14.12.2008

Inutile, La Princesse de Clèves?

Comme on sait, un Grand Homme contemporain (petit par la taille, mais immense par l'esprit) a pris, il y a peu, La Princesse de Clèves en exemple de connaissance inutilement fourguée aux jeunes esprits innocents par une Education Nationale ignorante des vraies valeurs de la vraie vie et complètement à côté de la plaque.

Apparemment, le petit Marcel avait commis la même erreur d'appréciation, si l'on en croit ce passage, consacré à la musique, qui peut aussi bien s'appliquer à la littérature et l'évoque :

"Il savait que le souvenir même du piano faussait encore le plan dans lequel il voyait les choses de la musique, que le champ ouvert au musicien n'est pas un clavier mesquin de sept notes, mais un clavier incommensurable, encore presque tout entier inconnu, où seulement çà et là, séparées par d'épaisses ténèbres inexplorées, quelques−unes des millions de touches de tendresse, de passion, de courage, de sérénité, qui le composent, chacune aussi différente des autres qu'un univers d'un autre univers, ont été découvertes par quelques grands artistes qui nous rendent le service, en éveillant en nous le correspondant du thème qu'ils ont trouvé, de nous montrer quelle richesse, quelle variété, cache à notre insu cette grande nuit impénétrée et décourageante de notre âme que nous prenons pour du vide et pour du néant. Vinteuil avait été l'un de ces musiciens. En sa petite phrase, quoiqu'elle présentât à la raison une surface obscure, on sentait un contenu si consistant, si explicite, auquel elle donnait une force si nouvelle, si originale, que ceux qui l'avaient entendue la conservaient en eux de plain−pied avec les idées de l'intelligence. Swann s'y reportait comme à une conception de l'amour et du bonheur dont immédiatement il savait aussi bien en quoi elle était particulière, qu'il le savait pour La princesse de Clèves ou pour René, quand leur nom se présentait à sa mémoire. Même quand il ne pensait pas à la petite phrase, elle existait latente dans son esprit au même titre que certaines autres notions sans équivalent, comme la notion de lumière, de son, de relief, de volupté physique, qui sont les riches possessions dont se diversifie et se pare notre domaine intérieur. Peut−être les perdrons−nous, peut−être s'effaceront−elles, si nous retournons au néant. Mais tant que nous vivons, nous ne pouvons pas plus faire que nous ne les ayons connues que nous ne le pouvons pour quelque objet réel, que nous ne pouvons par exemple douter de la lumière de la lampe qu'on allume devant les objets métamorphosés de notre chambre d'où s'est échappé jusqu'au souvenir de l'obscurité. Par là, la phrase de Vinteuil avait, comme tel thème de Tristan par exemple, qui nous représente aussi une certaine acquisition sentimentale, épousé notre condition mortelle, pris quelque chose d'humain qui était assez touchant. Son sort était lié à l'avenir, à la réalité de notre âme dont elle était un des ornements les plus particuliers, les mieux différenciés. Peut−être est−ce le néant qui est le vrai et tout notre rêve est−il inexistant, mais alors nous sentons qu'il faudra que ces phrases musicales, ces notions qui existent par rapport à lui, ne soient rien non plus. Nous périrons, mais nous avons pour otages ces captives divines qui suivront notre chance. Et la mort avec elles a quelque chose de moins amer, de moins inglorieux, peut−être de moins probable."

(Du côté de chez Swann, Pléiade t. 1, 1987, pp. 343-344)

Heureusement, tout de même, que nous avons, nous, un phare de la pensée pour éclairer notre aveuglement.

Mais soyons justes envers notre Grand Homme: on peut le soupçonner de tout, mais certainement pas d'avoir lu La Recherche (ni La Princesse de Clèves, d'ailleurs).

