30.10.2008

Verrines

Non, je ne vous parlerai pas de recettes de cuisine, contrairement à ce qu'on peut croire quand on tape "verrines" sur un moteur de recherche. Avant de désigner des petits pots plus ou moins appétissants, "Verrines" est le titre global donné à l'ensemble des discours composés par mon cher Cicéron pour constituer son acte d'accusation, en 70 av. J.C., contre l'ancien préteur (gouverneur, donc) de Sicile. Ensemble passionnant à tous égards. A lire, ou relire, en toutes circonstances, mais particulièrement comme piqûre de rappel contre la magouille criminelle, la bêtise prétentieuse, et l'impunité des riches-et-puissants (NB: 'toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé', etc...)

Voilà donc notre jeune et fringant orateur -- à peine 35 ans à cette date -- qui se lance bille en tête dans une action "de repetundis" = procédure de récupération de sommes extorquées aux provinciaux, en l'occurrence les Siciliens, que Cicéron connaissait bien, car lui-même, 5 ans auparavant, avait exercé en Sicile la charge de questeur, et les bons rapports qu'il avait eus avec les populations locales ont conduit celles-ci à faire appel à lui en qualité de patronus (à la fois protecteur et avocat) pour défendre leurs intérêts devant la justice romaine.

L'enjeu du procès est politique, avec une portée qui dépasse le cas particulier de la province de Sicile: en 70, dix ans après la fin de la dictature de Sylla, on est, à Rome, en plein triomphe de l'aristocratie sénatoriale, arrogante et imbue de ses privilèges, autant que de la quasi impunité que lui a assurée Sylla, et que lui accorde encore la justice contrôlée par ses membres. L' "homme nouveau" Cicéron (nouveau venu dans les hautes sphères politiques, n'étant pas issu d'une famille sénatoriale) enfourche donc ce cheval de bataille, pour partir en guerre contre les perversions et les malversations de cette classe dirigeante corrompue, et qui justement montre son pire visage en la circonstance: car si les pillages et les crimes commis par Verrès (qui n'en est d'ailleurs pas à son premier mauvais coup) sont de notoriété publique, l'indigne ex-préteur n'en jouit pas moins d'un soutien sans faille de nombre de membres parmi les plus éminents du Sénat; à commencer par son avocat, Hortensius, le plus grand orateur de Rome avant Cicéron, qui va précisément le détrôner, grâce aux fameuses "Verrines".

Ledit Cicéron ne manque d'ailleurs pas une occasion de rappeler aux sénateurs juges tous les enjeux politiques du procès: à continuer de couvrir de telles pratiques, c'est tout l'empire romain qui risque de s'effondrer, car la domination de Rome ne peut se maintenir sans un minimum d'acceptation de la part des provinciaux; voilà pour l'enjeu extérieur; quant à l'enjeu intérieur: si les sénateurs continuent à protéger leurs plus indignes collègues, ils se couperont du reste de la société qui se retournera contre eux, et plus particulièrement, ils perdront rapidement la mainmise sur les tribunaux, discrédités par leurs pratiques (souvent nourries par une franche et massive corruption).

Les adversaires n'y vont pourtant pas de main morte: comme en témoigne le premier volet de l'ensemble, la "Diuinatio in Caecilium", ils ont tout fait pour empêcher Cicéron de prendre en charge l'accusation, en suscitant contre lui un rival, revendiquant à sa place le droit de poursuite -- en fait un séide vendu à la défense, qui aurait alors déployé son talent pour assurer l'acquittement du prévenu qu'il aurait accusé...

Les discours suivants détaillent les étapes de la carrière criminelle de Verrès, avec une verve et un luxe de détails qui valent tous les romans -- d'abord à Rome, en qualité de préteur urbain, également dans d'autres fonctions publiques (en Orient), enfin donc en Sicile, où on assiste au pillage méthodiquement organisé de toute la province, depuis ses greniers à blé jusqu'à ses temples, et au spectacle de toutes les violences commises par la Bête -- culminant dans une atroce crucifixion de citoyen romain surplombant le détroit de Messine. Bref, du sang, du sexe, du fric à tous les étages; des putes peinturlurées et des hommes de main patibulaires, un parrain adipeux et lubrique, des malheureux martyrisés, des oeuvres d'art volées et des sanctuaires profanés, etc. Que demander de plus? On a même le droit à des attaques de pirates et des substitutions de personnes...

Enfin, cerise sur le gâteau: il se trouve que la plupart de ces magnifiques discours ... n'ont jamais été prononcés; en effet, après la passe d'armes avec Caecilius (le rival vendu, donc), il a suffi du premier discours (la "Première action"), relativement court, mais particulièrement offensif, pour que Verrès prenne peur, et s'enfuie de Rome -- s'exilant volontairement à Marseille, où, finalement, il sera tué dans le déchaînements de proscriptions de la fin de la guerre civile entre Octave et Auguste. Autrement dit, avec les cinq discours qui constituent la "seconde action" -- Sur la préture urbaine, Sur la juridiction en Sicile, Sur l'approvisionnement en blé, Sur les oeuvres d'art, Sur les supplices --, soit le "gros" des Verrines, nous avons affaire à des discours uniquement écrits, une sorte de fiction juridique, puisque, faute d'adversaire, Cicéron n'avait plus d'occasion de délivrer ces discours de vive voix.

