20.11.2008
Le secret des grandes carrières
... vous est révélé par l'excellent J. Saramago, dans ce court extrait de conversation entre trois policiers (un commissaire et ses deux subalternes), ayant pris leurs quartiers dans une planque pour surveiller des suspects :
"Les auxiliaires débarrassèrent la table et emportèrent vaisselle et reliefs dans la cuisine, Maintenant allons nous préparer, ça ne demandera qu'un instant, Attendez, interrompit le chef, puis, s'adressant au premier auxiliaire, Sers-toi de ma salle de bains, sinon nous ne sortirons jamais d'ici. Le bénéficiaire de cette invitation rougit de plaisir, sa carrière venait de faire un grand bond en avant, il allait pisser dans les gogues du chef."
La lucidité, tr. Points-Seuil, p. 235.
Cela dit, ce commissaire chef est un très mauvais esprit: écoutez donc ce qu'il ose affirmer plus loin en réponse à la suspecte n°1 s'étonnant de l'absurdité de l'accusation formulée contre elle:
"J'ai appris dans mon métier que ceux qui gouvernent non seulement ne s'arrêtent pas devant ce que nous appelons des absurdités, mais encore qu'ils s'en servent pour assoupir les consciences et annihiler la raison."
Ibid., p. 325.
Heureusement, c'est un roman portugais, et de surcroît en forme d'utopie. Qui aurait l'idée d'avancer une pareille monstruosité dans notre beau pays?
19:36 Publié dans La pensée du jour | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
17.11.2008
Nous combattrons l'ombre
C'est le titre du dernier roman traduit en français de la romancière portugaise Lidia Jorge (Métailié, 2008, 2008, 435 p.).
Vaste programme: l'ombre en question est celle des limbes où prospèrent en toute impunité les réseaux mafieux en cheville avec les puissances politiques et financières. Si l'on veut, une trame de polar / thriller tout ce qu'il y a de plus classique, avec d'ailleurs une (triste) fin assez attendue -- en tout cas, dont l'auteur, sans éventer complètement le secret, fournit beaucoup d'indices au cours du récit.
C'est que l'intérêt est ailleurs: d'abord, dans les personnages; le protagoniste est un psychanalyste, qui se retrouve donc confronté au secret d'une vaste entreprise de trafic de drogue, par les confidences mi-oniriques, mi-réalistes, d'une de ses patientes, concernée de très près.
C'est cet Osvaldo qui décidera alors, enfreignant tous les principes de sa profession, à violer le secret pour faire de la formule titre du roman sa devise personnelle; et cela, sous l'impulsion des désordres de sa vie personnelle, marquée d'abord par le divorce, puis par la rencontre avec une énigmatique voisine, elle aussi impliquée dans l'affaire.
Ensuite, sur cette trame, l'attention se concentre sur le thème fondamental du roman: celui du rapport entre le récit (les récits) et le réel, traité à travers les aventures du protagoniste grimé en arroseur arrosé: c'est l'expert patenté en déchiffrement des récits d'autrui, censés masquer sous les figures du rêve les éléments de la vie, qui se retrouve louvoyant entre réalité, fictions, énigmes et mensonges, et lui-même pris dans ce jeu avec ses propres récits, imbriqués dans ceux d'autrui. Thème traité avec une indéniable virtuosité, qui apporte une belle eau au moulin de la dénonciation des machinations et mensonges pourissant le monde, et qui elle-même flirte avec les limites entre le réel et le fantastique, notamment dans la description, insolite, d'un Portugal noyé sur un déluge véritablement biblique, et jongle avec les niveaux de récit.
Toutefois, je n'ai pas été totalement séduit; la tension, surtout dans la première moitié du livre, se relâche parfois un peu trop; on a du mal à voir où l'auteur veut en venir, certains chapitres m'ont paru trop bavards ou inutilement dilués. C'est un peu dommage, mais pas rédhibitoire.
