24.02.2009
Antonio Lobo Antunes #2
Nous avions laissé l'ami portugais Antonio Lobo Autunes, il y a quelques mois, sur la première série Le cul de Judas, Mémoire d'éléphant, et Connaissance de l'enfer (lien); retrouvons-le donc avec une deuxième série: L'explication des oiseaux (Points-Seuil, 1991, 317 p.) et Fado Alexandrino (Métailié-Suites, 1998, 605 p.).
Il est intéressant de comparer les deux romans, qui se suivent dans la chronologie de l'auteur (éditions originales 1981 et 1983), autant pour ce qui les rapproche que pour ce qui les distingue.
On y retrouve d'abord les mêmes thèmes chers à Lobo Antunes (obsessionnels, même), diversement brodés: traumatismes de la guerre coloniale, dictature salazariste à l'agonie, vide existentiel et sentiment intense d'échec, alcoolisme, déliquescence du couple, déchirements familiaux, etc. Le tout orchestré avec le même brio stylistique déjà éprouvé dans les précédents romans, qui allie dans les mêmes longues phrases de type "stream of consciousness" (comme disent les faux savants fainéants grassement payés à ne rien foutre et dûment morigénés par notre omni-micro-président), perceptions de la réalité extérieure, expressions affectives, fantasmes et hallucinations, et associant divers points de vue par le jeu changeant des pronoms ou des personnes -- et cela sans perdre le lecteur dans la confusion, ce qui relève souvent de la prouesse.
L'explication des oiseaux cependant tient bien davantage de la série précédente, avec un unique narrateur qu'on devine fort autobiographique, et un cheminement personnel qui accumule les prises de conscience jusqu'au cataclysme final. Le titre, étrange, se justifie par le souvenir d'une scène d'enfance entre le protagoniste et son père (je vous laisse découvrir), et souligne par ce rappel l'ancrage terrifiant du roman et la justification de sa dynamique à partir des déterminations familiales, lourdement présentes: le personnage est né et a été élevé dans un milieu de bonne bourgeoisie proche des cercles dirigeants de la dictature de Salazar, et toutes ses tentatives pour se sortir par lui-même de ce carcan n'auront été que lamentables échecs sous l'oeil symbolique impitoyable d'un Père charognard attendant son heure...
De son côté, Fado Alexandrino manifeste une ambition plus ample: d'abord par sa structure "polyphonique" (comme disent, etc.), orchestrant les voix de plusieurs anciens combattants réunis dix ans après leur retour du Mozambique (pour changer de l'Angola, que Lobo Antunes a connu et qu'il évoquait dans ses précédents romans), avec une répartition des chapitres selon les personnages: au cours d'une longue nuit d'ivresse et de débauche, ces anciens (du troufion au lieutenant-colonel ensuite promu général) se confient à un autre camarade, un anonyme capitaine qui figure la conscience du romancier; le partage est cependant brouillé, de manière marginale, par l'interférence dans chaque chapitre de bribes relevant d'autres personnages que de celui auquel chaque chapitre est consacré -- mais là encore, sans confusion tant est maîtrisé le jeu des points de vue, ainsi rapprochés lorsqu'il s'agit de manifester des parallélismes ou des contrastes. La difficulté est initiale pour le lecteur, dans les premiers chapitres; mais lorsqu'on a bien compris le cadre général (discussion au cours d'une soirée d'anciens), et, dans ce cadre, la répartition des figures qui ne sont, pratiquement jusqu'à la fin, identifiées par les grades militaires ("le soldat", "le sous-lieutenant", etc.), on s'y retrouve très bien.
Outre cette organisation, le roman se distingue aussi par la place plus structurante, et plus massive, donnée l'histoire contemporaine dans son articulation précise, autour de la chute du régime de l'Estado Novo (révolution dite des oeillets): les chapitres se répartissent en trois parties égales, avant, pendant et après la révolution, par rapport à laquelle se positionnent très diversement les personnages.
On y suit donc les parcours divers de ces personnages, partis de positions sociales différentes et d'engagements intimes ou politiques également divergents -- mais finalement tous pareillement laminés par l'expérience de la guerre, et d'un impossible retour à la normalité: autant d'épaves dérivant au long d'un même cours d'échec et de dégradation, s'abîmant sur les mêmes écueils du couple, de la vie sociale et et de l'absurdité de l'existence; mais chacun à sa manière, selon son "génie" propre et conformément aux déterminations de son sort.
Plus que jamais le style virtuose de l'auteur s'en donne à coeur joie, réussissant à l'occasion à provoquer autant le rire que l'horreur... un vrai bonheur (noir). Le ton est une fois seulement volontairement rompu, dans l'un des derniers chapitres, qui laisse la parole à un personnage féminin jusqu'alors très secondaire, sous la forme, quasi, d'une nouvelle à l'intérieur du roman: celle-ci introduit sur l'histoire d'un des personnages un point de vue complémentaire, parfaitement tragique (au sens classique), énoncé sous la forme de l'oracle de la fatalité, et donne à cette figure féminine (la vieille bonne de la tante de l'agent de transmissions) une grandeur inoubliable.
Les deux romans toutefois se rejoignent par la fin: puisque l'un et l'autre sont des parcours vers la mort violente, comme ultime et nécessaire aboutissement de la tragédie... Mais je vous laisse découvrir les détails...
11:38 Publié dans Petites notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note





Ecrire un commentaire