Il n'en a pas moins repris, travaillé et considérablement amplifié ses textes, en vue, donc, d'une publication. Mais la fiction juridique est maintenue jusqu'au bout: bien souvent, il fait croire à une réaction du public ou de la partie adverse, interpelle lui-même les juges, l'accusé ou ses avocats, décrit les lieux où il est censé parler, les gestes des uns et des autres, etc. Et vraiment, on s'y croit. C'est quasi une sorte de roman à l'intérieur du genre oratoire... D'autant plus efficace, que la méthode suivie par l'avocat était stupéfiante pour son temps: en effet, Cicéron n'avait pas épargné sa peine, allant en personne en Sicile pour collecter les informations et les témoignages, saisir les documents, rnouer des contacts, elever et recouper des indices , le tout en un temps record -- bref, une vraie trame de polar, qu'il ne manque d'ailleurs pas une occasion de mettre en valeur sous les yeux, qu'on imagine ébahis, de son auditoire.

Le résultat, pour le lecteur, y compris contemporain, c'est le tableau complet d'une vaste enquête qui démonte tous les rouages d'une perversion systématique de l'administration des provinces au 1er s. av. J.C., en même temps qu'un saisissant tableau de moeurs du siècle; avec des envolées, magnifiques et d'une grande profondeur, sur les rapports de Rome avec ses provinces, et à travers elles, le reste du monde; sur la grandeur et les dangers du pouvoir en général; sur les caractères, les vices et les vertus des hommes, etc. --bref, à boire et à manger pour tout le monde; et le tout accommodé avec une éloquence qui atteint déjà son point de perfection, usant de tous les registres et faisant feu de tout bois: du grand art, vraiment.

 

verrines.jpgPour lire ces fameuses Verrines, il a bien sûr la classique édition Budé (un volume par discours); pour cette lecture-ci, je me suis contenté de ce que j'avais sous la main à la maison, en l'occurrence l'édition Loeb, en deux volumes pour l'ensemble (pratique et pas cher): un peu vieillotte, avec notamment quelques travers anciens  parfois ridicules, comme la transposition des sommes d'argent romain en livres sterling: esprit de l'empire britannique, es-tu là? (en plus, le traducteur applique une règle de conversion qui complique la lecture: 100 sesterces = £ 1); au demeurant, la traduction est assez vivante, et plutôt agréable à lire.

Il existe aussi une édition, beaucoup plus récente, en deux volumes également, dans la collection italienne BUR; mais pour l'instant je n'en peux rien dire, car j'attends (langue pendante et bavant par terre, comme il se doit) la réception de ma dernière commande avec ladite édition à l'intérieur. A priori, cette collection est une valeur sûre, et l'introduction de cette édition BUR est due à N. Marinone, éminent cicéronien s'il en fut jamais.

29.10.2008

Pas très digeste, mais consistant

grandes.jpgça y est, je suis venu à bout du pavé d'Almudena Grandes, Le coeur glacé (JC Lattès, 1075 p., 25€).

A vrai dire, pas tout à fait sans peine; disons franchement que, sur plus de mille pages, il y en a quelques centaines de trop. C'est dommage, car dans l'ensemble, c'est plutôt un bon roman; mais parfois, on frise l'indigestion. D'autant que le style laisse aussi à désirer; d'abord celui de l'auteur, qui use et abuse des répétitions inutiles, des menues descriptions, parfaitement plates, de faits ou d'objets qui n'apportent absolument rien -- aucun personnage ne peut s'asseoir dans un troquet quelconque sans qu'on ait le droit au détail intégral du menu, etc.; ensuite, et surtout, celui de la traductrice, qui a manifestement travaillé vite et mal: le texte abonde de phrases bizarres, plus ou moins incorrectes, et de notations qui, selon toute évidence, sont la transcription mot à mot de l'espagnol, qui ne passe pas en français; même les noms des couleurs des cartes à jeu n'ont pas été transposés en leurs équivalents "pique", coeur", etc... Encore une fois, sur une telle longueur de texte, cela devient vite exaspérant.

Dommage donc, car le fond n'est point mauvais: une vaste fresque historique, remontant de nos jours aux premiers temps de la guerre civile espagnole, et bâtie sur l'alternance de chapitres consacrés à deux familles dont les chemins se croisent pendant tout ce temps, l'une, famille de nantis éclairés ayant embrassé la foi républicaine, et de ce fait condamnés à l'exil (pour ceux qui ont échappé à la mort); l'autre, famille de très modeste extraction, dont le principal membre, écartelé entre la bigoterie réactionnaire de son père et le socialisme militant de sa mère, fera le choix du cynisme et de l'opportunisme dans le sillage du franquisme, sans autre conviction profonde que la religion du succès personnel du côté des gagnants.

