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28.02.2008
Epictète et les ouistitis
A comparer :
Epictète, Entretiens, III, 9, 22:
"Ton désir reste inassouvi, le mien est pleinement satisfait. C'est ce qui arrive aux enfants qui enfoncent leur main dans un vase au col étroit et tâchent d'emporter figues et noix. S'ils remplissent leur main, ils ne peuvent plus l'enlever, et alors ils crient."
L. Sepulveda, Le vieux qui lisait des romans d'amour, Métailié, p. 61:
"Dans la région des ouistitis, terre de haute végétation, il vida plusieurs douzaines de noix de coco pour préparer des pièges. Il l'avait appris des Shuars et ce n'était pas difficile. Il suffisait de vider les noix en y pratiquant une ouverture d'un pouce de diamètre au maximum, de faire de l'autre côté un petit trou pour y passer une corde, et de bloquer celle-ci au moyen d'un noeud très serré. Il attachait l'autre bout de la corde à un tronc d'arbre et disposait ensuite quelques cailloux dans la coque creuse. A peine s'était-il éloigné que les singes, qui l'avaient observé d'en haut, descendaient pour voir ce qu'il y avait dans les noix. Ils les prenaient, les agitaient, et à force de les secouer et d'entendre le bruit produit par les cailloux, finissaient par y plonger la main pour essayer de les retirer. Et quand ils en avaient attrapé un, ils ne voulaient plus le lâcher et se débattaient vainement sans réussir à l'extirper."
(image empruntée ici)
Sans aller jusqu'en Amazonie, à mon avis ça marche aussi dans la cour de la Sorbonne pour attraper des universitaires, avec des hochets adaptés, par exemple, direction d'équipe CNRS, secrétariat de société savante, épée d'académicien, etc. Bon, c'est vrai, il faut les faire entrer dans la noix de coco, et ça, ce n'est pas évident.
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Poésie d'Epictète
A lire et relire Epictète, on est frappé, souvent, au détour d'une phrase ou d'un paragraphe, par la beauté de certaines images; par exemple, piochées au fil du livre III des Entretiens :
"Tel un bol (lekanê) rempli d'eau, telle est l'âme; et tel le rayon de lumière (augê) tombant sur l'eau, telles sont les représentations (phantasiai). Lorsque l'eau tremble, il semble que le rayon aussi tremble, mais en fait il ne tremble pas. Et lorsqu'on est aveuglé, ce ne sont pas les arts et les vertus qui se brouillent, mais l'esprit qui les anime. Que celui-ci retrouve son calme, ceux-là à leur tour le retrouveront." (III, 3, 20-22)
"Maintenant tu fais voile pour Rome afin de devenir patron de Cnosse; il ne te suffit pas de rester chez toi avec les charges que tu as, mais tu désires quelque chose de mieux et de plus brillant. quand donc as-tu ainsi fait voile (poté houtôs epleusas) pour examiner tes opinions et le rejeter si elles sont défectueuses?" (III, 9, 6)
"Toi, tu possèdes des meubles en or, mais ta raison, tes jugements, tes assentiments, tes impulsions, tes désirs sont en terre cuite (ostrakinon). "III, 9, 18.
Pour une lecture agréable, dans une traduction de qualité et facilement accessible: Les Stoïciens, trad. E. Bréhier, Gallimard-Tel, vol. II (= reprise en deux volumes du texte publié en un dans la collection de la Pléiade).
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27.02.2008
Prochain devoir en temps limité
Ce sera donc le samedi 15 mars,
Amphis Cauchy et Le Verrier
9h - 13h
****
Bonnes vacances à tous (sans ironie); surtout, reposez-vous, changez-vous (un peu) les idées...
Surtout ceux d'entre vous qui se présentent au CAPES la semaine suivante!
NB: Pour ceux-là (et les autres, du reste), le meilleur travail que vous puissiez faire (en latin) consiste à reprendre les devoirs faits cette année, pour dresser chacun la liste des principales fautes commises, et sur cette base, à faire les révisions de grammaire concernant les points où vous vous êtes trompés. De façon à pouvoir relire ces textes en les maîtrisant parfaitement.
Croyez-moi, si vous possédez vraiment à fond -- c'est-à-dire sans aucune erreur et de façon très précise -- les quelques pages mises bout à bout que cela représente, vous saurez déjà beaucoup de choses...
Pour le reste, comme le disait Théophraste, "c'est la Fortune (Tuchè) qui régit les affaires humaines, non pas la sagesse (euboulia)"...
Laquelle Tuchè est, en général, plutôt garce, mais parfois (qui sait?) bonne fille, aussi.
