25.02.2009

Machado de Assis, Chasseur d'esclaves

machado chasseur.jpgEt encore une mienne sublime chronique ArtsLivres (lien)

J.-M., MACHADO DE ASSIS, Chasseur d'esclaves. Un père contre une mère, Chandeigne, 40 p., 7€

Courte et saisissante nouvelle évoquant l'esclavage une quinzaine d'années après son abolition au Brésil, et la violence égoïste à laquelle conduit la faim.


Candido Neves, lassé de métiers qu'il n'a pas la patience d'apprendre correctement, s'est reconverti dans l'activité lucrative de chasseur d'esclaves fugitifs. Pour subvenir aux besoins de sa famille, et éviter d'avoir à abandonner son fils nouveau-né, il en viendra à commettre un crime - mais légal selon le droit esclavagiste en vigueur - et cela en toute bonne conscience...

Comme à l'ordinaire chez Machado de Assis, tout est dans le ton : ici marqué par une apparence de détachement, et presque de légèreté, mais appliqué à des aspects parmi les moins ragoûtants de la société brésilienne. N'en ressort que davantage la violence des contraintes sociales, tant du côté des rapports esclavagistes traitant la personne comme une marchandise ou un bétail, que du côté des hommes « libres » en droit mais asservis par la pauvreté, et de ce fait perdant tout sens de l'humain. Sur cette sombre toile de fond se détache l'ironie de l'auteur, soulignant implicitement les contrastes, par exemple avec les noms éloquents des personnages, ou les références à la topographie de Rio (les allusions sont élucidées par des notes de la traductrice, qui propose aussi une brève mais suggestive introduction).

L'ouverture de la nouvelle donne d'ailleurs tout de suite le la, d'une manière dévastatrice que n'aurait pas reniée un philosophe du XVIIIe siècle :

« Avec l'esclavage, des métiers et des accessoires ont disparu, comme cela est sans doute arrivé pour d'autres institutions sociales. Je ne citerai quelques-uns de ces accessoires que parce qu'ils sont liés à un certain métier. L'un d'eux était le fer au cou, un autre le fer au pied ; il y avait aussi le masque en fer blanc. Ce masque faisait perdre aux esclaves le vice de l'ivrognerie, parce qu'il leur fermait la bouche. Il n'avait que trois trous, deux pour voir, un pour respirer, et il était fermé derrière la tête par un cadenas. Avec le vice de l'ivrognerie, ils perdaient la tentation de voler, car en général, c'est dans les sous de leur maître qu'ils puisaient de quoi étancher leur soif ; on avait du coup deux péchés abolis, et la sobriété et l'honnêteté étaient assurées. Ce masque était grotesque, mais on ne peut pas toujours obtenir l'ordre social et humain en évitant le grotesque, voire la cruauté. (...) Il y a un demi-siècle, les esclaves s'enfuyaient souvent. Ils étaient nombreux, et tous n'aimaient pas l'esclavage. Il arrivait  occasionnellement qu'ils soient battus, et tous n'aimaient pas être battus » (p. 11-12).

 

Bref, matière à réfléchir sur les « bons côtés de l'esclavage », vantés par certains du côté de la Martinique...

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