Le roman est d'abord un document, en quelque sorte, à double lecture: sur la guerre d'Espagne et ses suites, avec une attention particulière au traitement particulièrement peu glorieux que la France a en son temps réservé aux réfugiés espagnols républicains (parqués dans des camps dans le sud de la France; réexpédiés en Espagne, autant dire tout droit au peloton d'exécution, etc.); aussi avec une évocation précise de l'engagement des phalangistes franquistes aux côtés des armées allemandes en Russie ("Légion Azul"); et entre les deux, de beaux portraits de résistants, dans le milieu quasi surréaliste du Madrid bombardé par l'aviation allemande au service de Franco. D'autre part aussi un document "au second degré", sur cette vaste entreprise de reconquête de la mémoire historique par la (relativement) jeune génération espagnole, celle qui n'a connu que la fin du franquisme, et manifeste avec force son désir de savoir étouffé par la génération précédente, comme le montre très bien le roman à travers certaines de ses figures. A mettre donc en parallèle avec d'autres entreprises littéraires analogues, je pense par exemple aux (excellents) romans de Antonio Munoz Molina, presque tous hantés par le souvenir du passé.

Et puis, sur le fond, tout le roman se construit sur le thème de la culpabilité -- ou de l'absence de sentiment de culpabilité -- d'une manière assez intéressante. Avec, comme en dérivation, le thème de l'héritage, pour la génération suivante, des fautes des parents -- thème central aussi dans un très beau roman colombien dont je reparlerai bientôt, Les dénonciateurs, de Juan Gabriel Vasquez (Actes Sud, 2008).

Une qualité du roman, si l'on veut, c'est l'ambiguïté de la figure convenue du "méchant": Julio Carrion père, l'arriviste sans aucun scrupule, a tout pour être parfaitement détestable -- et pourtant c'est, pour ceux qui l'ont connu, y compris ses victimes, l'incarnation même du charme, le personnage sympathique par excellence, bon vivant, bon père de famille, soucieux du bien-être des siens, et pour le lecteur, il a quelque chose du caillou dans la chaussure: dans la mesure où ce parfait salaud est précisément celui qui s'affranchit de toute contrainte éthique, profitant sans hésitations de conditions qu'il n'a pas créées et qui au fond l'indiffèrent, seulement préoccupé de s'en sortir et de réussir, et dans le fond étranger au délire idéologique et aux déchaînements de haine dont il fait le terreau de son ascension. Aux antipodes des incarnations hiératiques du sens moral et de la conviction politique que sont les exilés, c'est l'anguille insaisissable qui a faite sienne la loi du monde comme il va piétinant les idéaux, mais qui s'interdit aussi de prétendre donner le change sur ses intentions, y compris à lui-même. Du même coup, il laisse à ses enfants l'encombrant héritage, non seulement d'une belle fortune mal faite, mais aussi d'un néant de convictions, et finalement d'un mystère insoluble sur ce qu'a été cet homme qui est leur père, ce qui justifie son existence et la raison d'être essentielle de son passage en ce bas-monde...

Maintenant, ce qui est quand même regrettable, c'est que l'ensemble du récit (à mon goût) est mal bâti -- en ceci que l'essentiel de la thématique évoquée -- celle de l'engagement et de la culpabilité d'un côté, et de l'autre celle de l'héritage des passions politiques et intimes et d'une histoire à laquelle on n'a pas participé -- tout cela ne prend vraiment forme explicite et réelle consistance que dans les derniers chapitres du livres, denses et profonds; avant cela, bien sûr, on sent que c'est ce dont il est question, mais c'est beaucoup trop allusif et dilué, au risque d'épuiser l'intérêt du lecteur, qui attend désespérément qu'on entre dans le vif du sujet. On comprend bien que l'auteur a voulu garder le meilleur pour la fin, mais d'abord cela fait un peu pétard mouillé (il n'y a pas vraiment de 'suspense', on comprend quand même assez vite où on va en venir), et ensuite cela appauvrit la narration qui se perd dans le factuel trop souvent, faute de prendre de la hauteur.

Reste malgré tout une histoire attachante, avec des personnages, pour certains caricaturaux, mais bien trempés -- du genre 'à  l'espagnole', qu'on imagine déjà avec le casting attendu Victoria Abril dans le rôle principal féminin et Javier Bardem en héros amoureux de la belle. Et ce sont presque plutôt certains personnages secondaires qui marquent davantage, parce qu'ils sont plus insaisissables, ou porteurs d'une vérité plus riche; la mère du héros, entre ruse, conformisme et lucidité, murée dans son ultime silence; l'ami du père, authentique fanatique mais d'une parfaite intégrité; la tante Paloma, héroïne de tragédie à l'ancienne (une sorte de réincarnation d'Andromaque)...