Nénuphars neurasthéniques et parents dantesques

Juste pour le plaisir, cette page merveilleuse inspirée par le souvenir d'une promenade le long de la Vivonne:

"Bientôt le cours de la Vivonne s'obstrue de plantes d'eau. Il y en a d'abord d'isolées comme tel nénufar à qui le courant au travers duquel il était placé d'une façon malheureuse laissait si peu de repos que, comme un bac actionné mécaniquement, il n'abordait une rive que pour retourner à celle d'où il était venu, refaisant éternellement la double traversée. Poussé vers la rive, son pédoncule se dépliait, s'allongeait, filait, atteignait l'extrême limite de sa tension jusqu'au bord où le courant le reprenait, le vert cordage se repliait sur lui−même et ramenait la pauvre plante à ce qu'on peut d'autant mieux appeler son point de départ qu'elle n'y restait pas une seconde sans en repartir par une répétition de la même manoeuvre. Je la retrouvais de promenade en promenade, toujours dans la même situation, faisant penser à certains neurasthéniques au nombre desquels mon grand−père comptait ma tante Léonie, qui nous offrent sans changement au cours des années le spectacle des habitudes bizarres qu'ils se croient chaque fois à la veille de secouer et qu'ils gardent toujours ; pris dans l'engrenage de leurs malaises et de leurs manies, les efforts dans lesquels ils se débattent inutilement pour en sortir ne font qu'assurer le fonctionnement et faire jouer le déclic de leur diététique étrange, inéluctable et funeste. Tel était ce nénufar, pareil aussi à quelqu'un de ces malheureux dont le tourment singulier, qui se répète indéfiniment durant l'éternité, excitait la curiosité de Dante, et dont il se serait fait raconter plus longuement les particularités et la cause par le supplicié lui−même, si Virgile, s'éloignant à grands pas, ne l'avait forcé à le rattraper au plus vite, comme moi mes parents."


Proust, Du côté de chez Swann, Pléiade t. 1, 1987, pp. 166-167

Proust épicurien

l y a dans la psychologie de l'amour chez Proust un esprit d'analyse que n'auraient certainement pas renié Epicure et son propagandiste romain Lucrèce, dont on continuera à parler mercredi prochain.

Pour se limiter au Côté de chez Swann que je relis en ce moment, je relève ces passages qui, parmi beaucoup d'autres, sont fort concordants avec la doctrine (les paginations renvoient à la nouvelle édition Pléiade, t. 1):

Sur la spécificité des douleurs psychiques, comparées aux douleurs physiques, auxquelles elles sont très supérieures par essence:

"Comme si ç'avait été une douleur physique, les pensées de Swann ne pouvaient pas l'amoindrir ; mais du moins la douleur physique, parce qu'elle est indépendante de la pensée, la pensée peut s'arrêter sur elle, constater qu'elle a diminué, qu'elle a momentanément cessé. Mais cette douleur−là, la pensée, rien qu'en se la rappelant, la recréait. Vouloir n'y pas penser, c'était y penser encore, en souffrir encore." (p. 271)

Sur le processus pervers par lequel la souffrance même entretient le sentiment d'amour, sentiment qui se nourrit de lui-même indépendamment de la personne à qui il s'adresse (c'est au moment où Swann essaie vainement de persuader Odette de n'aller pas à un spectacle sans lui):

"Odette depuis un moment donnait des signes d'émotion et d'incertitude. A défaut du sens de ce discours, elle comprenait qu'il pouvait rentrer dans le genre commun des "laïus" et scènes de reproches ou de supplications, dont l'habitude qu'elle avait des hommes lui permettait, sans s'attacher aux détails des mots, de conclure qu'ils ne les prononceraient pas s'ils n'étaient pas amoureux, que du moment qu'ils étaient amoureux, il était inutile de leur obéir, qu'ils ne le seraient que plus après. Aussi aurait−elle écouté Swann avec le plus grand calme si elle n'avait vu que l'heure passait et que pour peu qu'il parlât encore quelque temps, elle allait, comme elle le lui dit avec un sourire tendre, obstiné et confus, "finir par manquer l'ouverture !"" (p. 286)

