trop partie prenante pour en comprendre le jeu autrement que par des intuitions mystérieuses et le traduire sous un autre langage que celui de l'oracle :
« Quina était pourtant la première à déceler une conduite étrange, un geste, un mot qui n'étaient pas prévus, un pas qui défiait l'équilibre, une décision laissée de côté, un raisonnement qui avait été combattu, et il en était résulté l'inattendu. L'impondérable dans les créatures s'expliquait pour elle par l'influence des esprits, favorables ou malins, mais venus en tout cas de l'au-delà. Grâce à une intuition très fine, elle pénétrait profondément les manifestations de la nature humaine ou simplement du milieu vital, ses éléments, ses causes et ses effets, et elle gagna rapidement une connaissance profonde de tous les rythmes de la conscience, de l'instinct, des forces telluriques qui se conjuguent dans le fatalisme de la continuité. Elle connaissait les hommes sans l'avoir jamais appris. Elle savait, une à une, quelles réactions correspondaient à tel type de personne en présence de telle situation. Elle devinait les pensées avant même que sa raison les ait découvertes. Un sourire la mettait sur ses gardes, de la même façon qu'une araignée tissant sa toile d'une feuille à l'autre d'un pied de mauve la décidait à faire étaler le grain sur l'aire, ou les épis de maïs égrenés encore humides du battage. Comme celui qui distingue de l'autre côté des montagnes si l'ombre qui monte est de fumée, de poussière ou de nuage ; comme celui qui dans la forêt reconnaît la trace d'un animal, à la saison de la chasse ou au temps des amours ; comme celui qui flaire dans le vent le péril, comme celui qui pressent dans l'atmosphère la confiance ou la trahison, ainsi elle vivait, intensément adaptée grâce à cette capacité primitive de défense, d'astuce, de prévision et de préconnaissance de la vie et des choses, que l'homme civilisé, réduit à vivre en troupeaux pacifiques, protégé par des conventions artificielles, perd petit à petit ou ne développe jamais complètement. Ainsi pouvait-elle aisément prendre un ascendant spirituel sur tous ceux pour qui ces dons innés ne faisaient que symboliser un pouvoir magique. On lui fit bientôt une réputation de voyante, de sorcière, qu'elle ne repoussa jamais complètement, bien qu'il lui répugnât d'être comparée à un quelconque exploiteur de naïvetés stupides. La vérité, c'est que Quina ne sut jamais à quel point sa condition spirituelle était puissante. Elle agit toujours sur un plan assez médiocre de vanité et de pure tendresse pour tout ce qui lui paraissait informe, créé dans un état temporaire d'imperfection, et cette tendresse était aussi grande que son mépris, car tout ce qu'elle aimait - créatures, formes, mystères, et la beauté elle-même - lui semblait décevant et froid à côté de ce qu'elle avait rêvé. L'amour est un état de lucidité et de clairvoyance. Celui qui aime est implacable ; et seules les âmes tièdes et indifférentes trouvent en elles-mêmes une justification aux misères de leur prochain et, en lui pardonnant, exigent leur propre pardon » (p.56-57).
Assurément, la narratrice - qui se dévoile ainsi elle-même en même temps que son objet - ne manque pas d'amour pour son personnage, car le lecteur est frappé par la distance qui sépare le portrait tout en contrastes de Quina d'une quelconque hagiographie ou du tableau naïf d'une paysannerie de pacotille à l'usage des nostalgiques urbains. Portraitiste « implacable », elle entre avec autant de sympathie dans les méandres des élans de générosité ou de tendresse de Quina, qu'elle se montre incisive et impitoyable dans le dévoilement de ses petitesses et de ses cruautés, et dans la dénonciation de ses fautes ou des limites de son intelligence. En tout cas jamais « tiède et indifférente », et éloignée de toute problématique du pardon - et s'interdisant à elle-même le pardon pour ce qui est, aux yeux d'une Quina, une trahison ?