 

 

Fantômes: ils s'obstinent

Quand je vous dis qu'ils me poursuivent: tenez, hier, je reprends mon Pléiade des Misérables, oublié dans un coin; au bout d'une page, (530, précisément), que lis-je? (c'est à propos des couvents, et non pas de la Sorbonne, comme on pourrait d'abord le croire):

"L'entêtement des institutions vieillies à se pérpétuer ressemble à l'obstination du parfum ranci qui réclamerait votre chevelure, à la prétention du poisson gâté qui voudrait être mangé, à la persécution du vêtement d'enfant qui voudrait habiller à l'homme, et à la tendresse des cadavres qui reviendraient embrasser les vivants (...)

Superstitions, bigotismes, cagotismes, préjugés, ces larves, toutes larves qu'elles sont, sont tenaces à la vie, elles ont des dents et des ongles dans leur fumée; et il faut les étreindre corps à corps, et leur faire la guerre, et la leur faire sans trêve, car c'est une des fatalités de l'humanité d'être condamnée à l'éternel combat des fantômes. L'ombre est difficile à prendre à la gorge et à terrasser."

Interloqué, comme il se doit, je rebondis sur Salammbô (Folio, p. 313):

"Salammbô se rejeta vivement en arrière, tant elle eut peur de cet être immonde, qui était hideux comme une larve et terrible comme un fantôme."

(Il s'agit de ce qui reste de Giscon, prisonnier des Mercenaires, et non pas d'une poupée vaudou, ou de son modèle.)

27.10.2008

Petits tours (ratés) en Horatie

Ou: "Le latin comme on aime le détester"

Tous les ans, avec une belle persévérance (qui s'apparente au masochisme), j'essaie de me persuader qu'Horace est un écrivain intéressant. Encore une fois, flop total.

Bon, au moins ai-je pu cet été venir à bout des Odes, essentiellement grâce à la nouvelle traduction (avec texte latin en regard, mais pas dépourvu de coquilles) parue dans la collection Poésie-Gallimard. Disons que ça se lit. Je persiste toutefois à penser que ça ne casse pas trois pattes à un canard boiteux, et que ça ne tient aucunement la comparaison avec Catulle ou Properce. De la pouasie, comme disait Albert Cohen, très pouatique; des vers bien faits (comme on fait des horloges, ou des Rolex), de jooooûlies z-images -- mais d'un convenu, finalement d'une platitude de littérature de salon, qui donne pour seule excuse d'y passer du temps d'en avoir à perdre, du temps, en vacances parce que c'est ce pour quoi les vacances sont faites.

Dans la foulée, je viens de m'atteler aux Satires, qui me sont toujours sorties par les yeux, et une fois encore. Quelle désolation. Des historiettes débiles, des plaisanteries lourdingues d'almanach Vermot, un ton uniforme de lèche-cul bien en cour toujours à quatre devant tout pouvoir, mais qui se veut bel esprit, un vide intersidéral de pensée qui se dissimule si mal sous les pires tartes à la crème de la philo-pour-les-nuls; c'est de part en part consternant de conformisme à courte vue, de répétition irraisonnée de tous les préjugés de l'époque et de tout temps, et de vanité aveugle mais bien satisfaite de soi.

Deux personnages (dont d'ailleurs tout le monde se bat l'oeil et le flanc) échangent des insultes en se moquant du physique de l'autre: ouaf! ouaf! que c'est drôle!; le poète (vieil avorton bedonnant de son état, soit dit en passant) a compté sur les faveurs d'une malheureuse esclave, et déçu dans son attente, doit se la coller sur l'oreille et tache son pyjama comme un ado boutonneux: que c'est désopilant! et frondeur! on frémit de tant d'audace émoustillante!

Comment de telles inepties sans saveur mais tellement prétentieuses, ont-elles pu traverser les siècles en faisant l'admiration des foules lettrées, "j'en suis encore en doute", comme Montaigne à propos de tout autre chose. Ou peut-être est-ce que certains, des mêmes foules lettrées, sont trop heureux de s'y reconnaître à l'identique ?

Histoires de fantômes

Ils sont partout -- en tout cas, dans mes lectures du moment, allez savoir pourquoi. jugez par vous-mêmes.

pedro paramo.gifPour commencer très fort: une ville entière de fantômes attend de pied ferme le héros de Pedro Paramo, court roman du mexicain Juan Rulfo (1956), très vite promu livre-culte en Amérique du Sud, à l'égal des plus grands. Sur son lit de mort, la mère du héros a en effet fait jurer à ce dernier d'aller retrouver, pour s'en venger, son père naturel (Pedro Paramo, donc), dans le trou perdu où elle a passé sa jeunesse. Fidèle à son serment, le fils s'y rend, pour découvrir que non seulement son père est mort, mais qu'en fait, toute la ville n'est plus qu'une ville fantôme -- mais fort animée cependant: une vraie danse macabre dans laquelle il se laisse vite entraîner par tous les contemporains défunts de ses parents, trop contents de trouver de la chair fraîche (enfin, pas fraîche très longtemps) auprès de qui raconter inlassablement leurs propres aventures avec celles des protagonistes de l'histoire familiale que le héros est venu déterrer. Ou, si on veut, une vraie et magnifique nékuia (consultation des morts) dans la plus pure tradition odysséenne, qui ranime, le temps du récit, un monde mort, celui d'une communauté villageoise tyrannisée par un despote local sans principes ni scrupules, et partout traversée, comme par des éclairs, de passions tues, de rancoeurs et de haines, d'amours trahies, etc., qui continuent dans l'au-delà à mener la danse... C'est assez saisissant, et à lire en Gallimard-L'imaginaire (145 p.).

