25.02.2009
Agustina Bessa-Luis, La Sibylle
Une mienne sublime chronique Artslivres.com (lien)
Agustina BESSA-LUIS, La sibylle, Métailié, 279 p., 11€.
Entre XIXe et XXe siècles, dans le monde paysan du nord du Portugal encore à demi féodal, une chronique familiale dominée par un étonnant portrait de femme, qui a valu à son auteur elle-même le surnom de « La Sibylle » dans son pays.
Comme la plupart des auteurs portugais, à l'exception de Fernando Pessoa et José Saramago, Agustina Bessa-Luis est très peu connue en France, alors qu'elle compte parmi les « icônes » culturelles nationales : pour preuve, son portrait, honoré du titre « La Sibylle », figure en bonne place parmi les gloires du Portugal sur la chronologie universelle géante présentée au public dans l'une des salles historiques du couvent des Jéronimos de Belem, à Lisbonne. A bon droit, comme le prouve la lecture de son roman le plus célèbre.
Le roman est d'abord celui d'un monde, le monde paysan partagé entre traditions immémoriales et émergence de la modernité, qui occupe une telle place dans la réflexion et l'imaginaire d'un pays, s'il en est, écartelé entre passé et avenir. Ce monde nous est ici décrit à travers l'histoire d'une famille à cheval sur le XIXe et le XXe siècle et les tribulations de ses principaux membres, qui pourraient chacun revendiquer l'honneur d'un roman. Toutefois, la narration elle-même est assumée du point de vue de Germa, une plus jeune descendante qui n'appartient plus elle-même à ce monde, et qui évoque cette mémoire familiale dans le cadre plus ou moins abandonné de la propriété familiale : ce procédé introduit d'emblée la distance avec le passé, et cette distance se redouble également d'une distance critique, constamment à l'œuvre dans le récit, à travers les fréquentes notations analytiques de la narratrice, qui juge autant qu'elle rapporte, et rapporte et juge, précisément, comme seul peut le faire quelqu'un qui a assez vécu dans le microcosme étudié pour en comprendre les rouages, mais s'en est assez éloigné pour n'en être plus prisonnier.
En quelques générations, le récit porte donc sur le devant de la scène le personnage éponyme, Joaquina Augusta dite Quina, alias « La Sibylle » de ce petit monde. Forte femme (pour dire le moins), viscéralement attachée à sa terre, et farouche défenseur de ses intérêts dans un contexte âpre de rivalités paysannes, de jalousies personnelles et d'avidités familiales, compliquées par les aléas de la vie économique locale et les heurs et malheurs des conduites individuelles... A vrai dire, il n'est pas toujours facile de s'y retrouver dans le dédale de l'arbre généalogique, forcément enrichi d'alliances et, parfois, de surgeons illégitimes - mais cette complexité même, exigeant du lecteur contemporain (et urbain) une attention soutenue, participe de l'étrangeté, pour ce lecteur, d'un monde qui n'est pas le sien et lui demeure, en certains de ses aspects, difficilement pénétrable, car son mode d'organisation, y compris dans le temps de la longue durée, lui est étranger, alors qu'il est le quotidien évident des personnages, pour qui, par exemple, il va de soi que les querelles de voisinage s'héritent comme la terre de génération en génération, et que l'atavisme construit les personnes comme les semailles reproduisent les moissons.
Les choses se compliquent également de ce partage historique qui s'opère, au niveau des dernières ramifications de l'arbre généalogique, entre les enracinés fidèles à la tradition et ceux qui sortent du monde rural pour tenter l'aventure de la ville, et dans celle-ci, d'une vie qui les désolidarise des premières. Germa, dont les parents appartiennent au second groupe, mais qui a dans son enfance partagé la vie du premier, incarne bien cette rupture progressive, qui coupe les racines en rejetant l'ancien dans un passé perdu, mais en même temps permet d'en faire de l'histoire, et en particulier, d'élever à l'immortalité littéraire la figure de La Sibylle autrement condamnée à passer sans phrases comme les saisons. Enseignement proustien, à sa manière : pour recréer et faire vivre le monde dans l'art, il faut l'avoir intimement connu, mais s'en être retiré, pour éviter de se laisser entraîner par son cours inéluctable vers la mort et le silence.