Aussi bien pour Quina, qui voit ses collatéraux quitter la campagne, le problème est-il celui de l'héritage : elle-même vieille fille et sans enfants, Quina, avec sa lucidité proprement sibylline, se choisit deux héritiers symboliques, formant à leur tour un couple fonctionnel. D'un côté Custodio, l'enfant recueilli, plus ou moins débile et insaisissable, qui s'attache à elle pour partie (mais pour partie seulement) comme un petit animal à sa mère et se rêve en héritier bien concret de sa terre : un choix difficilement justifiable selon les canons du monde moderne, mais qui peut s'expliquer par l'intuition que ce Custodio, avec toutes ses défaillances, est l'emblème de l'enracinement fusionnel dans le monde dont Quina est la prophétesse, et peut-être aussi le dernier de ses proches sur qui s'exerce toute la puissance de sa magie. De l'autre côté, on retrouve Germa, en qui Quina pressent qu'elle pourrait avoir une héritière spirituelle initiée à ses mystères, si celle-ci acceptait de faire marche arrière, en quelque sorte, dans le mouvement familial de progrès qui l'arrache à la terre.
D'un côté comme de l'autre, Quina montre ainsi la profondeur et en même temps la limite de son intuition sibylline, car elle saisit instantanément ce qui, dans chaque être, est absolument essentiel à son point de vue, mais elle ne peut éviter l'échec de ses ambitions, par méconnaissance (ou ignorance volontaire) de tout ce qui, dans la complexité de la vie, peut contrarier ses rêves, et fait fatalement d'elle l'ultime rejeton stérile d'une famille qui n'est plus paysanne, et l'ultime détentrice d'une puissance immémoriale qui n'a plus place, dans le monde moderne, pour s'exercer sous la même forme. Ainsi y a-t-il de la part de Germa une forme de trahison, qui redouble l'abdication, par les collatéraux de Quina, de leur être paysan. Mais l'auteur suggère dans la dernière page l'unique possibilité d'une mutation salvatrice de la parole sibylline - possibilité fragile, à saisir ou à perdre, comme toutes les issues éventuelles au néant :
« Voici Germa, voici que le temps est venu pour elle de traduire la voix de sa sibylle. Mais peut-être son temps est-il improductif et néfaste et gardera-t-elle en réalité le silence, car qui est-elle pour être un peu plus que Quina et espérer que les temps nouveaux soient plus aptes à éclairer l'homme et à lui apporter la solution de lui-même ? Peut-être, en réalité, se figera-t-elle dans son incessant, lent ou vertigineux balancement, dans cette maison qu'elle habite fortuitement, et son histoire se fermera-t-elle hermétiquement sur le cercle des aspirations qu'elle n'aura pas su distinguer et accomplir, parce que justement il était trop tôt ou trop tard, parce qu'on ne comprend ou qu'on ne croit jamais assez, parce qu'on désire trop, et c'est tout le destin, parce que..., parce que... » (p.278).
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24.02.2009
Antonio Lobo Antunes #2
Nous avions laissé l'ami portugais Antonio Lobo Autunes, il y a quelques mois, sur la première série Le cul de Judas, Mémoire d'éléphant, et Connaissance de l'enfer (lien); retrouvons-le donc avec une deuxième série: L'explication des oiseaux (Points-Seuil, 1991, 317 p.) et Fado Alexandrino (Métailié-Suites, 1998, 605 p.).
Il est intéressant de comparer les deux romans, qui se suivent dans la chronologie de l'auteur (éditions originales 1981 et 1983), autant pour ce qui les rapproche que pour ce qui les distingue.
On y retrouve d'abord les mêmes thèmes chers à Lobo Antunes (obsessionnels, même), diversement brodés: traumatismes de la guerre coloniale, dictature salazariste à l'agonie, vide existentiel et sentiment intense d'échec, alcoolisme, déliquescence du couple, déchirements familiaux, etc. Le tout orchestré avec le même brio stylistique déjà éprouvé dans les précédents romans, qui allie dans les mêmes longues phrases de type "stream of consciousness" (comme disent les faux savants fainéants grassement payés à ne rien foutre et dûment morigénés par notre omni-micro-président), perceptions de la réalité extérieure, expressions affectives, fantasmes et hallucinations, et associant divers points de vue par le jeu changeant des pronoms ou des personnes -- et cela sans perdre le lecteur dans la confusion, ce qui relève souvent de la prouesse.
L'explication des oiseaux cependant tient bien davantage de la série précédente, avec un unique narrateur qu'on devine fort autobiographique, et un cheminement personnel qui accumule les prises de conscience jusqu'au cataclysme final. Le titre, étrange, se justifie par le souvenir d'une scène d'enfance entre le protagoniste et son père (je vous laisse découvrir), et souligne par ce rappel l'ancrage terrifiant du roman et la justification de sa dynamique à partir des déterminations familiales, lourdement présentes: le personnage est né et a été élevé dans un milieu de bonne bourgeoisie proche des cercles dirigeants de la dictature de Salazar, et toutes ses tentatives pour se sortir par lui-même de ce carcan n'auront été que lamentables échecs sous l'oeil symbolique impitoyable d'un Père charognard attendant son heure...