fraga.jpgPlus reposant (encore que...), en tout cas, moins survolté, beaucoup plus en demi-teintes et en suggestions, mais fantôme quand même que celui qui hante la garçonnière au coeur du beau et très court roman portugais d'Isabel Fraga, La dessinatrice, tout récemment paru en traduction française (La Différence, 2008, 106 p.). Garçonnière devenue de nos jours paisible résidence bourgeoise d'une famille très-comme-il-faut, mais minée par la névrose, le deuil et le détachement de ses membres -- et hantée sans le savoir (sauf un de ses membres) par le spectre de la première habitante des lieux, jeune femme simple sortie de sa condition de domestique par un amant du beau monde, qui l'installa dans cette maison comme sa maîtresse. Double histoire, donc, d'une famille apparemment ordinaire -- de ces apparences dont il faut se méfier -- et qui se défait doucement dans le non-dit de bon ton; et d'un couple illégitime comme avorté, fondé sur un mensonge qui pousse la protagoniste à une mort brutale mais sans paroles; et tout autour, un écheveau d'autres histoires, de secrets, de morts, de trahisons, tout cela esquissé avec autant de délicatesse, comme l'air de rien, qu'en met l'ancienne héroïne à dessiner des fleurs pour un amant qui ne les a jamais regardées... J'ai beaucoup aimé, je vous le conseille.

peixoto.jpgEnfin,tout aussi récent et portugais, mais plus mastoc, plus mystérieux -- aussi plus inégal mais pas sans intérêt: Le cimetière de pianos, de José Luis Peixoto (Grasset, 2008, 375 p.) a aussi son fantôme : rien de moins que le narrateur principal, qui retrace non seulement sa vie, mais aussi celle de sa famille... après sa propre mort, qui elle ouvre le roman. Fort complexe, en effet, et à vrai dire, pas toujours facile à suivre, car les narrateurs se bousculent au portillon, mais sans aucune indication de l'auteur permettant au premier abord de les différencier; du coup, les époques et les histoires se mélangent, volontiers dans le même chapitre et de paragraphe en paragraphe -- mais au bout du compte, pour raconter une même histoire: celle d'une famille sur trois générations, qui alternent les joies et les peines d'un milieu modeste de petits artisans lisboètes, à partir de la fin du XIXe siècle, avec, comme en point d'orgue, l'aventure singulière d'un des membres (le fils du mort initial), coureur de marathon parti défendre les couleurs du Portugal aux Jeux olympiques de Stockholm en 1912, mais qui mourut d'épuisement au 30ème km (le personnage a bien existé, mais toute son histoire et celle de sa famille, au dire de l'auteur, sont pure invention). Autour de cette figure plus qu'originale, et de ce destin aussi tragique qu'inhabituel, se dessinent en contrepoint les vies plus qu'ordinaires, mais pas moins tragiques à leur manière, des divers membres de la famille, avec comme fond dominant la banalité d'un quotidien morose, ponctué par les illusions de l'amour juvénile qui tourne, vieille mayonnaise ratée, à la violence conjugale et au mépris silencieux, dans l'ignorance lassée ou la trahison agressive, l'indifférence meurtrière et l'autodestruction... Parfois, exceptionnellement, les strates historiques se téléscopent dans le fameux "cimetière de pianos" : le rebut des vieux pianos servant de mine pour les travaux de réparation de l'atelier familial, mais qui est aussi le lieu en quelque sorte magique des premières étreintes secrètes, le repère où les enfants cachent leurs rêves interdits, et, donc, comme la fosse d'Ulysse (là encore) où les générations parfois se parlent en toute irréalité, de part et d'autre de la frontière de la mort et dans le mépris des âges respectifs. Dans l'ensemble du récit, il y a quelque chose de lancinant (peut-être de lassant, selon les goûts) dans la répétition des épisodes et des propos des personnages, mais aussi des notations de l'auteur, décrivant cette sorte de retour éternel du même d'une génération à l'autre -- mêmes illusions, mêmes trahisons, mêmes deuils -- et finalement, au coeur de cette répétition cyclique, quelque chose qui s'apparente, dans la peinture toujours crue de ce quotidien de petites gens, à un mécanisme de damnation tragique à l'ancienne... Intéressant, donc; pas sans défauts, mais animé d'une indéniable force, souvent dérangeante.

