08.12.2008

"Habemus facetum consulem"

C'est par cette formule ("nous avons un consul facétieux"), dit-on, que Caton le Jeune -- à mi-chemin, sans doute, entre l'hommage et le mépris -- salua la prestation de Cicéron à l'occasion du procès de Murena: dans son plaidoyer de défense, l'illustre avocat (qui était dans les derniers jours de son consulat) sapa l'argumentaire d'accusation dudit Caton, en s'en prenant à l'adhésion de ce dernier à la doctrine stoïcienne; il sut  tourner en ridicule l'intransigeance de l'adversaire, en se moquant notamment du dogme stoïcien selon lequel toutes les fautes morales, en tant que telles, sont égales (tout manquement à la droiture morale est un manquement, peu importe le degré et les conséquences): à raisonner ainsi, prétend Cicéron, il faudrait croire qu'il n'est pas plus grave de tuer son père que d'égorger un poulet sans raison.

Il faut dire qu'a priori, Cicéron n'avait pas la partie facile: en effet, il défendait son successeur désigné, accusé (certainement à juste raison, d'ailleurs) par Caton de corruption électorale -- précisément au titre de la lex tulliana de ambitu, votée très peu de temps auparavant sur la proposition vertueuse de Cicéron lui-même... Caton avait alors eu beau jeu de dénoncer Cicéron, proposant d'un côté une loi anti-corruption pour défendre de l'autre un corrupteur notoire. A cela donc, Cicéron rétorque que l'un n'est pas incompatible avec l'autre, puisque pour lui, bien entendu, Murena est innocent; mais surtout que, face à des circonstances dramatiques (on est en pleine crise au moment de la répression de la conjuration de Catilina, fin 63), il ne faut pas faire les oies blanches effarouchées devant les moindres pécadilles, mais serrer les rangs pour se concentrer sur le plus important et le plus grave; autrement dit, en cherchant des poux dans la tête de Murena, Caton dans son aveuglement rigoriste fait le lit des révolutionnaires sanguinaires.

Bref, tout ceci pour dire que, comme souvent, la tradition scolaire a été bien injuste en véhiculant à plaisir l'image d'un Cicéron pisse-froid, alors qu'il fut un maître de l'humour -- pas toujours très relevé, ni (surtout) très opportun, ce qui lui a d'ailleurs valu bien des soucis à  l'occasion: c'était de ces gens parfaitement incapables de résister au plaisir d'un mot d'esprit, d'un calembour ou d'une vacherie bien affûtée, fût-ce au risque de se faire des ennemis mortels, comme cela lui est arrivé plus d'une fois.

En outre, c'est au même Cicéron que l'on doit, bien avant Bergson, deux textes capitaux sur la théorie du comique: le premier est le long excursus du livre II du De oratore, baptisé par les érudits le 'De ridiculis', qui analyse très en détail les ressources offertes à l'orateur pour susciter le rire de son auditoire: précieux document, donc, tant pour l'histoire de la rhétorique que pour celle de l'esprit comique; le second est beaucoup moins connu, et rarement cité, bien à tort: il s'agit de l'essentiel de la lettre Ad familiares IX, 22, à Paetus (qui dira quelque chose à nos amis agrégatifs) l'un de ses amis de plus longue date, avec lequel Cicéron entretint des relations particulièrement étroites et familières: en pendant au 'De ridiculis' on peut parler ici d'un 'De obscaenis', même si la longueur et l'envergure du traitement ne sont pas comparables; en tout cas un 'de l'obscénité' qui n'a pas son pareil parmi les textes anciens conservés, et qui, bien entendu, fourmille d'exemples croustillants, notamment de propos anodins au pied de la lettre mais parfaitement obscènes dans un certain contexte.

Sans doute un tel amateur aurait-il apprécié à sa juste valeur ce petit passage que j'ai croisé récemment dans Madame Bovary, et qui se situe  au moment où Rodolphe a offert ses services pour accompagner Emma en promenade à cheval :

"Quand le costume fut prêt, Charles écrivit à M. Boulanger (=Rodolphe) que sa femme était à sa disposition, et qu'ils comptaient sur sa complaisance." (Folio, p. 226)

Comme quoi, Cicéron - Flaubert, même combat.

 

Commentaires

Par pitié, n'écrivez pas que vous avez "croisé" un passage dans Madame Bovary - illud roman dans lequel chaque phrase, soigneusement passée au gueuloir, mérite qu'on s'y arrête !!!

Ecrit par : M.E. | 09.12.2008

Ecrire un commentaire