25.02.2009

Machado de Assis, Ce que les hommes appellent amour


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Une autre mienne sublime chronique ArtsLivres (lien)

J.-M. MACHADO DE ASSIS, Ce que les hommes appellent amour (titre original : Memorial de Aires), Métailié, 215 p., 9€

Le plus célèbre auteur brésilien du XIXe siècle propose, sous la fiction du journal d'un vieux diplomate, une méditation intime sur la vie, la société et l'amour, avec un apparent détachement, marqué en fait par l'ironie et le désenchantement.


A l'heure de la retraite, après des décennies à l'étranger, un diplomate brésilien rentre à Rio couler ses vieux jours dans le confort bourgeois entre sages plaisirs et nostalgie douillette. L'envie lui prend ainsi de consigner en un journal impressions et menus faits, au fil d'un quotidien ordonné autour de deux pôles, face auxquels il affecte autant de détachement : dans l'ordre de la grande histoire, c'est l'agitation politique qui entoure le décret d'abolition de l'esclavage, avec lequel le Brésil entre dans le monde moderne ; dans l'ordre de l'intimité, c'est la rencontre avec une belle et jeune veuve éplorée (Fidélia !), à laquelle il feint de ne s'intéresser qu'à titre de curiosité - d'autant que les hasards de la vie mondaine ne tarderont pas à rapprocher ladite veuve d'un beau jeune homme de bonne famille (Tristan !), qui s'apprête à entrer dans la vie comme le diariste se prépare à en sortir...

L'intérêt de ce beau roman n'est pas, on le devine vite, dans les péripéties d'une intrigue fort mince et sans surprise ; il est bien davantage dans le ton et le point de vue, dont la première clé est fournie par les clins d'œil significatifs que l'auteur adresse à son lecteur : de nombreuses notations invitent ce dernier à n'être pas dupe du jeu littéraire du faux journal intime, donné ainsi pour un poncif assumé, et donc à prendre avec ce qu'il faut de recul critique : « Je ne sais si je me fais bien comprendre, mais pourquoi essayer de mieux dire dans des pages écrites par un solitaire et que connaîtra seul le feu où je les jetterai un jour » (p. 23) ; « Je conserve la présente page à seule fin de me rappeler que le hasard aussi peut faire d'un mensonge vérité. Un homme qui commence à mentir, sous le masque ou effrontément, finit souvent par se retrouver exact et véridique » (p. 55-56) ; « Si un roman proposait semblable parallélisme, il se trouverait bien un critique pour crier à l'invraisemblance, et pourtant le poète disait déjà que le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable » (p. 67) ; et autres notations qui rappellent, si besoin était, que l'écriture est d'autant plus fiction qu'elle se donne pour non-fictive, et d'autant plus vraie qu'elle est représentation fictive.

A ce titre, la seconde clé est à chercher dans ce qui est au cœur du roman en tant que roman, c'est-à-dire la personnalité de son protagoniste. Bien sûr, Aires porte en bonne part la parole de l'auteur, dont ces « Mémoires d'Aires » (titre original) constituent le dernier livre. Mais par bien d'autres aspects il est également très éloigné de lui, en particulier par sa profession et son rang social (Machado de Assis, né d'un père noir et d'une mère portugaise, n'avait rien du notable de la bonne société, et a dû pratiquer de multiples métiers pour vivre).
L'artifice du journal supposément promis au feu permet d'abord de caractériser le personnage, bien qu'écrivant (censément) le texte, comme étranger au monde de la littérature ; en cela, il est une figure de la stérilité, et se montre d'ailleurs lui-même conscient de n'avoir rien à laisser derrière lui : « Moi, j'ai laissé ma femme sous la terre de Vienne, et aucun enfant n'est sorti pour moi du berceau du Néant. Je suis seul, entièrement seul. Les rumeurs du dehors, voitures, animaux, hommes, sonneries de cloches et coups de sifflets, rien de tout cela ne s'adresse à moi. Tout au plus ma pendule, lorsqu'elle sonne les heures, semble me parler, mais de quelle voix lente, rare, funèbre. Et quand je relis les lignes que je viens de tracer j'ai l'impression d'être un fossoyeur » (p. 124-125). De telles notations abondent, qui ouvrent pour ainsi dire des gouffres intimes sous les pas si mesurés du vieux routier de chancellerie.
De manière complémentaire, en effet, Aires est le diplomate par excellence - aussi habile à décrypter les intentions sous les gestes et à repérer les fils invisibles qui animent les marionnettes sociales, qu'à se faire entendre à demi-mots ou à cacher son jeu. L'auteur s'amuse ainsi volontiers à une sorte de petit jeu de massacre dont tout le sel est dans l'air de ne pas y toucher : « C'est que la dame, entre autres dons, ne manque pas d'habileté ; elle avait peut-être dit du mal de son beau-frère ou de sa belle-sœur ; mais elle a dû si bien s'y prendre que je les ai trouvés dans les meilleurs termes. Quel mal dira-t-elle de moi ? Elle m'intéresse et j'ai préféré ses médisances au poker ; à médire, au moins, on ne perd pas d'argent » (p. 80) ; « Je vais me répéter au sujet de cette dame : elle est beaucoup plus amusante que son mari : le mal qu'elle dit des autres, il le dit mal ; elle, en revanche, sait toujours intéresser. / Oui, Dona Césaria a bien payé sa dette. Non que les propos qu'elle a tenus soient par eux-mêmes une garantie d'estime et d'amitié, mais la qualité de ses regards, l'admiration et la considération qu'on pouvait lire sur son visage, le sourire qui ne quittait presque pas ses lèvres, tout cela avait bien valeur d'affection. Valeur-or, peut-être pas, mais le papier-monnaie aussi sert à payer » (p. 95).