De son côté, Fado Alexandrino manifeste une ambition plus ample: d'abord par sa structure "polyphonique" (comme disent, etc.), orchestrant les voix de plusieurs anciens combattants réunis dix ans après leur retour du Mozambique (pour changer de l'Angola, que Lobo Antunes a connu et qu'il évoquait dans ses précédents romans), avec une répartition des chapitres selon les personnages: au cours d'une longue nuit d'ivresse et de débauche, ces anciens (du troufion au lieutenant-colonel ensuite promu général) se confient à un autre camarade, un anonyme capitaine qui figure la conscience du romancier; le partage est cependant brouillé, de manière marginale, par l'interférence dans chaque chapitre de bribes relevant d'autres personnages que de celui auquel chaque chapitre est consacré -- mais là encore, sans confusion tant est maîtrisé le jeu des points de vue, ainsi rapprochés lorsqu'il s'agit de manifester des parallélismes ou des contrastes. La difficulté est initiale pour le lecteur, dans les premiers chapitres; mais lorsqu'on a bien compris le cadre général (discussion au cours d'une soirée d'anciens), et, dans ce cadre, la répartition des figures qui ne sont, pratiquement jusqu'à la fin, identifiées par les grades militaires ("le soldat", "le sous-lieutenant", etc.), on s'y retrouve très bien.
Outre cette organisation, le roman se distingue aussi par la place plus structurante, et plus massive, donnée l'histoire contemporaine dans son articulation précise, autour de la chute du régime de l'Estado Novo (révolution dite des oeillets): les chapitres se répartissent en trois parties égales, avant, pendant et après la révolution, par rapport à laquelle se positionnent très diversement les personnages.
On y suit donc les parcours divers de ces personnages, partis de positions sociales différentes et d'engagements intimes ou politiques également divergents -- mais finalement tous pareillement laminés par l'expérience de la guerre, et d'un impossible retour à la normalité: autant d'épaves dérivant au long d'un même cours d'échec et de dégradation, s'abîmant sur les mêmes écueils du couple, de la vie sociale et et de l'absurdité de l'existence; mais chacun à sa manière, selon son "génie" propre et conformément aux déterminations de son sort.
Plus que jamais le style virtuose de l'auteur s'en donne à coeur joie, réussissant à l'occasion à provoquer autant le rire que l'horreur... un vrai bonheur (noir). Le ton est une fois seulement volontairement rompu, dans l'un des derniers chapitres, qui laisse la parole à un personnage féminin jusqu'alors très secondaire, sous la forme, quasi, d'une nouvelle à l'intérieur du roman: celle-ci introduit sur l'histoire d'un des personnages un point de vue complémentaire, parfaitement tragique (au sens classique), énoncé sous la forme de l'oracle de la fatalité, et donne à cette figure féminine (la vieille bonne de la tante de l'agent de transmissions) une grandeur inoubliable.
Les deux romans toutefois se rejoignent par la fin: puisque l'un et l'autre sont des parcours vers la mort violente, comme ultime et nécessaire aboutissement de la tragédie... Mais je vous laisse découvrir les détails...
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Preuve ontologique de l'existence de Dieu
Selon la jeune narratrice du roman de Milena Agus, Battement d'ailes (Liana Levi, 2008, p. 81-82):
"Grand-père dit qu'il ne voudrait pas de cette femme, même si c'était la dernière restée sur terre et qu'il s'agissait de la prendre non pas sous son toit ou dans son lit, mais comme voisine de caveau. Mais la grand-mère des voisins est un être humain important parce qu'avec son cerveau plus petit qu'un petit pois, elle est la preuve ontologique de l'existence de Dieu. Comment pourrait-elle en effet, alors qu'elle manque autant de cervelle, marcher, parler, exprimer des pensées et éprouver des sentiments si l'âme n'existe pas? Donc l'âme existe. Donc Dieu existe."