De ce monde-là, donc, Germa est pour nous l'interprète autant que l'analyste - formant ainsi une sorte de couple fonctionnel (et un couple aux relations d'amour-haine) avec la Sibylle Quina, qui, elle, doit son surnom à une étrange capacité, issue du fond des âges : celle d'être également interprète des forces et des puissances à l'œuvre dans son monde immémorial, mais dont elle est trop partie prenante pour en comprendre le jeu autrement que par des intuitions mystérieuses et le traduire sous un autre langage que celui de l'oracle :
« Quina était pourtant la première à déceler une conduite étrange, un geste, un mot qui n'étaient pas prévus, un pas qui défiait l'équilibre, une décision laissée de côté, un raisonnement qui avait été combattu, et il en était résulté l'inattendu. L'impondérable dans les créatures s'expliquait pour elle par l'influence des esprits, favorables ou malins, mais venus en tout cas de l'au-delà. Grâce à une intuition très fine, elle pénétrait profondément les manifestations de la nature humaine ou simplement du milieu vital, ses éléments, ses causes et ses effets, et elle gagna rapidement une connaissance profonde de tous les rythmes de la conscience, de l'instinct, des forces telluriques qui se conjuguent dans le fatalisme de la continuité. Elle connaissait les hommes sans l'avoir jamais appris. Elle savait, une à une, quelles réactions correspondaient à tel type de personne en présence de telle situation. Elle devinait les pensées avant même que sa raison les ait découvertes. Un sourire la mettait sur ses gardes, de la même façon qu'une araignée tissant sa toile d'une feuille à l'autre d'un pied de mauve la décidait à faire étaler le grain sur l'aire, ou les épis de maïs égrenés encore humides du battage. Comme celui qui distingue de l'autre côté des montagnes si l'ombre qui monte est de fumée, de poussière ou de nuage ; comme celui qui dans la forêt reconnaît la trace d'un animal, à la saison de la chasse ou au temps des amours ; comme celui qui flaire dans le vent le péril, comme celui qui pressent dans l'atmosphère la confiance ou la trahison, ainsi elle vivait, intensément adaptée grâce à cette capacité primitive de défense, d'astuce, de prévision et de préconnaissance de la vie et des choses, que l'homme civilisé, réduit à vivre en troupeaux pacifiques, protégé par des conventions artificielles, perd petit à petit ou ne développe jamais complètement. Ainsi pouvait-elle aisément prendre un ascendant spirituel sur tous ceux pour qui ces dons innés ne faisaient que symboliser un pouvoir magique. On lui fit bientôt une réputation de voyante, de sorcière, qu'elle ne repoussa jamais complètement, bien qu'il lui répugnât d'être comparée à un quelconque exploiteur de naïvetés stupides. La vérité, c'est que Quina ne sut jamais à quel point sa condition spirituelle était puissante. Elle agit toujours sur un plan assez médiocre de vanité et de pure tendresse pour tout ce qui lui paraissait informe, créé dans un état temporaire d'imperfection, et cette tendresse était aussi grande que son mépris, car tout ce qu'elle aimait - créatures, formes, mystères, et la beauté elle-même - lui semblait décevant et froid à côté de ce qu'elle avait rêvé. L'amour est un état de lucidité et de clairvoyance. Celui qui aime est implacable ; et seules les âmes tièdes et indifférentes trouvent en elles-mêmes une justification aux misères de leur prochain et, en lui pardonnant, exigent leur propre pardon » (p.56-57).
Assurément, la narratrice - qui se dévoile ainsi elle-même en même temps que son objet - ne manque pas d'amour pour son personnage, car le lecteur est frappé par la distance qui sépare le portrait tout en contrastes de Quina d'une quelconque hagiographie ou du tableau naïf d'une paysannerie de pacotille à l'usage des nostalgiques urbains. Portraitiste « implacable », elle entre avec autant de sympathie dans les méandres des élans de générosité ou de tendresse de Quina, qu'elle se montre incisive et impitoyable dans le dévoilement de ses petitesses et de ses cruautés, et dans la dénonciation de ses fautes ou des limites de son intelligence. En tout cas jamais « tiède et indifférente », et éloignée de toute problématique du pardon - et s'interdisant à elle-même le pardon pour ce qui est, aux yeux d'une Quina, une trahison ?
Aussi bien pour Quina, qui voit ses collatéraux quitter la campagne, le problème est-il celui de l'héritage : elle-même vieille fille et sans enfants, Quina, avec sa lucidité proprement sibylline, se choisit deux héritiers symboliques, formant à leur tour un couple fonctionnel. D'un côté Custodio, l'enfant recueilli, plus ou moins débile et insaisissable, qui s'attache à elle pour partie (mais pour partie seulement) comme un petit animal à sa mère et se rêve en héritier bien concret de sa terre : un choix difficilement justifiable selon les canons du monde moderne, mais qui peut s'expliquer par l'intuition que ce Custodio, avec toutes ses défaillances, est l'emblème de l'enracinement fusionnel dans le monde dont Quina est la prophétesse, et peut-être aussi le dernier de ses proches sur qui s'exerce toute la puissance de sa magie. De l'autre côté, on retrouve Germa, en qui Quina pressent qu'elle pourrait avoir une héritière spirituelle initiée à ses mystères, si celle-ci acceptait de faire marche arrière, en quelque sorte, dans le mouvement familial de progrès qui l'arrache à la terre.
D'un côté comme de l'autre, Quina montre ainsi la profondeur et en même temps la limite de son intuition sibylline, car elle saisit instantanément ce qui, dans chaque être, est absolument essentiel à son point de vue, mais elle ne peut éviter l'échec de ses ambitions, par méconnaissance (ou ignorance volontaire) de tout ce qui, dans la complexité de la vie, peut contrarier ses rêves, et fait fatalement d'elle l'ultime rejeton stérile d'une famille qui n'est plus paysanne, et l'ultime détentrice d'une puissance immémoriale qui n'a plus place, dans le monde moderne, pour s'exercer sous la même forme. Ainsi y a-t-il de la part de Germa une forme de trahison, qui redouble l'abdication, par les collatéraux de Quina, de leur être paysan. Mais l'auteur suggère dans la dernière page l'unique possibilité d'une mutation salvatrice de la parole sibylline - possibilité fragile, à saisir ou à perdre, comme toutes les issues éventuelles au néant :
« Voici Germa, voici que le temps est venu pour elle de traduire la voix de sa sibylle. Mais peut-être son temps est-il improductif et néfaste et gardera-t-elle en réalité le silence, car qui est-elle pour être un peu plus que Quina et espérer que les temps nouveaux soient plus aptes à éclairer l'homme et à lui apporter la solution de lui-même ? Peut-être, en réalité, se figera-t-elle dans son incessant, lent ou vertigineux balancement, dans cette maison qu'elle habite fortuitement, et son histoire se fermera-t-elle hermétiquement sur le cercle des aspirations qu'elle n'aura pas su distinguer et accomplir, parce que justement il était trop tôt ou trop tard, parce qu'on ne comprend ou qu'on ne croit jamais assez, parce qu'on désire trop, et c'est tout le destin, parce que..., parce que... » (p.278).
07:48 Publié dans Petites notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : bessa-luis, la sibylle




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