Ainsi Aires veut-il faire croire, veut-il peut-être se faire croire à lui-même, que les événements qu'il évoque ne sont qu'aimables variations sur le thème d'une vie plutôt paisible et assurément confortable, ensoleillée par les promesses d'un avenir collectif radieux (une fois balayées les scories qui font tache sur le présent), et tout au plus assombrie par les nuages que poussent les ordinaires difficultés de l'existence dans le ciel des braves gens qui l'entourent, et dont la générosité, l'amour et la grandeur d'âme sauront bien triompher des épreuves. Derrière la façade, le gros œuvre laisse bien autrement à désirer. L'équilibre fragile du monde pratiquement féodal, dont la bonne société du roman présente le sommet émergé, est largement compromis par la remise en cause de son assise esclavagiste, et le tableau idyllique du devenir de la propriété de Fidélia, assuré par la conjonction de la pure générosité des maîtres et de la non moins pure fidélité de leurs affranchis, est un replâtrage de comédie qui ne trompe guère. De même, dans l'ordre affectif, les personnages en apparence tout amour et don de soi se révèlent, de diverses manières, tous plus ou moins hantés par une horrible peur de la solitude et de l'ennui, en attendant de céder à la terreur de la mort, et projettent leurs bras aimants comme des lianes garnies de ventouses autour du cou de leurs proches.
Car c'est bien, finalement, de mort qu'il est question d'un bout à l'autre, pas seulement dans les morts 'réelles' souvent évoquées, comme celle du premier mari de Fidélia, supposée ne jamais s'en remettre dans les bras d'un autre, jusqu'à ce qu'elle reparte pour un tour avec Tristan, ou celle de la femme d'Aires, lequel paraît avoir enterré toute vie affective avec sa défunte, mais ne manque pourtant pas de s'attacher à la belle veuve comme le diabétique devant une vitrine de confiseur. Plus généralement, c'est avec Aires tout un monde qui va vers sa fin, une certaine société qui se cache à elle-même les symptômes de son agonie en s'étourdissant de futilités, ou en se repliant sur la sphère de l'intime comme l'escargot dans sa coquille. Et c'est aussi, en la personne d'Aires, le drame intime d'une conscience assez lucide pour appréhender le néant de l'existence et le gouffre de sa propre fin, mais retenue par le carcan d'une élégance fin-de-siècle, autant que par une pudeur essentielle, de se pencher vraiment sur l'abîme et d'en avouer l'horreur - sinon sur le mode de la litote et de l'auto-ironie : « Aujourd'hui, Toussaint ; demain, jour des Morts. L'Église a eu raison de fixer une date pour qu'y soit célébré le souvenir de ceux qui s'en sont allés. Dans le tumulte de la vie, au milieu de ses séductions, qu'un jour au moins leur soit consacré... Les présents points de suspension traduisent l'effort que je faisais pour poursuivre jusqu'au bout de la page sur le ton de la mélancolie ; je ne peux, je n'ai jamais pu rien faire de tel. M'attrister n'est pas mon fort. Et pourtant, quand j'étais jeune et faisais des vers, ils n'ont jamais exprimé que la plus sombre tristesse. Avec les larmes que j'ai versées alors - noires puisque l'encre était noire - il y aurait eu de quoi inonder le monde qui est, comme on sait, leur vallée » (p. 144-145).

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