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19.02.2009
Poupée vaudoue
Ce n'est pas parce qu'on snobe La Princesse de Clèves qu'on n'a pas de lettres: telle procédure judiciaire récente n'a pu, à l'évidence, qu'être inspirée par la lecture attentive, en très haut lieu, de Balzac, et de surcroît d'un des moins connus, en l'occurrence l'Etude philosophique intitulée Sur Catherine de Médicis -- et jusqu'au bout en plus, puisque c'est près de la fin qu'on y trouve ces considérations sur les pratiques magiques, à propos de Cosme Ruggieri:
"Il convint d'avoir fourni à La Mole une figure représentant le roi, piquée au coeur par deux aiguilles. Cette façon d'envoûter constituait, à cette époque, un crime puni de mort. Ce verbe comporte une des plus belles images infernales qui puissent peindre la haine, il explique d'ailleurs admirablement l'opération magnétique et terrible que décrit, dans le monde occulte, un désir constant en entourant le personnage ainsi voué à la mort, et dont la figure de cire rappelait sans cesse les effets. La justice d'alors pensait avec raison qu'une pensée à laquelle on donnait corps était un crime de lèse-majesté."
(La comédie humaine, t. 7, Seuil - L'Intégrale, p. 224-225).
Pour l'anecdote, il est intéressant de comparer ce texte avec La Reine Margot de Dumas (publié quelques années après), qui s'en est manifestement inspiré ici ou là (scène de torture par les "brodequins"; image de la figure au-dessus de la fraise comparée à la tête de Jean Baptiste sur son plateau, etc.); plus intéressant dans le cas présent, Dumas a en fait fondu (avec succès) en un seul personnage les trois figures historiques distinguées par Balzac: les deux frères Ruggieri, Cosme et Laurent, et le parfumeur René; c'est ce dernier, chez Dumas, qui concentre les attributions de parfumeur-empoisonneur, astrologue et devin de la Reine-mère, et témoin à charge au procès de La Mole (lequel La Mole, je vous le rappelle en cas de besoin, est l'ancêtre modèle revendiqué dans Le Rouge et le noir de Stendhal par Mlle de La Mole : on s'est beaucoup intéressé aux personnages et aux histoires du temps des Valois dans les années 1830-1848!)
A replacer dans ce contexte (monarchie de Juillet), la tentative d'interprétation historique de Balzac (et d'autres), qui cherche dans les Guerres de Religion l'antécédent et comme le patron de l'antagonisme entre monarchie et républicanisme: le catholicisme comme colonne vertébrale de la monarchie, le protestantisme comme porteur en germe de l'esprit républicain qui annihile les différences de rang; dans cette optique, pour Balzac (dans la troisième et dernière partie, "Les deux rêves"), le couple sanglant Robespierre-Marat apparaît comme l'héritier de la Catherine de la Saint-Barthélémy, en image en quelque sorte inversée: ce que Catherine fit (ou voulut faire) au profit de la Couronne par le meurtre des Réformés, les Jacodins le firent au profit du Peuple par la Terreur. Bon, il faut le reconnaître, le tout dans un esprit horriblement conservateur, où Balzac, en apologiste du crime d'Etat, ne donne pas vraiment son meilleur...
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Mort aux idées
Egalement sous la plume de Dumas dans La Dame de Monsoreau (éd. Folio, p. 479-480), ce conseil avisé donné par le duc de Guise au roi Henri III :
"– Les hommes, continua le duc, les hommes sont visibles, palpables, mortels ; on les joint, on les attaque, on les bat ; et, quand on les a battus, on leur fait leur procès et on les pend, ou mieux encore. (...) Mais les idées, continua le duc, on ne les rencontre point ainsi. Sire, elles se glissent invisibles et pénétrantes ; elles se cachent surtout aux yeux de ceux-là qui veulent les détruire ; abritées au fond des âmes, elles y projettent de profondes racines ; et plus on coupe les rameaux imprudents qui sortent au dehors, plus les racines intérieures deviennent puissantes et inextirpables. Une idée, sire, c'est un nain géant qu'il faut surveiller nuit et jour ; car l'idée qui rampait hier à vos pieds demain dominera votre tête. Une idée, sire, c'est l'étincelle qui tombe sur le chaume, il faut de bons yeux en plein jour pour deviner les commencements de l'incendie, et voilà pourquoi, sire, des millions de surveillants sont nécessaires."
Heureusement, tout cela, c'est de l'histoire ancienne.
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17.02.2009
My own private Martine
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Surexcité
Sous la plume du père Dumas, dans La dame de Monsoreau (Cinquième volume, chap. XXI ; éd. Folio, p. 830):
"La surexcitation tient lieu à quelques hommes de passion réelle, comme la faim donne au loup et à la hyène une apparence de courage."
C'est drôle, ça me fait penser à quelqu'un. Mais qui?
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