Sur les peines, conséquence nécessaire de l'amour, et excédant de beaucoup le plaisir (à propos de Swann, confronté soudain à la sonate de Vinteuil qui lui rappelle les premiers temps de son amour pour Odette):

"A ce moment−là, il satisfaisait une curiosité voluptueuse en connaissant les plaisirs des gens qui vivent par l'amour. Il avait cru qu'il pourrait s'en tenir là, qu'il ne serait pas obligé d'en apprendre les douleurs ; comme maintenant le charme d'Odette lui était peu de chose auprès de cette formidable terreur qui le prolongeait comme un trouble halo, cette immense angoisse de ne pas savoir à tous moments ce qu'elle avait fait, de ne pas la posséder partout et toujours !" (p. 340)

A contrario, le Narrateur a évoqué peu avant le jugement sévère d'Oriane sur cette liaison :

"Ce pauvre Swann, dit ce soir−là Mme Des Laumes à son mari, il est toujours gentil, mais il a l'air bien malheureux. Vous le verrez, car il a promis de venir dîner un de ces jours. Je trouve ridicule au fond qu'un homme de son intelligence souffre pour une personne de ce genre et qui n'est même pas intéressante, car on la dit idiote", ajouta−t−elle avec la sagesse des gens non amoureux, qui trouvent qu'un homme d'esprit ne devrait être malheureux que pour une personne qui en valût la peine ; c'est à peu près comme s'étonner qu'on daigne souffrir du choléra par le fait d'un être aussi petit que le bacille virgule. (p. 337)

La nécessité des douleurs est d'ailleurs soulignée un peu plus loin par le Narrateur :

"Il se rappela ces soirs de clair de lune où, allongé dans sa victoria qui le menait rue la Pérouse, il cultivait voluptueusement en lui lesémotions de l'homme amoureux, sans savoir le fruit empoisonné qu'elles produiraient nécessairement. Mais toutes ces pensées ne durèrent que l'espace d'une seconde, le temps qu'il portât la main à son coeur, reprît sa respiration et parvînt à sourire pour dissimuler sa torture. Déjà il recommençait à poser ses questions. Car sa jalousie qui avait pris une peine qu'un ennemi ne se serait pas donnée pour arriver à lui faire assener ce coup, à lui faire faire la connaissance de la douleur la plus cruelle qu'il eût encore jamais connue, sa jalousie ne trouvait pas qu'il eût assez souffert et cherchait à lui faire recevoir une blessure plus profonde encore. Telle, comme une divinité méchante, sa jalousie inspirait Swann et le poussait à sa perte. " (p. 358-359)

(La dernière métaphore est d'ailleurs très lucrétienne, à sa manière!)

 

Amis du petit Marcel...

... ce site est pour vous (lien): je l'ai trouvé en cherchant une image de la Zeporah de Botticelli, à laquelle Swann associe l'image d'Odette (Pléiade, nouv. éd., t. 1, p. 219)

Le maître d'oeuvre dudit site y a réuni une ample documentation sur les références de la Recherche : pratique, agréable, bien fait!

Voilà donc, tirés de ce site, le Botticelli en question:

zipporah.jpg

 

Quant au buste de Rizzo (ou Riccio), auquel le même Swann compare la tête de son cocher Rémi (ibid.), je l'ai trouvé sur un autre site (lien) lui aussi consacré à Proust :

rizzo loredan.jpg

NB: "en vrai", le Botticelli est visible à la Chapelle Sixtine, le Rizzo au Museo Correr de Venise; contrairement à ce qu'indique Proust, le Loredan en question n'était pas doge -- 'doctus cum libro': c'est la note de l'édition Pléiade qui me l'apprend -- j'imagine qu'il a dû confondre avec le doge Loredan peint par Bellini:

bellini loredano.jpg

Pour finir, pas besoin d'aller loin pour voir le célébrissime portrait de vieillard de Ghirlandaio, que l'esthète (ibid., toujours) rapproche de M. de Palancy, puisqu'il est au Louvre:

ghirlandaio_old_man.jpg

 

09.12.2008

Un autre Hernan Rivera Letelier

rivera letelier purgatoire.jpgAprès La Reine Isabel chantait des chansons d'amour, évoqué hier, voici Les trains vont au purgatoire, du même Hernan Rivera Letelier (Métailié, 2003, 143 p., 15€).

