09.12.2008
Un autre Hernan Rivera Letelier
Après La Reine Isabel chantait des chansons d'amour, évoqué hier, voici Les trains vont au purgatoire, du même Hernan Rivera Letelier (Métailié, 2003, 143 p., 15€).
Un même monde, mais vu autrement, et à travers d'autres figures: vu d'abord en mouvement, puisque tout le roman évoque un voyage poussif de quatre jours en train -- l'interminable trajet Sud-Nord du Chili, conduisant le petit troupeau humain au fond du désert saplêtrier. S'y côtoient diverses figures, d'origines différentes mais toutes de milieu humble (nous sommes dans les voitures de troisième classe), avec du reste ici ou là un clin d'oeil aux personnages du premier roman (notamment la rabelaisienne Ambulance, exerçant son commerce derrière une tenture près des toilettes). Forcément, les contacts se nouent, les langues, elles, se délient, les péripéties égaient ou attristent l'équipage; et dans la lignée de l'écriture de La Reine Isabel, le narrateur cède régulièrement la place à une autre voix, ici celle d'un conteur populaire dévidant par épisodes une histoire-clé dans "l'économie" (comme on dit) du récit. Et bien sûr, avec en décor illimité et oppressant l'immensité sans bornes du désert, forme géologique du purgatoire où sont (en)traînées ces âmes perdues.
Et ici comme dans les autre récits du même auteur, on s'attache à ces personnages souvent misérables ou à peine mieux, portant avec leur maigre baluchon le fardeau de leurs peines et le poids de leur destin, tandis qu'aussi bien l'interminable cheminement du train que la dévoration du soleil lentement dissolvent la vie comme un cadavre se fait squelette. Avec, ici encore, de très beaux passages, par exemple:
"Une sensation terriblement proche de la détresse, qu'il est incapable de définir avec des mots: eux aussi ont peu à peu rejoint les trous de sa mémoire. La solitude du désert a effacé les mots l'un après l'autre pour laisser seulement le nom de cette femme lumineuse scintiller, solitaire, dans le firmament de sa mémoire, un nom qu'il ne peut s'empêcher de répéter jour après jour comme une psalmodie d'amour qui se mêle au sifflement du vent insensible passant à travers les trous de son chapeau de fantôme, à travers son regard transparent, à travers les ruines douloureuses de son pauvre coeur de spectre." (p. 97-98)
Spectres et purgatoire ne sont du reste pas qu'une image: ici en effet l'auteur s'essaie au genre du cosiddetto 'réalisme merveilleux' (ou 'fantastique'), et offre une vision saisissante de ce qui se révèle être une danse macabre montée sur des rails qui n'existent plus que la mémoire des morts. Une même condition d'abandon et de dépérissement réunit les 'vrais' morts du train et du récit, et ces fantômes errants conscients ou non de leur état d'âmes en peine... On est alors ici assez proche du Pedro Paramo de Juan Rulfo que j'évoquais il y a peu. Mais avec, bien sûr, ici en toile de fond toujours le même univers à la fois concentrationnaire (à sa manière) et mythique des exploitations minières, déchirant le sol du désert dans une entreprise prométhéenne qui laisse derrière elle, entre les décombres blanchis des compagnies fantômes, des foules de cadavres embaumés dans le nitrate comme autant de nouvelles momies d'Atacama.
19:48 Publié dans Petites notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : hernan rivera letelier, les trains vont au purgatoire



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