 

24.10.2008

Mes petits conseils de lecture

Je reprends brièvement les petits conseils de lecture de ce matin: pour donner un peu de substance aux micro-textes de votre manuel sur les origines de Rome, reportez-vous aux deux grands textes authentiques (de la même époque: Principat d'Auguste):

- En prose: les premiers livres de l'Histoire romaine de Tite Live, que vous pouvez lire agréablement dans la nouvelle traduction d'A. Flobert disponible en GF (cette traduction n'est guère fiable dans le détail, mais cela n'a pas beaucoup d'importance pour une lecture d'agrément ou de curiosité); le premier volume de cette traduction comprend les 5 premiers livres, depuis Enée jusqu'aux invasions gauloises du début du IVè s. av. JC; vous y trouverez sans doute quelques 'tunnels' -- détails parfois longuets de péripéties militaires -- et le découpage par année (=propre de la tradition dite 'annalistique') peut sembler un peu lourd, mais ces livres sont aussi pleins d'épisodes enlevés, et contiennent une grande quantité de récits fondateurs de la légende romaine, non seulement pour les Romains eux-mêmes, mais aussi pour la tradition culturelle européenne, qui s'est abreuvée de Tite Live jusqu'à plus soif;

- En poésie, l'épopée de Virgile, L'Enéide, qui raconte à la mode homérique les aventures du fondateur mythique, depuis sa fuite de Troie jusqu'à son installation en Italie; les six premiers chants sont bâtis sur le modèle de l'Odyssée (avec, en plus, la contribution de la tradition sentimentale alexandrine, à travers l'épisode des amours de Didon et Enée), les six derniers sur le modèle de l'Iliade; ces derniers sont plus difficiles à suivre, et peuvent paraître moins distrayants; lisez au moins les 6 premiers; soit dans l'édition 'Budé' de J. Perret (3 volumes pour l'ensemble), soit dans l'édition Folio qui reprend la traduction Perret seule; l'édition italienne de grande qualité à tout petit prix que je vous ai présentée est celle de L. Canali (très éminent latiniste italien) dans la collection 'Classici Greci e latini' des éditions Mondadori: outre sa qualité et son agrément, la traduction italienne en question présente l'avantage de suivre le texte vers à vers, ce qui facilite l'usage simultané du texte latin et du texte italien en regard; et l'annotation, reportée en fin de volume, est très bonne.

Dans les deux cas, notez bien que ces textes -- indépendamment de leur valeur littéraire en soi -- participent de la mise en place de l'idéologie augustéenne: il s'agit, à travers l'évocation du passé légendaire, d'exalter non seulement la grandeur de Rome, mais aussi le caractère providentiel de la puissance d'Auguste, qui de son côté se donnait, non pas pour le fondateur d'un nouveau régime (ce que nous appelons l'Empire), mais pour le restaurateur de la Respublica à l'issue des guerres civiles; c'est tout particulièrement net dans l'Enéide: rappelez-vous que le héros fondateur, Enée, est le fils de Vénus, et le père d'Ascagne (fondateur d'Albe, 'unde uenerunt Romulus Remusque', dixit votre manuel) lequel Ascagne s'appelait également Iulus : en clair, c'est l'ancêtre légendaire de la gens des Iulii, celle de 'Jules César', en latin Caius Iulius Caesar (Iulius n'est pas un prénom, mais un nom de famille), qui, à travers Iule-Ascagne, revendiquait l'ascendance divine de Vénus, dont le culte est particulièrement associé à celui de Rome (cf. temple de Vénus et de Rome); en conséquence, Virgile exalte Auguste à travers son ascendance légendaire, d'Enée à César père adoptif d'Auguste; tandis que Tite Live, en évoquant les premières étapes marquantes de l'histoire, rappelle le souvenir des fondateurs  successifs (Enée, Ascagne, Romulus) et des sauveurs providentiels de Rome (Camille, livre V), qui apparaissent comme autant de prédécesseurs d'Auguste.

Cela dit, ce sont aussi de très grands et beaux textes littéraires... qui justifient, avec d'autres, d'apprendre le latin!

Alors, courage!

Editions des textes anciens

Pour faire suite à la brève présentation de ce matin, je vous renvoie à de précédentes notes sur l'édition des textes classiques:

Sur la transmission des textes : lien

Sur les collections modernes : présentation générale: lien

Sur quelques promos italiennes en cours, et sur les éditions Loeb : lien

Sur les éditions Barbera : lien

 

23.10.2008

Ecriture romaine

quadrata.jpg

Pour le plaisir des yeux: la reproduction de l'inscription que j'ai montrée ce matin dans le petit livre de G. Jean, L'écriture mémoire des hommes (Découvertes Gallimard, p. 65).

 

Pour vous aider à déchiffrer le texte (que nous lirons ensemble bientôt) :

"Romulus Martis filius urbem Romam condidit et regnauit annos duodequadraginta, isque primus dux, duce hostium Acrone rege Caeninensium interfecto, spolia opima Ioui Feretrio consecrauit, receptusque in deorum numerum Quirinus appellatus est."

 

tables claudiennes en entier .jpgPar ailleurs, je n'ai rien trouvé de mieux comme reproduction complète des Tables de Lyon (ou Tables Claudiennes) dont je vous ai parlé. Comme vous voyez, il n'en reste que deux panneaux (sur 4 à l'origine), mais remarquablement conservés.

 

tables lyon 2.jpgLa reproduction de détail donne une idée de la qualité du travail.