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Hausse des prix dans l'alimentaire
"Rien de nouveau sous le soleil", qu'il disait, l'autre (l'Ecclésiaste, en l'occurrence); pour preuve, la harangue de Ganymède, convive du "Festin de Trimalcion" chez Pétrone:
"(...) pendant ce temps-là tout le monde se fiche que le prix du blé nous mange tout cru (...) ça fait déjà un an que c'est la famine. Malheur aux édiles qui fricotent avec les boulangers, 'veille-sur-moi- je-veillerai-sur-toi'. ça fait que le populo crève de misère pendant que ces grandes mâchoires-là, pour eux, c'est tous les jours des bâfrées de Saturnales (...) Hélas, hélas, c'est pire tous les jours (...) Mais pourquoi est-ce que nous avons un édile qui ne vaut pas trois figues et qui plutôt que de perdre un as préfère nous voir crever? ça fait qu'à la maison il se la coule douce et qu'il touche plus d'écus en un jour qu'un autre n'en a dans tout son patrimoine. Déjà je connais une affaire où il a touché mille deniers d'or. Et si nous avions des couilles, il ne ferait pas tant son fanfaron."
Satiricon, XLIV, trad. O. Sers, Les Belles Lettres, coll. Classiques en poche, pp. 71-73.
Heureusement, toute ressemblance avec des personnages existants, etc., etc.; pour preuve encore, l'évocation du défunt Chrysantus par Philéros, autre convive, et qui prouve bien qu'aucune comparaison n'est possible:
"Il avait des esclaves qu'il écoutait comme des oracles et qui l'ont coulé." (XLIII)
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Le Jaillet nouveau est arrivé...
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"Sacrée petit bout de bonne femme" (M. Robin)
Connaissez-vous Aphra Behn ?... la suite: lien
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26.02.2008
Lucrèce revisité
Dans ses Vies imaginaires (rééditées par Gallimard, coll. L'imaginaire) Marcel Schwob (qui ne se lit plus guère, à vrai dire) campe en quelques pages un portrait du poète latin Lucrèce, qui contient de belles choses, notamment :
"Ainsi que les factions ensanglantées de Rome, avec leurs troupes de clients armés et insulteurs, il contempla le tourbillonnement de troupeaux d'atomes teints du même sang et qui se disputent une obscure suprématie. Et il vit que la dissolution de la mort n'était que l'affranchissement de cette tourbe turbulente qui se rue vers mille autres mouvements inutiles." (p. 55)
Il imagine aussi le rigoureux épicurien en proie aux tourments du coeur:
" Il savait que les pleurs viennent d'un mouvement particulier des petites glandes qui sont sous les paupières, et qui sont agitées par une procession d'atomes sortie du coeur, lorsque le coeur lui-même a été frappé par la succession d'images colorées qui se détachent de la surface du corps d'une femme aimée. Il savait que l'amour n'est causé que par le gonflement des atomes qui désirent se joindre à d'autres atomes. Il savait que la tristesse causée par la mort n'est que la pire des illusions terrestres, puisque la morte avait cessé d'être malheureuse et de souffrir, tandis que celui qui la pleurait s'affligeait de ses propres maux et songeait ténébreusement à sa propre mort. Il savait qu'il ne reste de nous aucun double simulacre pour verser des larmes sur son propre cadavre étendu à ses pieds. Mais, connaissant exactement la tristesse et l'amour et la mort, et que ce sont vaines images lorsqu'on les contemple de l'espace calme où il faut s'enfermer, il continua de pleurer, de désirer l'amour, et de craindre la mort." (p. 56)
Enfin, il lui prête une fin -- selon laquelle Lucrèce serait mort fou après avoir bu un philtre d'amour -- fin qui a elle-même son histoire: de fait, on ne sait à peu près rien de la vie de Lucrèce, et cette mort dramatique est pure invention malveillante, due aux auteurs latins chrétiens désireux de déconsidérer le chantre de l'épicurisme, et de suggérer par le récit que la philosophie lucrétienne est un poison mortel qui menace les tenants de la uoluptas.
Schwob lui-même croyait-il à cette fiction? Mystère -- et de toute façon, la question n'est pas pertinente, si l'on se place du point de vue que lui-même expose dans sa préface:
"L'art du biographe consiste justement dans le choix. Il n'a pas à se soucier d'être vrai; il doit créer dans un chaos de traits humains. Leibniz dit que pour faire le monde, Dieu a choisi le meilleur parmi les possibles. Le biographe, comme une divinité inférieure, sait choisir parmi les possibles humains, celui qui est unique. Il ne doit pas plus se tromper sur l'art que Dieu ne s'est trompé sur la bonté. Il est nécessaire que leur instinct à tous deux soit infaillible. De patients démiurges ont assemblé pour le biographe des idées, des mouvements de physiognomie, des événements. Leur oeuvre se trouve dans les chroniques, les mémoires, les correspondances et les scholies. Au milieu de cette grossière réunion le biographe trie de quoi composer une forme qui ne ressemble à aucune autre. Il n'est pas utile qu'elle soit pareille à celle qui fut créée jadis par un dieu supérieur, pourvu qu'elle soit unique, comme toute autre création." (p. 16)
(Vous aurez noté le jeu subtilement parodique avec la théorie du démiurge et des démons -- divinités intermédiaires -- que développa à plaisir le moyen-platonisme, sur des prémisses platoniciennes, notamment dans le Timée.)
