09.12.2008

Le premier roman de Hernan Rivera Letelier

rivera letelier reine.jpgJ'ai déjà eu l'occasion de parler du romancier chilien Hernan Rivera Letelier; j'y reviens, avec La reine Isabel chantait des chansons d'amour, son premier roman (trad. fr. Métailié, 1997, 200 p.), qui campe bien droit dans ses bottes l'univers spécifique de l'auteur: le microcosme des campements salpêtriers du désert d'Atacama, dans le nord du Chili, qui constitue, de fait, le milieu d'origine de HRL.

Un monde doublement et même triplement défavorisé, au pire sens du terme; d'abord victime d'une exploitation forcenée, au bénéfice des grands propriétaires, à peine adoucie par de petits aménagements acquis au prix du sang par la lutte ouvrière; ensuite, cible de choix de la répression politique menée à coups de brimades et d'exécutions sommaires par la dictature de Pinochet; enfin, un monde sinistré par la crise économique, vidant les campements les uns après les autres par vagues massives de licenciements secs rendant le désert à son immémorial abandon.

Et pourtant, rien de plus vivant, à sa manière, que ce monde romanesque-là; un monde qui malgré toutes ses disgrâces s'acharne à vivre envers et contre tout, jaloux de son honneur si souvent bafoué, fier de ses luttes et de ses achèvements, un monde dur, violent, cruel,  pourtant vivifié par tout ce qu'il est permis aux individus dans les pires circonstances de tisser de liens d'affection et de solidarité, si fragiles soient-ils, et profondément attaché à ce désert de silice au visage d'enfer sur terre, magnifiquement évoqué par l'auteur. Par exemple:

"La nuit restait sans réponse. Pas un bruit de feuilles, pas un frottement d'élytres, pas un battement d'ailes, pas un craquement de branches ne troublait la nuit tellurique du désert. Il n'y avait que le silence et la lune. Et la lune, illuminant une fondrière de sel spongieux, une étendue de désert lézardée par l'humidité des brouillards ou encore un sol couvert de pierres laminées aux strates affûtées et cassantes, prêtait à la nuit et au silence un onirique éclat de larve." (p. 113)

"Mais la Reine Isabel n'échangeait son foutu désert contre rien au monde. Dans cette aridité elle se sentait mieux qu'un marin en pleine mer. Ses sens s'étaient parfaitement adaptés à la nudité lunaire de ces terres abandonnées où ne fleurit que l'ombre de la pierre, où le silence de ses blancheurs infinies a un bruissement de planète, où tout à coup la solitude est soulignée, douloureusement, par le vol obscur d'une hirondelle assoiffée, le soudain prodige d'un papillon orangé, la vision hallucinante d'un renard fou, traversant la froide gelée de l'hiver ou le trait rapide et nerveux de l'inéluctable lézard bleuté." (p. 56)

L'auteur s'attache à décrire avec une minutie à la fois amusée et compatissante les heurs et malheurs de ce petit monde bercé par les mélodies de chansons populaires mexicaines, avec pin-ups de magazines pornos comme unique support du rêve -- et, dans ce premier roman, frappé par la mort de sa plus illustre putain, la vénérable "Reine Isabel", selon ses propres termes "née pour être pute comme la poule pour le pot-au-feu", à la fois mère, femme et soeur de nombre de ces pauvres mineurs célibataires abandonnés à la solitude.

Il joue et en même temps s'amuse du stéréotype de la "pute au grand coeur", décliné et modulé, derrière cette figure archétypale, en une diversité de figures annexes, depuis les moins amènes et les plus rudes de ces dames jusqu'à la colossale incarnation de la Prostitution en la chair  suante et titanesque de "la plus grosse pute du désert", mythique dévoreuse d'hommes dite l'Ambulance, dans ce  naufrage de la dignité civile où la collation de surnoms tient lieu de nouveau baptême à usage interne.

C'est peu dire que les esprits prudes et compassés, farouches défenseurs de bonnes moeurs et du beau langage en littérature, n'y trouveront pas leur compte. Les autres (nombreux, espérons) se plairont à cette évocation aux accents volontiers épiques de l'amour mercenaire comme seul refuge de désir et du besoin de tendresse dans un monde privé de tout, avec certaines pages -- comme la description plus qu'enlevée des orgasmes feints d'une passionaria de la simulation -- méritant leur place dans une anthologie du genre.

Entre le pathétique et le ridicule, voire le sordide, il y a toujours place pour la tendresse et le respect, parfois pour la grandeur, celle caractéristique de ces micro-héros d'un quotidien affreux, abandonnés de Dieu et des hommes aux marges (mais aussi au coeur) des tourments de l'Histoire, toujours présente en profil de spectre à l'arrière-plan des souvenirs d'un monde quasi-mort, pleurant discrètement sa propre disparition implacable.

 

Commentaires

Il est à craindre, en effet, que " Les esprits prudes et con -passés (que ne vous autorisez-vous la faute d'orthographe qui colle à votre pensée ? ), farouches défendeurs de bonnes moeurs et du beau langage en Littérature n'y trouvent pas leur compte"
Il est presque sûr qu'ils ne s'exposeront même pas à entrer dans cet univers en marchant dans vos pas ! XAIPE, dear !

Ecrit par : M.E. | 09.12.2008

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