 

Via Wikipedia, j'ai trouvé aussi une transcription moderne de l'inscription (lien) -- si on veut, le plus remarquable, c'est l'en-tête ajouté par la personne qui a créé la page... et qui est un charabia de latin macaronique de la plus belle eau (on se fatiguerait à compter le nombre de fautes de latin!). L'effort était louable, mais le résultat est calamiteux.

 

Dans le même genre, il y a un document exceptionnel dont je vous conseille vivement la lecture: il s'agit de l'éloge funèbre d'une Matrone romaine (traditionnellement, mais à tort, appelé aussi "Eloge de Turia") datant de la fin de la République, et qui a été miraculeusement conservé (en bonne partie) sur une stèle de marbre dont les morceaux, recyclés en matériau de construction, ont été retrouvés et rassemblés.

Laudatio_Turiae_2.jpgVoici une photo de détail du tout début de ce qui a été conservé de l'inscription, rédigée par le veuf de ladite Matrone (vous reconnaîtrez en gros le mot VXORIS = gén. sg. de uxor = épouse).

 

Le schéma que voici représente la disposition des fragments conservés:eloge matrone.jpg

 

 

 

Il est emprunté à l'édition Budé (p. XVLVII) -- car édition Budé il y a, ce qui vous permet donc de lire la traduction, si le coeur vous en dit; en plus, l'édition en question est un peu ancienne (1950), mais bien faite, et précédée d'une introduction instructive tant sur le genre de l'éloge funèbre que sur les spécificités du texte et l'histoire du personnage: un "sacré petit bout de bonne femme", comme dirait Muriel Robin, prise malgré elle dans la tourmente des guerres civiles, et dont l'éloge, en dépit de toutes ses maladresses (l'auteur n'a rien d'un artiste), brosse un très beau portrait d'héroïne du quotidien.

Bref, un document "sur le vif", d'une parfaite authenticité, fort émouvant, finalement...

N.B.: Pour le cas où vous n'auriez pas encore épuisé toutes les ressources de la Bibliothèque de Malesherbes: vous y disposez d'une collection (a priori) complète des éditions Budé, en libre accès; profitez de vos moments de temps perdu, ne serait-ce que pour feuilleter ces volumes et mettre un peu le nez dans la traduction des textes anciens.

(Cliquez sur les images pour les agrandir)

 

21.10.2008

Français: au secours!

Chacun ses snobismes: moi, je paie la redevance TV, mais je ne regarde jamais la télévision; en revanche, je ne déteste pas lire certains comptes rendus d'émissions dans la presse; c'est parfois édifiant -- par exemple, quant au niveau de langue employé sur le service public: ainsi peut-on lire dans Libération (lien vers la page internet) d'importants extraits de l'émission de l'inénarrable Arlette Chabot s'entretenant avec Rachida Dati. Laissant tout à fait de côté le fond des propos (c'est d'ailleurs assez facile, et vite fait...), lisez ces citations pour leur seule forme: on est en dessous du degré zéro de la syntaxe française la plus élémentaire: pas une phrase n'est correctement construite, même par rapport aux usages plus relâchés de la langue parlée -- quelque part entre la pseudo-langue SMS et le vagissement de bébé. Terrifiant.

Dans un genre plus amusant, toujours dans Libération, une jolie coquille, dans un article consacré à l'affaire DSK :

"«Je crois fermement que je n'ai pas abusé de ma position», souligne DSK au personnel du FMI, alors qu’il est sous le coût d’une enquête dans le cadre d'une affaire de favoritisme supposé, lié à ses relations intimes avec une subordonnée."

...Parce que cela risque de lui coûter cher?

Mauvais esprits, je vous vois venir: "tout ça pour un coup...".

 

 

20.10.2008

Petit tour en forêt vierge

Encore un magnifique roman de l'écrivain portugais J.M. Ferreira de Castro, dont j'ai déjà parlé.

(A propos de Terre froide: lien ; de La mission: lien)

ferreira foret vierge.jpgForêt Vierge est largement autobiographique -- en tout cas directement inspiré par l'expérience très juvénile de son auteur, parti (au début du XXème s.) se perdre au fin fond de l'Amazonie pour plusieurs années d'une exploitation brutale, proche de l'esclavage, dans la récolte du caoutchouc.

Le point de vue du récit est donc celui d'Alberto, le personnage principal et en partie double de l'auteur; en partie seulement, car, d'abord, plus âgé (Ferreira de Castro a quitté seul le Portugal à 12 ans!) et plus instruit que l'auteur, et aussi car ce sont des motivations politiques qui l'ont contraint à l'exil (Alberto s'était dans son pays engagé du côté de la résistance monarchique à la République naissante).

