10.10.2008
Les Feux de l'Amour
Pour fêter comme il convient le centenaire (au moins) de l'immortelle Série, deux options s'offrent à vous:
1° Témoigner une reconnaissance émue au quattuor de vos héros préférés Nicolas-Richard-Cécilia-Carlita, qui a su incarner si brillamment sur la vraie scène du Monde ce Maelström de passions et d'aventures, et nous tenir en haleine dans ce même tourbillon d'amours foudroyantes, mais aussi de charme discret, de luxe distingué, de noblesse de coeur et de hauteur de vues, si caractéristique de l'épopée télévisuelle qui fait honneur au meilleur de notre civilisation occidentale.
2° Moins démonstratif, peut-être, mais non moins efficace: vous pouvez aussi revenir à la Source, à savoir l'épopée post-homérique -- en commençant par le texte intégral le plus anciennement conservé, Les Argonautiques d'Apollonios de Rhodes, qui fut au civil, au 3ème s. avant J.C., rien de moins que directeur de la légendaire Bibliothèque d'Alexandrie (fondée au début du 3è s. par Ptolémée Ier, sur le modèle du Lycée d'Atristote, abritant -- estime-t-on -- de 100.000 à 700.000 volumes à son acmè, puis, comme vous savez, accidentellement détruite par le feu en 47 av., lors de la prise d'Alexandrie par César).
Bref, un long poème de quatre gros chants en vers homériques (un artifice littéraire d'imitation pour l'époque, donc), qui raconte l'expédition de Jason parti avec une belle troupe de héros sur la Nef Argo en quête de la Toison d'Or -- celle du bélier qui porta Phrixos et Hellé dans les airs, perdit cette dernière en route (d'où l'appellation d'Hellespont, 'la Mer d'Hellé', donnée au lieu de sa chute), et conduisit le survivant jusqu'en Colchide, au fin fond de la Mer Noire, dans le Royaume d'Aiétès, où la pauvre bestiole à poils longs, pour récompense de ses bons et loyaux services, gagna d'être écorchée pour l'offrande aux Dieux de sa moumoute dorée; Jason donc se lance à la conquête de celle-ci, sur ordre de son oncle, qui a usurpé la place de roi de Phères en Thessalie, et cherche par ce moyen à envoyer en fait le héros à la mort, pour se débarrasser de lui; après mille aventures, il en reviendra bien sûr avec la carpette sous un bras, et accrochée à l'autre, en bonus, une certaine Médée, la fille du Roi Aiétès, qui n'a rien trouvé de mieux à faire (elle aussi devait se nourrir de séries télé, il faut dire qu'on devait sérieusement trouver le temps long là-bas) que de s'amouracher du bellâtre et de trahir son cher papa pour les beaux yeux du godelureau, en aidant ce dernier à triompher grâce sa magie des épreuves normalement mortelles imposées par le papounet qui n'avait, et on le comprend, aucune envie de donner son précieux tapis à cet illustre inconnu. Du coup, le papounet, pas content, lance à leur poursuite sa Brigade Anti-Criminalité, à la tête de laquelle il a, en bonne méthode, placé son fils, bien résolu à récupérer son tapis poilu pour le réaccrocher dans sa salle à manger bling-bling, la donzelle dévergondée pour la coller dans un centre de rétention pour mineurs multirécidivistes, et cet espèce d'étranger qui n'avait même pas de papiers pour lui faire comprendre à coups de taser que la Colchide, on l'aime ou on la quitte mais sans faucher l'argenterie (en l'occurrence l'orfévrerie) des honnêtes 'nationaux' et séduire les jeunes filles de bonne famille. Non mais. Heureusement tout se termine bien, grâce aux bons soins d'Alcinoos, le roi des Phéaciens de l'Odyssée toujours prêt à ouvrir son centre de réfugiés sur l'île de Schérie, où nos héros viennent finalement se placer sous sa protection et s'en remettre à sa sagesse: habile manoeuvrière en choses nuptiales, l'épouse du roi, Arétè ("Excellence, Vertu") conseille au héros de faire passer sa douce à la casserole, histoire de permettre à Alcinoos de faire valoir que le produit ayant été consommé ne peut plus être retourné: happy end sous la couette, chacun avec sa chacune, et les moutons, avec ou sans poils dorés, sont bien gardés.