Un même monde, mais vu autrement, et à travers d'autres figures: vu d'abord en mouvement, puisque tout le roman évoque un voyage poussif de quatre jours en train -- l'interminable trajet Sud-Nord du Chili, conduisant le petit troupeau humain au fond du désert saplêtrier. S'y côtoient diverses figures, d'origines différentes mais toutes de milieu humble (nous sommes dans les voitures de troisième classe), avec du reste ici ou là un clin d'oeil aux personnages du premier roman (notamment la rabelaisienne Ambulance, exerçant son commerce derrière une tenture près des toilettes). Forcément, les contacts se nouent, les langues, elles, se délient, les péripéties égaient ou attristent l'équipage; et dans la lignée de l'écriture de La Reine Isabel, le narrateur cède régulièrement la place à une autre voix, ici celle d'un conteur populaire dévidant par épisodes une histoire-clé dans "l'économie" (comme on dit) du récit. Et bien sûr, avec en décor illimité et oppressant l'immensité sans bornes du désert, forme géologique du purgatoire où sont (en)traînées ces âmes perdues.

Et ici comme dans les autre récits du même auteur, on s'attache à ces personnages souvent misérables ou à peine mieux, portant avec leur maigre baluchon le fardeau de leurs peines et le poids de leur destin, tandis qu'aussi bien l'interminable cheminement du train que la dévoration du soleil lentement dissolvent la vie comme un cadavre se fait squelette. Avec, ici encore, de très beaux passages, par exemple:

"Une sensation terriblement proche de la détresse, qu'il est incapable de définir avec des mots: eux aussi ont peu à peu rejoint les trous de sa mémoire. La solitude du désert a effacé les mots l'un après l'autre pour laisser seulement le nom de cette femme lumineuse scintiller, solitaire, dans le firmament de sa mémoire, un nom qu'il ne peut s'empêcher de répéter jour après jour comme une psalmodie d'amour qui se mêle au sifflement du vent insensible passant à travers les trous de son chapeau de fantôme, à travers son regard transparent, à travers les ruines douloureuses de son pauvre coeur de spectre." (p. 97-98)

Spectres et purgatoire ne sont du reste pas qu'une image: ici en effet l'auteur s'essaie au genre du cosiddetto 'réalisme merveilleux' (ou 'fantastique'), et offre une vision saisissante de ce qui se révèle être une danse macabre montée sur des rails qui n'existent plus que la mémoire des morts. Une même condition d'abandon et de dépérissement réunit les 'vrais' morts du train et du récit, et ces fantômes errants conscients ou non de leur état d'âmes en peine... On est alors ici assez proche du Pedro Paramo de Juan Rulfo que j'évoquais il y a peu. Mais avec, bien sûr, ici en toile de fond toujours le même univers à la fois concentrationnaire (à sa manière) et mythique des exploitations minières, déchirant le sol du désert dans une entreprise prométhéenne qui laisse derrière elle, entre les décombres blanchis des compagnies fantômes, des foules de cadavres embaumés dans le nitrate comme autant de nouvelles momies d'Atacama.

