05.02.2009

Apologie du bordel

pension eva.jpgSans prétention au sublime ou au transcendant, le petit roman d'Andrea Camilleri (surtout connu pour ses polars), La Pension Eva, vous offrira une agréable soirée avant de faire de beaux rêves (sauf, bien sûr, si vous avez regardé le clown sinistre à la télé ce soir: là, on ne peut rien pour vous).

En sicile également, mais dans les dernières années du fascisme, la vie d'une petite ville vue par un jeune garçon à l'approche de sa majorité, et surtout préoccupé par les mystères du gynécée, sous les espèces du bordel local (la pension Eva en question) dont une complicité avec le fils du patron lui ouvrira la petite porte (aux jours de "relâche", car ces dames ont leur convention collective)...

Rien de scabreux ou de lubrique: au contraire, une belle histoire faite de plusieurs histoires croisées, qui sont autant de figures de l'amour entraperçu dans son temple, sous l'oeil humide et émerveillé d'un galopin faisant ses premiers pas dans la vie. En outre, la deuxième moitié du livre fait entrer la grande histoire dans la petite, avec le pilonnage de l'île par les troupes alliées, et on y trouve, ici ou là, sans nuire à la tonalité d'ensemble du livre, quelques éclats de la même grandeur tragique qui fait tout le fond, par exemple, du terrible roman de Malaparte, La peau (évoquant les mêmes événements, à Naples); ainsi ce beau passage, à la manière de Pompéi, montrant le héros attelé au déblaiement d'un tas de ruine après bombardement:

"Quand le nuage se dissipa, il s'aperçut que le mur, en tombant, avait découvert une espèce d'arcade sous laquelle était dressée une très belle statue de marbre blanc. Celle d'une jeune fille grandeur nature, complètement nue, la tête dressée, les cheveux en chignon, les seins de forme parfaite, les yeux fermés, la bouche ouverte dans un cri silencieux, les mains unies en prière. Que représentait cette oeuvre étrange? Qu'il y eût des statues de femmes nues dans un bordel était normal, mais ce qui ne l'était pas, c'était l'attitude du personnage qui eût mieux convenu à une église. Il s'approcha, la toucha. Ce n'était pas du marbre, mais de la chair. Un catàfero, un cadavre féminin changé en statue par la rigidité de la mort et par la poussière. On ne voyait pas de blessures, elle était intacte, elle avait dû mourir sous la poussière de l'effondrement, qui l'avait complètement recouverte et étouffée."

(édition Métailié 2007, p. 122-123.)

Le seul (petit) reproche qu'on puisse faire est à la traduction française, qui s'est efforcée de rendre les termes dialectaux ou apparentés par des barbarismes en français, ce qui me semble sonner assez faux et tomber à plat. Mais on s'y habitue vite et on n'y prête guère attention.

Enfin, Points-Seuil vient d'avoir la bonne idée de reprendre le livre en poche, pour une pincée d'euros.pension eva LP.jpg

Commentaires

il y a longtemps que je n'étais pas venu vous rendre visite, j'avais tort, car votre blog est toujours aussi intéressant, et plein de suggestions de lectures!

Ecrit par : Alain L. | 19.02.2009

- Papa, c’est vrai, que dedans cette maison, les hommes peuvent louer des femmes nues? (...)

- Oui, (...)

- Ils les louent à l’année?

- Non, pour un quart d’heure, une demi-heure.

- Et qu’est-ce qu’ils en font ?

- Ils se les regardent.


... extrait publié à l'adresse

http://blogs.ac-amiens.fr/disciplines/let_convolvulus/index.php?2007/10/14/61-andrea-camilleri-la-pension-eva

par Agnès Orosco, qui, elle aussi, a bien aimé cette histoire.

Ecrit par : Cochonfucius | 19.02.2009

C'est amusant, ces gens qui établissent des liens entre blogs. Merci donc à cochonfucius ^^.
Celui-ci est infiniment fréquentable. Si tous les "sites pédagogiques" étaient de ce tonneau ! Et je n'ai pas lu la plupart des auteurs qu'il évoque, sauf Milena Agus, qui m'a éblouie dès que publiée, et de qui il reste un premier roman non traduit et, m'a-t-on dit, fort violent : "Mentre dorme il pesce cane".

Ecrit par : A.O | 20.02.2009

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