19:53 Publié dans Petites notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : lidia jorge, nous combattrons l'ombre
Encore des fantômes et une autre vieille dame indigne
Du fantôme, encore du fantôme, à foison dans le recueil de nouvelles choisies par le traducteur français de Violet Hunt, sous le titre (celui d'une des nouvelles) La nuit des saisons mortes, récemment paru chez José Corti (2008, 181 p., 20 €), avec en illustration de couverture une amusante Araignée souriante d'Odilon Redon.
A lire, pour la curiosité: des nouvelles bien troussées, tournant, pour l'essentiel, autour du temps de passage entre la vie et la mort -- certains morts tout frais conscients de l'être, d'autres non; avec aussi quelques promis au grand saut qui sentent confusément leur heure arriver... Mais ce n'est pas dans le suspense qui suscite l'intérêt, plutôt la peinture, fine et souvent incisive, du passage lui-même, qu'il soit brutal ou au contraire progressif et même insensible.
On doit en tout cas savoir gré à Corti d'avoir exhumé ces textes quasi disparus (en traduction française), ne serait-ce d'ailleurs que pour garder quelque chose du plus étonnant personnage, si je puis dire, du livre, en l'occurrence son auteur: le traducteur s'est d'ailleurs fendu d'une longue postface (dont on aimera ou n'aimera pas le style, peu conventionnel) présentant les heurs et malheurs de cette étrange pétroleuse du début du XXe siècle, passant des bras (qui ne lui ont pas fait beaucoup de mal...) d'Oscar Wilde à ceux de Ford Maddox Ford (bigame qui l'exploitera sans scrupules), avec crochets par divers autres amants, dont l'un lui laissera une belle syphillis en cadeau-souvenir.
Seul regret: la traduction est agréable à lire, mais l'ensemble du livre -- nouvelles et postface -- est truffé de fautes (pas seulement de coquilles) qui laissent deviner qu'il n'y a eu aucune relecture: bourdes de syntaxe, accords défaillants, expressions bizarres ou non maîtrisées... De la part de Corti, éditeur supposé de grande qualité, cela déçoit beaucoup. Que voulez-vous, tout fout l'camp, ma bonne dame.
19:04 Publié dans Petites notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : violet hunt
16.11.2008
Chroniques de Buenos Aires
Avis aux amateurs
Un blog magnifique, consacré à Buenos Aires, à visiter absolument:
13:54 Publié dans Généralités | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
12.11.2008
Mantegna au Louvre
Encore une bonne raison de NE PAS corriger ses copies: la superbe expo Mantegna au Louvre, à découvrir de toute urgence, si ce n'est déjà fait. Que de belles choses, que de belles choses...
avec en prime (était-ce l'intention du commissaire?) de bons moments de rigolade, par exemple dans la salle consacrée au célèbre Saint Sébastien -- et à ses reprises par quelques admirateurs du maître: notamment deux croûtes de la plus belle eau, de parfaits chefs d'oeuvre de monstruosité, presque capables de vous blesser l'oeil; pour vous dire, si l'une des deux (par Maineri), le saint homme en question a un peu la tête de Jean-Claude Van Damme, le pauvre (comme s'il ne lui suffisait pas d'avoir été criblé de flèches; le sort est parfois trop cruel) : jugez par vous-mêmes:
Pour la comparaison, voici le S. Sebastien de Mantegna:
Vers la fin de l'expo, les latinistes avisés que vous êtes ne manqueront pas de s'extasier sur deux très beaux livres sur parchemin, dont l'un présente le début de l'Enéide de Virgile (avec les vers initiaux, précédant le fameux 'Arma uirumque cano, etc.', qui font la transition entre les Bucoliques et l'épopée, et qui ont été longtemps considérés comme apocryphes, mais que certaines éditions modernes rétablissent aujourd'hui), et l'autre le début de la Guerre des Gaules de César: description de la Gaule, bien connue des utilisateurs du manuel Deléani-Vermander... qui hélas n'offre pas de telles illustrations (triomphe de Mars, en regard du texte de Virgile) ni de telles enluminures (vraiment exceptionnelles de finesse et précision sur la page de César en question).