 

 

Le premier roman de Hernan Rivera Letelier

rivera letelier reine.jpgJ'ai déjà eu l'occasion de parler du romancier chilien Hernan Rivera Letelier; j'y reviens, avec La reine Isabel chantait des chansons d'amour, son premier roman (trad. fr. Métailié, 1997, 200 p.), qui campe bien droit dans ses bottes l'univers spécifique de l'auteur: le microcosme des campements salpêtriers du désert d'Atacama, dans le nord du Chili, qui constitue, de fait, le milieu d'origine de HRL.

Un monde doublement et même triplement défavorisé, au pire sens du terme; d'abord victime d'une exploitation forcenée, au bénéfice des grands propriétaires, à peine adoucie par de petits aménagements acquis au prix du sang par la lutte ouvrière; ensuite, cible de choix de la répression politique menée à coups de brimades et d'exécutions sommaires par la dictature de Pinochet; enfin, un monde sinistré par la crise économique, vidant les campements les uns après les autres par vagues massives de licenciements secs rendant le désert à son immémorial abandon.

Et pourtant, rien de plus vivant, à sa manière, que ce monde romanesque-là; un monde qui malgré toutes ses disgrâces s'acharne à vivre envers et contre tout, jaloux de son honneur si souvent bafoué, fier de ses luttes et de ses achèvements, un monde dur, violent, cruel,  pourtant vivifié par tout ce qu'il est permis aux individus dans les pires circonstances de tisser de liens d'affection et de solidarité, si fragiles soient-ils, et profondément attaché à ce désert de silice au visage d'enfer sur terre, magnifiquement évoqué par l'auteur. Par exemple:

"La nuit restait sans réponse. Pas un bruit de feuilles, pas un frottement d'élytres, pas un battement d'ailes, pas un craquement de branches ne troublait la nuit tellurique du désert. Il n'y avait que le silence et la lune. Et la lune, illuminant une fondrière de sel spongieux, une étendue de désert lézardée par l'humidité des brouillards ou encore un sol couvert de pierres laminées aux strates affûtées et cassantes, prêtait à la nuit et au silence un onirique éclat de larve." (p. 113)

"Mais la Reine Isabel n'échangeait son foutu désert contre rien au monde. Dans cette aridité elle se sentait mieux qu'un marin en pleine mer. Ses sens s'étaient parfaitement adaptés à la nudité lunaire de ces terres abandonnées où ne fleurit que l'ombre de la pierre, où le silence de ses blancheurs infinies a un bruissement de planète, où tout à coup la solitude est soulignée, douloureusement, par le vol obscur d'une hirondelle assoiffée, le soudain prodige d'un papillon orangé, la vision hallucinante d'un renard fou, traversant la froide gelée de l'hiver ou le trait rapide et nerveux de l'inéluctable lézard bleuté." (p. 56)

L'auteur s'attache à décrire avec une minutie à la fois amusée et compatissante les heurs et malheurs de ce petit monde bercé par les mélodies de chansons populaires mexicaines, avec pin-ups de magazines pornos comme unique support du rêve -- et, dans ce premier roman, frappé par la mort de sa plus illustre putain, la vénérable "Reine Isabel", selon ses propres termes "née pour être pute comme la poule pour le pot-au-feu", à la fois mère, femme et soeur de nombre de ces pauvres mineurs célibataires abandonnés à la solitude.

Il joue et en même temps s'amuse du stéréotype de la "pute au grand coeur", décliné et modulé, derrière cette figure archétypale, en une diversité de figures annexes, depuis les moins amènes et les plus rudes de ces dames jusqu'à la colossale incarnation de la Prostitution en la chair  suante et titanesque de "la plus grosse pute du désert", mythique dévoreuse d'hommes dite l'Ambulance, dans ce  naufrage de la dignité civile où la collation de surnoms tient lieu de nouveau baptême à usage interne.

C'est peu dire que les esprits prudes et compassés, farouches défenseurs de bonnes moeurs et du beau langage en littérature, n'y trouveront pas leur compte. Les autres (nombreux, espérons) se plairont à cette évocation aux accents volontiers épiques de l'amour mercenaire comme seul refuge de désir et du besoin de tendresse dans un monde privé de tout, avec certaines pages -- comme la description plus qu'enlevée des orgasmes feints d'une passionaria de la simulation -- méritant leur place dans une anthologie du genre.

