29.10.2008
Pas très digeste, mais consistant
ça y est, je suis venu à bout du pavé d'Almudena Grandes, Le coeur glacé (JC Lattès, 1075 p., 25€).
A vrai dire, pas tout à fait sans peine; disons franchement que, sur plus de mille pages, il y en a quelques centaines de trop. C'est dommage, car dans l'ensemble, c'est plutôt un bon roman; mais parfois, on frise l'indigestion. D'autant que le style laisse aussi à désirer; d'abord celui de l'auteur, qui use et abuse des répétitions inutiles, des menues descriptions, parfaitement plates, de faits ou d'objets qui n'apportent absolument rien -- aucun personnage ne peut s'asseoir dans un troquet quelconque sans qu'on ait le droit au détail intégral du menu, etc.; ensuite, et surtout, celui de la traductrice, qui a manifestement travaillé vite et mal: le texte abonde de phrases bizarres, plus ou moins incorrectes, et de notations qui, selon toute évidence, sont la transcription mot à mot de l'espagnol, qui ne passe pas en français; même les noms des couleurs des cartes à jeu n'ont pas été transposés en leurs équivalents "pique", coeur", etc... Encore une fois, sur une telle longueur de texte, cela devient vite exaspérant.
Dommage donc, car le fond n'est point mauvais: une vaste fresque historique, remontant de nos jours aux premiers temps de la guerre civile espagnole, et bâtie sur l'alternance de chapitres consacrés à deux familles dont les chemins se croisent pendant tout ce temps, l'une, famille de nantis éclairés ayant embrassé la foi républicaine, et de ce fait condamnés à l'exil (pour ceux qui ont échappé à la mort); l'autre, famille de très modeste extraction, dont le principal membre, écartelé entre la bigoterie réactionnaire de son père et le socialisme militant de sa mère, fera le choix du cynisme et de l'opportunisme dans le sillage du franquisme, sans autre conviction profonde que la religion du succès personnel du côté des gagnants.
Le roman est d'abord un document, en quelque sorte, à double lecture: sur la guerre d'Espagne et ses suites, avec une attention particulière au traitement particulièrement peu glorieux que la France a en son temps réservé aux réfugiés espagnols républicains (parqués dans des camps dans le sud de la France; réexpédiés en Espagne, autant dire tout droit au peloton d'exécution, etc.); aussi avec une évocation précise de l'engagement des phalangistes franquistes aux côtés des armées allemandes en Russie ("Légion Azul"); et entre les deux, de beaux portraits de résistants, dans le milieu quasi surréaliste du Madrid bombardé par l'aviation allemande au service de Franco. D'autre part aussi un document "au second degré", sur cette vaste entreprise de reconquête de la mémoire historique par la (relativement) jeune génération espagnole, celle qui n'a connu que la fin du franquisme, et manifeste avec force son désir de savoir étouffé par la génération précédente, comme le montre très bien le roman à travers certaines de ses figures. A mettre donc en parallèle avec d'autres entreprises littéraires analogues, je pense par exemple aux (excellents) romans de Antonio Munoz Molina, presque tous hantés par le souvenir du passé.
Et puis, sur le fond, tout le roman se construit sur le thème de la culpabilité -- ou de l'absence de sentiment de culpabilité -- d'une manière assez intéressante. Avec, comme en dérivation, le thème de l'héritage, pour la génération suivante, des fautes des parents -- thème central aussi dans un très beau roman colombien dont je reparlerai bientôt, Les dénonciateurs, de Juan Gabriel Vasquez (Actes Sud, 2008).
Une qualité du roman, si l'on veut, c'est l'ambiguïté de la figure convenue du "méchant": Julio Carrion père, l'arriviste sans aucun scrupule, a tout pour être parfaitement détestable -- et pourtant c'est, pour ceux qui l'ont connu, y compris ses victimes, l'incarnation même du charme, le personnage sympathique par excellence, bon vivant, bon père de famille, soucieux du bien-être des siens, et pour le lecteur, il a quelque chose du caillou dans la chaussure: dans la mesure où ce parfait salaud est précisément celui qui s'affranchit de toute contrainte éthique, profitant sans hésitations de conditions qu'il n'a pas créées et qui au fond l'indiffèrent, seulement préoccupé de s'en sortir et de réussir, et dans le fond étranger au délire idéologique et aux déchaînements de haine dont il fait le terreau de son ascension. Aux antipodes des incarnations hiératiques du sens moral et de la conviction politique que sont les exilés, c'est l'anguille insaisissable qui a faite sienne la loi du monde comme il va piétinant les idéaux, mais qui s'interdit aussi de prétendre donner le change sur ses intentions, y compris à lui-même. Du même coup, il laisse à ses enfants l'encombrant héritage, non seulement d'une belle fortune mal faite, mais aussi d'un néant de convictions, et finalement d'un mystère insoluble sur ce qu'a été cet homme qui est leur père, ce qui justifie son existence et la raison d'être essentielle de son passage en ce bas-monde...
Maintenant, ce qui est quand même regrettable, c'est que l'ensemble du récit (à mon goût) est mal bâti -- en ceci que l'essentiel de la thématique évoquée -- celle de l'engagement et de la culpabilité d'un côté, et de l'autre celle de l'héritage des passions politiques et intimes et d'une histoire à laquelle on n'a pas participé -- tout cela ne prend vraiment forme explicite et réelle consistance que dans les derniers chapitres du livres, denses et profonds; avant cela, bien sûr, on sent que c'est ce dont il est question, mais c'est beaucoup trop allusif et dilué, au risque d'épuiser l'intérêt du lecteur, qui attend désespérément qu'on entre dans le vif du sujet. On comprend bien que l'auteur a voulu garder le meilleur pour la fin, mais d'abord cela fait un peu pétard mouillé (il n'y a pas vraiment de 'suspense', on comprend quand même assez vite où on va en venir), et ensuite cela appauvrit la narration qui se perd dans le factuel trop souvent, faute de prendre de la hauteur.
Reste malgré tout une histoire attachante, avec des personnages, pour certains caricaturaux, mais bien trempés -- du genre 'à l'espagnole', qu'on imagine déjà avec le casting attendu Victoria Abril dans le rôle principal féminin et Javier Bardem en héros amoureux de la belle. Et ce sont presque plutôt certains personnages secondaires qui marquent davantage, parce qu'ils sont plus insaisissables, ou porteurs d'une vérité plus riche; la mère du héros, entre ruse, conformisme et lucidité, murée dans son ultime silence; l'ami du père, authentique fanatique mais d'une parfaite intégrité; la tante Paloma, héroïne de tragédie à l'ancienne (une sorte de réincarnation d'Andromaque)...
21:45 Publié dans Petites notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : almudena grandes, le coeur glacé



Commentaires
Pour aider la digestion, esayez peut-être de relire (et oui!) ces 1.400 pages ('et oui!), non pas comme un roman "réaliste" sur la guerre d'Espagne, mais comme un texte "poétique" sur l'impossibilité d'écrire aujourd'hui et à jamais une histoire de la guerre d'Espagne sans omissions volontaires s'ajoutant aux involontaires.
La confusion en résultant (et qui peut irriter) me semble tellement animer de l'intérieur l'écriture de ce texte qu'il n'est jamais aussi "beau" que dans les passages (très nombreux, fort réussis et bien traduits) où le récit décrit des flashs qui échappent au temps et à l'espace et révèlent à quel point le
temps et l'espace sont conventionnels, alors même qu'ils exigeraient d'être pris pour des faits bruts.
Merci
Écrit par : Denis Henri | 19.08.2011
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