03.02.2009

Aveuglement et lucidité

aveuglement.jpgImaginez que, dans le beau pays où vous vivez, du jour au lendemain, tout le monde devienne aveugle... Si vous avez du mal, l'excellent J. Saramago (prix Nobel portugais de littérature en 1998) vous a mâché le travail, dans sa fable terrifiante L'aveuglement (points-seuil, 1997), qui suit minutieusement l'effondrement progressif de la société rendue à l'état de sauvagerie totalement désorganisée... ou plutôt libre de voir émerger  de micro-organisations improvisées en fonction des circonstances; celle qui retient d'abord l'attention est celle qui se met vite en place dans le centre d'internement où le gouvernement a d'emblée décidé de parquer les contaminés (espérant éviter que le fléau n'atteigne toute la population), aveugles qui, abandonnés à eux-mêmes, se trouvent rapidement sous le joug d'un groupe d'aveugles qui les terrorisent et les rançonnent de la manière la plus sauvage... De quoi réfléchir dûment (à la manière de Carnéade?) sur ce qui fonde la justice et rend possible la communauté de vie entre les hommes... Le tout avec un grain de sable dans le mécanisme: sans qu'on sache pourquoi, une femme (et elle seule) a échappé à la contagion, et se chargera de sortir elle-même, son mari et quelques autres de cet enfer concentrationnaire, et de maintenir un minimum d'humanité dans les rapports humains au sein d'un monde livré au chaos.

pieter-brueghel-21.jpgC'est proprement terrifiant -- et comme toujours chez le Maître Saramago, pétillant d'intelligence, à la fois drôle et grinçant, avec une implacable analyse de la manière dont les sociétés qui se veulent libres et démocratiques sont en permanence menacées de sombrer dans l'horreur et la violence (n'oubliez pas que le Maître, fort âgé, appartient à la génération qui, au Portugal, a connu les quarante et quelques années de dictature salazariste). Uns des aspects les plus forts, d'ailleurs, du roman, c'est l'attention elle-aussi implacable aux effets directs de cet aveuglement universel sur l'hygiène: conséquences évidentes, si on y pense, et dont la mise en relief montre bien dans quoi, malgré qu'il en ait, l'homme se vautre lorsqu'il est réduit à sa nature 'aveugle'. Et on a bien sûr constamment sous les yeux (si je puis dire) le magnifique tableau de Brueghel, que vous irez voir ventre à terre au non moins magnifique musée Capodimonte, sur les hauteurs de Naples (rappelez-vous: la deuxième plus sublime ville de l'univers après Rome).

 

lucidité.jpgMais l'histoire ne s'arrête pas là: on prend les mêmes et on recommence, quatre ans plus tard,, avec La Lucidité (points-seuil, 2006), dans la même ville, où cette fois se produit un événement inouï: lors des élections municipales, tous les électeurs votent (aucune abstention)... et une écrasante majorité (dans les 90%) vote... blanc. Phénomène inexplicable, qui alors déclenche une autre réaction terrible de paranoïa du gouvernement, mettant peu à peu en place un système de blocus concentrationnaire de la capitale "rebelle" pour empêcher la "contagion" du "mal" incontrôlable que constitue  ce vote blanc quasi-unanime, d'ailleurs répété sous d'autres formes et avec d'autres modulations en d'autres occasions; dans ce contexte, un lien finit par être fait avec le drame précédent (celui de l'aveuglement), réintroduisant par force les mêmes acteurs sur le devant de la scène, pour les conduire au drame ultime.

Cette fable-là est, en apparence d'abord plus légère, moins brutale que sa petite soeur; mais, outre que le point final rétablit la balance, elle n'est pas moins hantée par le même sentiment d'horreur devant cette sorte de monstrueux serpent politique qui, à partir d'un message démocratique hors-normes et incompréhensible pour le pouvoir, parce qu'il échappe à son contrôle, se mord la queue en étouffant, au besoin par le meurtre, toute liberté dans ses anneaux. Ample matière à réflexion pour nos fragiles démocraties...

Bref, à lire de toute urgence.

 

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