Entre le pathétique et le ridicule, voire le sordide, il y a toujours place pour la tendresse et le respect, parfois pour la grandeur, celle caractéristique de ces micro-héros d'un quotidien affreux, abandonnés de Dieu et des hommes aux marges (mais aussi au coeur) des tourments de l'Histoire, toujours présente en profil de spectre à l'arrière-plan des souvenirs d'un monde quasi-mort, pleurant discrètement sa propre disparition implacable.

 

08.12.2008

Addendum bibliographique: Cicéron, Ad familiares

Puisque j'évoquais les lettres Ad familiares de l'ami Cicéron : je recommande très, très vivement l'édition italienne parue l'an dernier dans la collection BUR en deux volumes (2007, 1800 pages en pagination continue), un vraie merveille à vous tirer des larmes d'émotion.

Cic Fam.jpg

Le texte latin, suivant l'ordre traditionnel des lettres, est repris de l'édition Shackleton-Bailey, qui fait autorité, mais dans les notes le texte de SB est à l'occasion corrigé là où les interventions de l'éminent éditeur anglosaxon sont jugées inopportunes; la traduction italienne est vive et très agréable à lire; l'ensemble de l'introduction, de l'annotation (très développée et précise) et des présentations introductives de chaque livre est absolument excellent. Le tout avec une typographie de très bonne qualité. Un vrai bonheur à grimper aux rideaux en faisant "houba-houba", je vous dis.

Quant à l'édition SB, elle est disponible (dans sa dernière version datant de 2001) en trois volumes dans la collection Loeb :

Cic Fam SB.jpg

Noter que cette édition ne présente pas la Correspondance dans l'ordre traditionnel des manuscrits, mais dans un ordre chronologique reconstitué (parfois avec des incertitudes) par l'éditeur moderne; d'où un double système de référence: soit suivant le classement traditionnel (livre + numéro de lettre), soit par numéro de lettre (sans numéro de livre) selon cet ordre chronologique; exemple: Letter 189 (SB) = Ad fam. IX, 22, pour la lettre que j'évoquais dans ma note précédente. Cette édition est utile et bien faite, mais l'annotation est plutôt sommaire.

Cri du coeur flaubertien

... Et puisque j'ai Madame Bovary en main, voici, pour faire de beaux rêves lettrés, en guise de Pensée du jour, ce magnifique passage évoquant le mépris de Rodolphe pour les déclarations d'Emma:

"Parce que des lèvres libertines ou vénales lui avaient murmuré des phrases pareilles, il ne croyait que faiblement à la candeur de celles-là; on en devait rabattre, pensait-il, les discours exagérés cachant les affections médiocres; comme si la plénitude de l'âme ne débordait pas quelquefois par les métaphores les plus vides, puisque personne, jamais, ne peut donner l'exacte mesure de ses besoins, ni de ses conceptions, ni de ses douleurs, et que la parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles."

(Folio, p. 265-266).

"Habemus facetum consulem"

C'est par cette formule ("nous avons un consul facétieux"), dit-on, que Caton le Jeune -- à mi-chemin, sans doute, entre l'hommage et le mépris -- salua la prestation de Cicéron à l'occasion du procès de Murena: dans son plaidoyer de défense, l'illustre avocat (qui était dans les derniers jours de son consulat) sapa l'argumentaire d'accusation dudit Caton, en s'en prenant à l'adhésion de ce dernier à la doctrine stoïcienne; il sut  tourner en ridicule l'intransigeance de l'adversaire, en se moquant notamment du dogme stoïcien selon lequel toutes les fautes morales, en tant que telles, sont égales (tout manquement à la droiture morale est un manquement, peu importe le degré et les conséquences): à raisonner ainsi, prétend Cicéron, il faudrait croire qu'il n'est pas plus grave de tuer son père que d'égorger un poulet sans raison.