23:51 Publié dans Généralités | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : mantegna, louvre
Isabel Fraga, bis
De retour de la Sorbonne, je me suis précipité, non pas sur mes copies en retard (oui, je sais, c'est MAL), mais sur un précédent petit livre de la même Isabel Fraga dont j'avais vanté il y a peu le dernier roman traduit, La dessinatrice (lien).
Il s'agit cette fois du recueil de nouvelles intitulé Le sourire de Leonor (La Différence, 2007, 121 p.); c'est en fait le titre de la dernière nouvelle, remplaçant dans la traduction le titre original du recueil, Seres sentidos.
Ces "êtres blessés" se pressent en foule, malgré la minceur du volume, puisque certaines nouvelles n'excèdent pas trois pages; dans chacune, une vie ou une 'tranche de vie', un portrait, ou une scène particulière -- quelques traits qui suffisent pour concentrer tout une existence, soit suivie dans son cours, soit saisie dans l'instant où se révèle un destin; et toujours une plume remarquablement acérée, qui, n'ayant l'air de rien, avec quelques phrases et un coup de pinceau, campe avec fermeté des personnages forts, pétris de douleur, de rancune, de faiblesse, parfois aux limites de la folie ou du désespoir, et placés au coeur d'un réseau de relations souvent terrifiantes de trahison, de cruauté et de violence, mais toujours avec l'air de ne pas y toucher.
Bref, on y retrouve la même subtilité de dessein et la même finesse d'expression qui faisaient le charme de La dessinatrice, et comme dans ce roman, cette attention impitoyable portée aux détails significatifs, aux silences éloquents et aux gestes qui, à peine esquissés, expriment toutes les puissances du sentiment. Vraiment, très réussi! En tout cas, un écrivain à découvrir, et à suivre.
Pour vous mettre en appétit, quelques bons menus morceaux:
"Joana n'avait pu expliquer la raison de ses sanglots. Qui connaissait le mystérieux parcours des larmes, leurs étranges motifs?" (p. 50)
A propos de prisonniers, qu'un co-détenu, peintre de son état, initie à son art: "ils apprirent d'abord à adapter aux limites de la toile l'espace infini qui submergeait leur mémoire et obstruait leurs sens, de la même façon que la justice des hommes les avait obligés à réduire leurs mouvements et leurs espoirs aux dimensions exiguës de leurs cellules." (p. 69)
"Mais les héritages sont toujours, après la douleur qui touche les zones les plus intimes et les plus fragiles de l'être, des moments difficiles d'affrontement entre frères et soeurs. La peur d'être lésé se transforme alors en hostilité, emportant avec elle les restes délaissés de l'enfance perdue." (p. 81)
23:25 Publié dans Petites notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : isabel fraga, le sourire de leonor
Alain Lecomte sur Erri De Luca
Précipitez-vous toutes affaires cessantes sur la très belle présentation (illustrée d'aquarelles) qu'Alain Lecomte vous propose du dernier livre d'Erri de Luca traduit en français, Sur la trace de Nives (auteur dont j'ai déjà eu l'occasion de vous dire tout le bien que je pense: lien).
Voici le lien.
Du reste, pour ceux que le thème intéresse, il y avait déjà de très belles pages sur la montagne et sa pratique par l'auteur, dans Le contraire de un (traduction Folio).
22:48 Publié dans Petites notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : erri de luca
06.11.2008
Un bon blog à découvrir
Riche, bien illustré, très bien écrit: vaut le détour : http://alainlecomte.blog.lemonde.fr/
13:01 Publié dans Généralités | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
Rome antique: manuels, atlas
Pour un bon tour d'horizon de l'histoire et de la civilisation romaine:
Une sorte de manuel bien conçu: C. Salles, L'Antiquité Romaine, Larousse, 2000, 595 p.: chapitres sur l'histoire, les institutions, la vie quotidienne, la vie intellectuelle, les arts, etc.; pour chaque thème, le chapitre est suivi d'un choix de textes traduits de divers auteurs latins, sur lesquels s'appuie la présentation du chapitre; diverses annexes utiles: glossaire détaillé, biographies, chronologies, cartes.