Reste l'expérience essentielle, sans doute en tous points semblable, ou presque; d'abord le leurre d'une possibilité de s'enrichir dans l'exploitation des fabuleuses ressources naturelles de la forêt, puis dès l'arrivée la découverte d'un engrenage infernal d'endettement, d'asservissement et autant dire d'abrutissement. Ce regard supposé extérieur du personnage permet aussi sans doute à l'auteur de porter un jour plus cru sur les mécanismes qui conduisent une 'belle âme' plutôt innocente (dans tous les sens du terme) à risquer de se fondre dans un climat généralisé d'abjection, objet d'un premier rejet catégorique avant que la tentation ne gagne, sous la pression de circonstances insupportables. Et comme (presque) toujours dans la littérature portugaise, c'est le contraste -- ici brutal et sans fard -- entre une réalité contemporaine sordide et le glorieux passé conquérant de l'aventure épique: les boutiquiers et trafiquants en tout genre, de matières premières et de main d'oeuvre pareillement, remplaçant les héros épiques des XVIe et XVIIe siècles, qui ont ouvert les voies de la navigation amazonienne, et dont les exploits sont brièvement, mais intensément, rappelés en cours de récit.

Reste aussi -- et on peut même juger que c'est le meilleur du livre -- à chaque page ou presque, une évocation saisissante de la nature amazonienne, dont l'appréhension allie indissociablement fascination et répulsion, beauté et horreur d'un monde comme animé d'une hostilité essentielle à la pénétration de l'homme étranger, toujours en constant changement dans la danse infernale des rythmes de vie et de mort, au gré des crues et des décrues du fleuve où rien ne dure, tout se transforme, se compose et se décompose, jusqu'à ce que se perdre même le sentiment de la permanence de l'être.

Tenez, un exemple parmi tant d'autres de ces beaux passages -- intégrant l'évocation de la nature dans la perspective historique des premiers aventuriers lusitaniens:

"Perdus au coeur de la forêt, quand ils pensaient à leur lointaine petite patrie, le Portugal leur paraissait irréel, un jeu de leur imagination enfiévrée et, peut-être même, que le Portugal n'existait pas; et ceux qui en gardaient souvenance arrivaient alors à douter de leur propre existence, et ils s'interrogeaient. Ne rêvaient-ils pas? n'étaient-ils pas les figurants d'un voyage imaginaire, les personnages d'un récit de voyage, d'un récit fait par le survivant de quelque expédition qui les avait précédés, d'un soldat que l'on croyait mort et qui serait revenu pour parler des autres, de ses compagnons, d'eux-mêmes? Devant tant de contrastes qui s'amplifiaient et qui s'opposaient de plus en plus et qui se multipliaient de jour en jour, ils n'étaient plus que des entités, et le passé, et leur vie présente étaient le délire de leur imagination déréglée. Peut-être servaient-ils de truchement à une  âme défunte qui avait besoin d'âmes fictives ou de fantasmes pour donner un semblant de réalité à ce monde en formation, comme si dans une hallucination collective on les faisait assister à une histoire de création et ressurgir devant leur yeux un univers préhistorique... et peut-être que, tout à coup, sans que rien ne le fasse pressentir, se réveilleraient-ils de leur mauvais rêve et que ce long cauchemar s'évanouirait subitement, sans laisser de trace?" (p. 57-58)

Seuls les indigènes bien sûr sont capables de vivre dans cet enfer; leur présence dans le récit est à sa manière aussi fantomatique: de purs sauvages, invisibles, énigmatiques et cruels, inspirant une terreur constante aux habitants des exploitations forestières victimes de leurs razzias épisodiques; certes, le lecteur moderne pourrait s'indigner de la tonalité raciste de ces évocations, mais ce serait oublier que ces propos sont ceux des personnages, saisis dans leurs peurs et leurs préjugés -- derrière lesquels se profile une autre réalité, suggérée par l'auteur: celle des vrais et légitimes 'indigènes', vivant en symbiose avec une forêt qui les protège, les dissimule et les nourrit, à laquelle ils appartiennent entièrement, au point de participer, comme les plantes et la faune, à son mirage en perpétuel mouvement. Tout autres, donc, que ces corps étrangers uniquement attirés par l'appât du gain, et condamnés à pourrir dans l'abandon et une animalité à peine maquillée d'oripeaux civilisés, et toujours condamnés à la défaite face à la puissance de résistance de la nature sauvage.

Enfin, notez que le traducteur français, qui n'a pas peu contribué à la diffusion de l'oeuvre chez nous, n'est autre que Blaise Cendrars (édition: Grasset, Les cahiers rouges, 287 p.)

 

Enfin-enfin, puisqu'on est sur le thème: honte à vous si vous n'avez pas encore lu Le vieux qui lisait des romans d'amour, premier roman et sepulveda vieux.jpgpur petit bijou de Luis Sepulveda (Métailié, 1992, 130 p.): un autre coin de la même Amazonie, parcouru, pour de toutes autres raisons, par un autre double d'auteur, avec une inspiration là aussi très autobiographique: Sepulveda a en effet vécu dans sa jeunesse au sein d'une tribu amazonienne, et sa connaissance intime de la forêt, qui est au coeur du récit, doit tout à cette expérience qu'il partage avec son personnage.

Il me revient d'ailleurs que j'en avais déjà cité un passage, fort instructif, surtout s'il vous prend l'envie de chasser le ouistiti (lien).

Et comme d'hab', bonnes lectures!

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