Il faut dire qu'a priori, Cicéron n'avait pas la partie facile: en effet, il défendait son successeur désigné, accusé (certainement à juste raison, d'ailleurs) par Caton de corruption électorale -- précisément au titre de la lex tulliana de ambitu, votée très peu de temps auparavant sur la proposition vertueuse de Cicéron lui-même... Caton avait alors eu beau jeu de dénoncer Cicéron, proposant d'un côté une loi anti-corruption pour défendre de l'autre un corrupteur notoire. A cela donc, Cicéron rétorque que l'un n'est pas incompatible avec l'autre, puisque pour lui, bien entendu, Murena est innocent; mais surtout que, face à des circonstances dramatiques (on est en pleine crise au moment de la répression de la conjuration de Catilina, fin 63), il ne faut pas faire les oies blanches effarouchées devant les moindres pécadilles, mais serrer les rangs pour se concentrer sur le plus important et le plus grave; autrement dit, en cherchant des poux dans la tête de Murena, Caton dans son aveuglement rigoriste fait le lit des révolutionnaires sanguinaires.

Bref, tout ceci pour dire que, comme souvent, la tradition scolaire a été bien injuste en véhiculant à plaisir l'image d'un Cicéron pisse-froid, alors qu'il fut un maître de l'humour -- pas toujours très relevé, ni (surtout) très opportun, ce qui lui a d'ailleurs valu bien des soucis à  l'occasion: c'était de ces gens parfaitement incapables de résister au plaisir d'un mot d'esprit, d'un calembour ou d'une vacherie bien affûtée, fût-ce au risque de se faire des ennemis mortels, comme cela lui est arrivé plus d'une fois.

En outre, c'est au même Cicéron que l'on doit, bien avant Bergson, deux textes capitaux sur la théorie du comique: le premier est le long excursus du livre II du De oratore, baptisé par les érudits le 'De ridiculis', qui analyse très en détail les ressources offertes à l'orateur pour susciter le rire de son auditoire: précieux document, donc, tant pour l'histoire de la rhétorique que pour celle de l'esprit comique; le second est beaucoup moins connu, et rarement cité, bien à tort: il s'agit de l'essentiel de la lettre Ad familiares IX, 22, à Paetus (qui dira quelque chose à nos amis agrégatifs) l'un de ses amis de plus longue date, avec lequel Cicéron entretint des relations particulièrement étroites et familières: en pendant au 'De ridiculis' on peut parler ici d'un 'De obscaenis', même si la longueur et l'envergure du traitement ne sont pas comparables; en tout cas un 'de l'obscénité' qui n'a pas son pareil parmi les textes anciens conservés, et qui, bien entendu, fourmille d'exemples croustillants, notamment de propos anodins au pied de la lettre mais parfaitement obscènes dans un certain contexte.

Sans doute un tel amateur aurait-il apprécié à sa juste valeur ce petit passage que j'ai croisé récemment dans Madame Bovary, et qui se situe  au moment où Rodolphe a offert ses services pour accompagner Emma en promenade à cheval :

"Quand le costume fut prêt, Charles écrivit à M. Boulanger (=Rodolphe) que sa femme était à sa disposition, et qu'ils comptaient sur sa complaisance." (Folio, p. 226)

Comme quoi, Cicéron - Flaubert, même combat.

 

Martine II : elle revient, et elle n'est pas contente

Voilà un VRAI scoop :

martine revient.jpg

 

Avec, comme dans l'ancienne formule, tout ce qu'il vous faut pour créer vos propres Martine, et en page d'accueil, un "best of"; personnellement, j'aime beaucoup celle-ci :

martine sspapiers.jpg
Rendez-vous sur le (nouveau) site : http://www.cafe-philo.net/index.php

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