(du même auteur, voir aussi Lire à Rome, Payot: le titre est un peu vague; il s'agit surtout d'une étude de la vie littéraire au 1er siècle après JC, appréhendée notamment dans ses aspects sociaux, politiques, matériels; une manière intéressante de donner de la chair aux textes, en entrant dans les façons de travailler, les rapports qu'entretiennent les auteurs avec leur milieu et leur public, et les pratiques sociales régissant la vie intellectuelle. Un ouvrage clair et concis, sans prétentions ni érudition inutile.)
Egalement : par Chris Scarre, Atlas historique, succinct mais très bien illustré -- nombreuses cartes et reproductions d'oeuvres; très courts chapitres résumant l'essentiel de l'essentiel.
L'édition originale: The Penguin Historical Atlas of Ancient Rome, Penguin, 1995;
Traduit : Atlas de la Rome antique, éditions Autrement.
Un peu plus spécifique, mais très bien fait, et très agréable: Ada Gabucci, Rome, coll. "Guide des Arts", éditions Hazan (qui reprennent en français une belle collection italienne, publiée par Mondadori-Electa): chapitres historiques, biographiques et thématiques, sous l'angle de l'histoire de l'art et de l'archéologie -- une sorte de milieu entre le livre d'art et le guide archéologique; très belle illustration. Très utile pour faire la part de ce qui revient à chaque époque, ou à tel empereur, par exemple, dans le fouillis des vestiges anciens, ou encore pour comprendre ce que représentent les statues, bas-reliefs, peintures, etc.
Du reste, ces trois derniers titres ont chacun leur correspondant pour le monde grec.
12:16 Publié dans Généralités | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
05.11.2008
Complément sur les Académiques
Si d'aventure vous aviez envie de jeter un coup d'oeil à ces Académiques de Cicéron évoqués dans la note précédente:
A ce jour, il n'existe pas d'édition française moderne -- mais patience! Une édition 'Budé' est en cours d'élaboration (aux bons soins de Carlos Lévy); d'autre part, GF-Flammarion a de son côté confié la tâche d'une nouvelle traduction à José Turpin, qui, dans la même collection, a déjà sa traduction très remarquée du De rerum natura de Lucrèce, et plus récemment un De diuinatione de Cicéron. Notez que ces deux livres se distinguent, entre autres, par le fait de proposer en regard de la traduction le texte latin, ce qui est très rare dans l'édition française de poche.
A défaut, donc, pour les Académiques, on utilise, pour le texte latin avec traduction anglaise en regard, l'édition Loeb, qui n'est ni toute jeune ni toute fraîche, mais qui fait l'affaire en attendant mieux. Elle a aussi le mérite d'offrir en un même volume à la fois les Academica et le De natura deorum.
En traduction française seule, on peut se servir de celle proposée en son temps (1962) par le très éminent Emile Bréhier, dans le gros volume "Les Stoïciens", en Pléiade, puis repris en deux volumes dans la collection Tel de Gallimard: un ouvrage précieux, qui offre une traduction agréable à lire de textes complets (et non pas de fragments), allant du témoignage de Diogène Laërce sur les origines de l'école jusqu'aux grands textes du stoïcisme impérial (Sénèque, Epictète, Marc Aurèle). Tout esprit curieux de la pensée antique se doit de l'avoir dans sa bibliothèque.
Sur le fond et le détail de la question philosophique, l'ouvrage moderne qui fait maintenant référence absolue est la thèse de Carlos Lévy, Cicero Academicus (Ecole française de Rome, 1992), que vous pouvez consulter à la bibliothèque de l'UFR de latin à la Sorbonne (armoire de philosophie ancienne, dans le bureau des bibliothécaires), qui vous apprendra au passage tout sur Cicéron philosophe.
Du même, voir aussi les deux ouvrages plus 'grand public':
Les philosophies hellénistiques, Livre de poche-références, 1997;
et encore tout chaud ou presque, Les scepticismes, Que sais-je?, 2008
22:59 Publié dans Généralités | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : ciceron, académiques