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25.02.2008
Eloge de l'oisiveté
Ils ont tout compris, ces grands anciens. Ainsi l'immortel Socrate (immortel ne veut pas dire 'membre de l'Académie Française'), toujours d'après Elien:
"Socrate disait que l'oisiveté (agria) est soeur de la liberté. En témoignent, disait-il, les Indiens et les Perses, qui sont tout à fait courageux et libres, et les uns et les autres ne s'occupent pas du tout (agriotatous) d'affaires de commerce (pros chrêmatismon); en revanche, les Phrygiens et les Lydiens sont extrêmement actifs (ergatikôtatous), mais vivent dans la servitude."
Histoire variée, X, 14.
De ce pas très immortel Elien, il existe une nouvelle traduction, dans la collection La Roue à Livres, des Belles Lettres (un volume pour l'Histoire variée, deux pour La nature des animaux); mais je ne les connais pas. Je traduis d'après la récente édition Loeb, Historical Miscellany, par N.G. Wilson, 1997, qui reprend le texte de Teubner de Dilts, 1974, et offre une petite préface fort bien faite.
11:44 Publié dans La pensée du jour | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
Folie douce
Il y a beaucoup de poésie dans cette douce folie rapportée par le compilateur Elien:
"Thrasyllus du dème d'Aixone fut frappé d'une forme étrange et inhabituelle de folie. Il quitta la ville et alla s'installer au Pirée. Et là, il s'imaginait que tous les bateaux qui entraient dans le port lui appartenaient; il en tenait la liste, assistait à leur départ et se réjouissait de les voir revenir au port intacts. Il passa longtemps à vivre avec cette maladie. Mais son frère, de retour de Sicile, le confia aux soins d'un médecin; il se remit alors de son mal. Toutefois, il évoquait souvent ce à quoi il passait son temps quand il était fou, et disait qu'il n'avait jamais connu autant de plaisir qu'il en avait eu à voir revenir intacts ces bateaux qui ne lui avaient jamais appartenu."
Histoire variée, IV, 25.
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24.02.2008
ça craint...
... en tout cas s'il faut en croire Antigone Gonatas, roi de Macédoine de 283 à 239 av. J.C., dans la Lettre à Zénon (fondateur de l'école stoïcienne) que lui prête Diogène Laërce :
"Tel est celui qui gouverne, tels deviennent -- comme il est vraisemblable -- dans la plupart des cas aussi ses sujets."
Vies et doctrines des philosophes illustres, VII, 7 (traduction R. Goulet, Le Livre de Poche, coll. La Pochothèque, p. 794)
La Lettre en question n'est sans doute pas authentique: c'est (avec la réponse supposée de Zénon) un bel exemple de ce qu'on appelle la "pseudépigraphie", genre fort pratiqué dans l'antiquité, et qui consiste en la rédaction de fausses lettres attribuées à des personnages célèbres à un titre ou à un autre. Il ne s'agit pas d'un travail de "faussaire" au sens moderne -- L'auteur (réel) s'efforce (dans le meilleur des cas) d'imiter le style d'expression et de pensée de son "personnage", pour illustrer un trait de comportement ou un point de doctrine : c'est une mise en scène littéraire de la pensée, qui ne vise pas à "tromper", mais à instruire en distrayant.
Le meilleur exemple à ce titre est constitué par le recueil des Lettres cyniques (en particulier attribuées à Diogène et son disciple Cratès), parfois postérieures de plusieurs siècles aux intéressés. Il en existe une commode traduction française dans une petite édition poche, chez Babel-Actes Sud,
et une édition 'de travail', plus 'sérieuse', avec texte grec et traduction anglaise, par A.J. Malherbe (rien à voir avec le poète français du XVIe-XVIIe s.).
Le top du top reste, bien sûr, la collection (sans traduction) comprise dans le monumental recueil italien en 4 vol. des "Socratis et Socraticorum Reliquiae" (pour les intimes SSR, qui ici ne signifie pas "sexe sans risque", mauvais esprits que vous êtes) dû au très éminent G. Giannantoni, publié aux sublimes éditions napolitaines Bibliopolis.
La citation de Diogène Laërce est tirée du très beau volume -- pour une fois, une belle réussite de l'édition française -- par un groupe des meilleurs chercheurs dirigé par l'excellente Marie-Odile Goulet-Cazé (grande spécialiste du cynisme, justement), qui propose une toute nouvelle traduction, tenant compte des acquis récents de la recherche éditoriale, des introductions précises à chaque livre, et une forte annotation érudite: un bel outil de travail, y compris pour les spécialistes, qui attendaient depuis longtemps un tel instrument; il est d'autant plus remarquable que le volume soit publié dans une collection de poche bon marché.
D'ailleurs, sur le cynisme en général, on n'a rien fait de mieux depuis L'ascèse cynique, de ladite M.-O. Goulet-Cazé (Vrin, 1986, 292 p.), qui est en outre d'une lecture facile et très agréable.
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