14.12.2008
Proust épicurien
l y a dans la psychologie de l'amour chez Proust un esprit d'analyse que n'auraient certainement pas renié Epicure et son propagandiste romain Lucrèce, dont on continuera à parler mercredi prochain.
Pour se limiter au Côté de chez Swann que je relis en ce moment, je relève ces passages qui, parmi beaucoup d'autres, sont fort concordants avec la doctrine (les paginations renvoient à la nouvelle édition Pléiade, t. 1):
Sur la spécificité des douleurs psychiques, comparées aux douleurs physiques, auxquelles elles sont très supérieures par essence:
"Comme si ç'avait été une douleur physique, les pensées de Swann ne pouvaient pas l'amoindrir ; mais du moins la douleur physique, parce qu'elle est indépendante de la pensée, la pensée peut s'arrêter sur elle, constater qu'elle a diminué, qu'elle a momentanément cessé. Mais cette douleur−là, la pensée, rien qu'en se la rappelant, la recréait. Vouloir n'y pas penser, c'était y penser encore, en souffrir encore." (p. 271)
Sur le processus pervers par lequel la souffrance même entretient le sentiment d'amour, sentiment qui se nourrit de lui-même indépendamment de la personne à qui il s'adresse (c'est au moment où Swann essaie vainement de persuader Odette de n'aller pas à un spectacle sans lui):
"Odette depuis un moment donnait des signes d'émotion et d'incertitude. A défaut du sens de ce discours, elle comprenait qu'il pouvait rentrer dans le genre commun des "laïus" et scènes de reproches ou de supplications, dont l'habitude qu'elle avait des hommes lui permettait, sans s'attacher aux détails des mots, de conclure qu'ils ne les prononceraient pas s'ils n'étaient pas amoureux, que du moment qu'ils étaient amoureux, il était inutile de leur obéir, qu'ils ne le seraient que plus après. Aussi aurait−elle écouté Swann avec le plus grand calme si elle n'avait vu que l'heure passait et que pour peu qu'il parlât encore quelque temps, elle allait, comme elle le lui dit avec un sourire tendre, obstiné et confus, "finir par manquer l'ouverture !"" (p. 286)
Sur les peines, conséquence nécessaire de l'amour, et excédant de beaucoup le plaisir (à propos de Swann, confronté soudain à la sonate de Vinteuil qui lui rappelle les premiers temps de son amour pour Odette):
"A ce moment−là, il satisfaisait une curiosité voluptueuse en connaissant les plaisirs des gens qui vivent par l'amour. Il avait cru qu'il pourrait s'en tenir là, qu'il ne serait pas obligé d'en apprendre les douleurs ; comme maintenant le charme d'Odette lui était peu de chose auprès de cette formidable terreur qui le prolongeait comme un trouble halo, cette immense angoisse de ne pas savoir à tous moments ce qu'elle avait fait, de ne pas la posséder partout et toujours !" (p. 340)
A contrario, le Narrateur a évoqué peu avant le jugement sévère d'Oriane sur cette liaison :
"Ce pauvre Swann, dit ce soir−là Mme Des Laumes à son mari, il est toujours gentil, mais il a l'air bien malheureux. Vous le verrez, car il a promis de venir dîner un de ces jours. Je trouve ridicule au fond qu'un homme de son intelligence souffre pour une personne de ce genre et qui n'est même pas intéressante, car on la dit idiote", ajouta−t−elle avec la sagesse des gens non amoureux, qui trouvent qu'un homme d'esprit ne devrait être malheureux que pour une personne qui en valût la peine ; c'est à peu près comme s'étonner qu'on daigne souffrir du choléra par le fait d'un être aussi petit que le bacille virgule. (p. 337)
La nécessité des douleurs est d'ailleurs soulignée un peu plus loin par le Narrateur :
"Il se rappela ces soirs de clair de lune où, allongé dans sa victoria qui le menait rue la Pérouse, il cultivait voluptueusement en lui lesémotions de l'homme amoureux, sans savoir le fruit empoisonné qu'elles produiraient nécessairement. Mais toutes ces pensées ne durèrent que l'espace d'une seconde, le temps qu'il portât la main à son coeur, reprît sa respiration et parvînt à sourire pour dissimuler sa torture. Déjà il recommençait à poser ses questions. Car sa jalousie qui avait pris une peine qu'un ennemi ne se serait pas donnée pour arriver à lui faire assener ce coup, à lui faire faire la connaissance de la douleur la plus cruelle qu'il eût encore jamais connue, sa jalousie ne trouvait pas qu'il eût assez souffert et cherchait à lui faire recevoir une blessure plus profonde encore. Telle, comme une divinité méchante, sa jalousie inspirait Swann et le poussait à sa perte. " (p. 358-359)
(La dernière métaphore est d'ailleurs très lucrétienne, à sa manière!)
12:58 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : proust, épicure, lucrèce



Ecrire un commentaire