Vous aurez compris: du sexe et du sang, des convoitises et des trahisons, de l'or et un yacht (magique, en prime), des îles de rêve et des voyages au bout du monde, des décisions souveraines de tribunal arbitral -- on est déjà dans la grande tradition, sans oublier les monstres très-méchants, qui crachent le feu, les rois très-tyranniques qui gesticulent (inutilement) en braillant "casse-toi pauv'con!", un héros sans talonnettes, mais grand quand même, fort et beau à couper le souffle (de fait, ceux qui le rencontrent tombent vraiment pas terre en aspirant l'air comme des poissons sortis du bocal), une héroïne tellement belle et qui pousse la chansonnette (des invocations magiques à réveiller les morts et à faire descendre la lune sur terre), et tout autour une ribambelle d'autres héros non moins vaillants unis dans un même élan vers la victoire sous la houlette de leur grand chef, comme un bon gouvernement à l'assaut de la crise économique.
Deux traits caractéristiques, qui donnent sa personnalité à cette resucée d'Homère; d'abord l'attention portée à une psychologie qui n'est plus celle de l'Iliade, mais plutôt celle de la comédie de moeurs -- avec par exemple une scène excellente entre Aphrodite et son fils Amour, très "jeune parent" aux prises avec un mouflet intenable et capricieux qui adore faire tourner en bourrique sa chère môôman totalement dépassée par les événements et contrainte à la négociation de son autorité (du genre une flèche d'amour empoisonnée pour Médée en échange d'une promesse de Playstation); aussi, bien sûr, le détail apporté à la caractérisation du personnage de Médée, qui n'est pas encore tout à fait le très vilaine fifille à son papa tout à fait accomplie (dans cette version du mythe, elle ne coupe pas son frérot en petits morceaux) ni non plus la mère meurtrière de ses enfants: il faut lui laisser le temps de les pondre puis de se faire coller des cornes au front), mais qui connaît déjà les affres du sentiment amoureux dont Virgile, grand lecteur d'Apollonios, fera ses choux gras pour son épisode Enée-Didon.
Ensuite, la remise en cause du modèle héroïque: dure dégradation de l'omniprésident-héros des temps homériques, la figure de Jason se caractérise par son partage ambigu entre une indéniable stature héroïque, et un tempérament rongé par le Côté Obscur de la Force: toujours à chouiner, écartelé par des résolutions contradictoires, en fait assez peu capable de prendre des initiatives quand il n'est pas dos au mur ou quand une maîtresse femme ne prend pas les choses en main pour lui... Bref, moins le genre qui va roter la bière entre deux blagues racistes au Salon de l'Auto, que déjà, presque, l'hétéro métrosexuel aussi inquiet d'affirmer sa virilité que savoir si son sac à main Vuitton est bien coordonné à ses chaussures Prada. Sans surprise du reste, puisque tout ce tintouin c'est, au départ, histoire d'aller récupérer un manteau de fourrure.
Bref, pour vous délecter de cette Merveille, vous avez là encore le choix: l'édition Budé, récente et d'excellente qualité -- mais en trois volumes, pour le prix modique de plus de 100€; ou alors, le volume (un seul) de l'édition italienne BUR, qui fait quasi deux-en-un, puisque le texte grec reproduit est celui, précisément, de l'édition Budé qui est l'édition de référence, tandis que le travail italien (intro, traduction, notes) est conforme au meilleur de cette excellente maison: synthèse remarquable, très utile, plein d'éclaircissements précieux, et une traduction très agréable à lire.
Inutile de gloser sur le fait que les Belles Lettres (éditeur de la collection Budé) ne voient aucun inconvénient à vendre leurs textes grecs à des éditeurs étrangers qui les proposent à tout petits prix en poche (12€ pour ce gros volume de 725 p.) mais se refusent obstinément à faire de même en France et pour les lecteurs uniquement francophones, condamnés à ne pouvoir lire les textes anciens qu'en bibliothèque, ou s'ils sont au CAC40. J'imagine que cela fait partie de ce qu'on appelle "l'exception culturelle française".
13:14 Publié dans Petites notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : apollonios, argonautiques



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