14.12.2008

Inutile, La Princesse de Clèves?

Comme on sait, un Grand Homme contemporain (petit par la taille, mais immense par l'esprit) a pris, il y a peu, La Princesse de Clèves en exemple de connaissance inutilement fourguée aux jeunes esprits innocents par une Education Nationale ignorante des vraies valeurs de la vraie vie et complètement à côté de la plaque.

Apparemment, le petit Marcel avait commis la même erreur d'appréciation, si l'on en croit ce passage, consacré à la musique, qui peut aussi bien s'appliquer à la littérature et l'évoque :

"Il savait que le souvenir même du piano faussait encore le plan dans lequel il voyait les choses de la musique, que le champ ouvert au musicien n'est pas un clavier mesquin de sept notes, mais un clavier incommensurable, encore presque tout entier inconnu, où seulement çà et là, séparées par d'épaisses ténèbres inexplorées, quelques−unes des millions de touches de tendresse, de passion, de courage, de sérénité, qui le composent, chacune aussi différente des autres qu'un univers d'un autre univers, ont été découvertes par quelques grands artistes qui nous rendent le service, en éveillant en nous le correspondant du thème qu'ils ont trouvé, de nous montrer quelle richesse, quelle variété, cache à notre insu cette grande nuit impénétrée et décourageante de notre âme que nous prenons pour du vide et pour du néant. Vinteuil avait été l'un de ces musiciens. En sa petite phrase, quoiqu'elle présentât à la raison une surface obscure, on sentait un contenu si consistant, si explicite, auquel elle donnait une force si nouvelle, si originale, que ceux qui l'avaient entendue la conservaient en eux de plain−pied avec les idées de l'intelligence. Swann s'y reportait comme à une conception de l'amour et du bonheur dont immédiatement il savait aussi bien en quoi elle était particulière, qu'il le savait pour La princesse de Clèves ou pour René, quand leur nom se présentait à sa mémoire. Même quand il ne pensait pas à la petite phrase, elle existait latente dans son esprit au même titre que certaines autres notions sans équivalent, comme la notion de lumière, de son, de relief, de volupté physique, qui sont les riches possessions dont se diversifie et se pare notre domaine intérieur. Peut−être les perdrons−nous, peut−être s'effaceront−elles, si nous retournons au néant. Mais tant que nous vivons, nous ne pouvons pas plus faire que nous ne les ayons connues que nous ne le pouvons pour quelque objet réel, que nous ne pouvons par exemple douter de la lumière de la lampe qu'on allume devant les objets métamorphosés de notre chambre d'où s'est échappé jusqu'au souvenir de l'obscurité. Par là, la phrase de Vinteuil avait, comme tel thème de Tristan par exemple, qui nous représente aussi une certaine acquisition sentimentale, épousé notre condition mortelle, pris quelque chose d'humain qui était assez touchant. Son sort était lié à l'avenir, à la réalité de notre âme dont elle était un des ornements les plus particuliers, les mieux différenciés. Peut−être est−ce le néant qui est le vrai et tout notre rêve est−il inexistant, mais alors nous sentons qu'il faudra que ces phrases musicales, ces notions qui existent par rapport à lui, ne soient rien non plus. Nous périrons, mais nous avons pour otages ces captives divines qui suivront notre chance. Et la mort avec elles a quelque chose de moins amer, de moins inglorieux, peut−être de moins probable."

(Du côté de chez Swann, Pléiade t. 1, 1987, pp. 343-344)

Heureusement, tout de même, que nous avons, nous, un phare de la pensée pour éclairer notre aveuglement.

Mais soyons justes envers notre Grand Homme: on peut le soupçonner de tout, mais certainement pas d'avoir lu La Recherche (ni La Princesse de Clèves, d'ailleurs).

Commentaires

Qui est ce " Grand Homme" ?
Je suppose qu'il s'agit ( encore et toujours ! ) de votre cible préférée : un type à talonnettes (est-ce sa faute s'il ne mesure qu'1m 74 ? ), un mec de droite, mariée à une chanteuse à voix, etc ....
A quelle occasion a-t-il évoqué La Princesse de Clèves ? En quels termes exacts ? Dites-nous tout, S V P !

Ecrit par : M.E. | 15.12.2008

Citation: La femme de l’année 2006, sur le plan politique, vous la connaissez.
Croisons nous les doigts pour 2007.
La sportive de l’année : Laure Manaudou.
Mais la femme littéraire, direz vous ? Sans hésitation, la Princesse de Clèves, ou plutôt la romancière, c’est à dire Mme de Lafayette.

Quel autre auteur peut se targuer d’avoir été attaqué (deux fois, on frôle l’obsession) par Nicolas Sarkozy, puis défendu par (...)

voir le blog "culturecritique", 4 janvier 2007

http://culturecritique.wordpress.com/2007/01/04/la-princesse-de-cleves-femme-de-lannee-grace-a-nicolas-sarkozy/

et une sage lectrice commente:

mais au fond cela me rassure que Sarko n’aime pas la Princesse de Clèves ce serait vraiment des perles pour un pourceau !

Ecrit par : Cochonfucius, soupirant de la Princesse | 16.12.2008

Merci à mon interlocuteur privilégié pour ces éclaircissements ( Les faits, gestes et dires de N.S sont des préoccupations mineures pour moi - je l'avoue ! )

Je suis, en outre, heureuse de trouver, ici, l'écho de ma citation préférée de l'Evangile selon Saint Matthieu - celle que je ne manque jamais de faire traduire à mes Héllénistes / Latinistes séquanodionysiens : " Nolite dare sanctum canibus,neque mittatis margaritas vestras ante porcos, ne forte conculcent eas pedibus suis et conversi dirumpant vos".

Ecrit par : M.E. | 16.12.2008

Merci à mon interlocuteur privilégié pour ces éclaircissements ( Les faits, gestes et dires de N.S sont des préoccupations mineures pour moi - je l'avoue ! )

Je suis, en outre, heureuse de trouver, ici, l'écho de ma citation préférée de l'Evangile selon Saint Matthieu - celle que je ne manque jamais de faire traduire à mes Héllénistes / Latinistes séquanodionysiens : " Nolite dare sanctum canibus,neque mittatis margaritas vestras ante porcos, ne forte conculcent eas pedibus suis et conversi dirumpant vos".

Ecrit par : M.E. | 16.12.2008

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