13.09.2011
Gothique (Walpole)
Horace Walpole: The Castle of Otranto, Oxford World’s Classics, 125 p.
Présenté comme « the earliest and most influential of the Gothic novels » sur la 4ème de couverture de la nouvelle édition O.W.C., le court roman de Walpole s’impose en tout cas comme un des bons moyens de se soustraire à la grisaille de la rentrée. Il a été publié d’abord en 1764, prétendument comme la traduction d’un texte italien du XVIème : fiction découverte ensuite par l’auteur, qui revendiqua sa création en tant que telle dans sa seconde édition, une fois acquis le succès de l’œuvre. En bon Anglais, Walpole en profite pour égratigner au passage, dans sa seconde préface, Voltaire, qui avait osé critiquer Shakespeare et tels aspects du théâtre élisabéthain, que l’on retrouve réemployés dans le roman (en l’occurrence, le divertissement apporté par les interruptions et les sornettes des personnages de domestiques). Quoi qu’il en soit, c’est donc ici le premier exemplaire d’un genre promis à un bel avenir, qui fit même fureur dans les salons et sur les tables de chevet des dames – qu’on pense, pour un écho significatif, aux demoiselles des romans de Jane Austen, qui ont toujours un volume de Mrs. Radcliffe à la main, tel un guide dans la jungle immature de leur imagination amoureuse.
En deux mots : une histoire totalement invraisemblable, de bout en bout, de belle(s) princesse(s) victime(s) d’un affreux tyran, de préférence libidineux, un jeune inconnu vertueux et courageux, qui se découvrira fatalement de la plus haute naissance. Avec cela, l’essentiel dans le décor : ce qu’il faut de château hanté, caves effondrées, passages secrets, sinistres clairs de lune et tempêtes angoissantes.
Un trait remarquable ici, la langue, qui amuse beaucoup (je ne sais pas ce que cela peut donner en traduction française) : fidèle à son affectation d’archaïsme, l’auteur a composé les parties dialoguées – c’est-à-dire l’essentiel – de son texte, dans une sorte de jargon pastiche de l’anglais renaissance, mais précisément comme se sont toujours faits ces pastiches littéraires ne visant pas à une reproduction qui rendrait la lecture difficile : on saupoudre donc de traits archaïques (‘thou/thee’ pour ‘you’, etc.) une langue qui reste classique et contemporaine.
Tout l’ensemble a le charme divertissant d’une sorte de jeu de marionnettes en costumes d’époque mettant en scène des passions modernes, variables selon les personnages : passion du pouvoir jusqu’au sordide répugnant et à l’extrême violence ; sacrifice de soi non dépourvu de lâcheté, en forme de complexe de la « belle âme » ; rivalités amoureuses, promptes à convertir les meilleures amies du monde en fielleuses chipies…Tout cela est, le plus souvent, fort drôle, dès l’acte d’ouverture du drame, empêchant le mariage d’Isabella et Conrad : le malheureux promis n’ayant même pas le temps d’atteindre l’autel, sitôt dûment écrasé comme une mouche par un casque géant tombé du ciel, lui, comme une bouse.
À prendre comme un pack économique tout-en-un : dès sa naissance tous les traits canoniques du genre, avec ses accessoires, ses ficelles, ses scènes obligées ; et en même temps, tout ce qu’il faut pour en rire, et rire de nos propres attentes de lecteur à son égard, des facilités et des complaisances de notre propre imagination ; et le tout, rondement mené, avec une brièveté et un entrain qui apparentent au conte ce petit roman placé, fût-ce de façon plaisamment polémique, sous l’ombre de Voltaire.
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12.09.2011
Valerio Manfredi : Alèxandros
V. Manfredi, Alèxandros – La trilogia, Mondadori, 969 p.
Au moment où le Louvre s’apprête à célébrer le roi de Macédoine avec une grande exposition (lien) du 13 octobre au 16 janvier 2012, c’est le moment de grignoter feuille à feuille cette édition bien commode, qui rassemble les trois tomes de la trilogie consacrée par l’historien-romancier italien à Alexandre le Grand :
1° Il Figlio del Sogno ;
2° Le Sabbie di Amon;
3° Il Confine del Mondo.
Le premier tome, Il Figlio del Sogno, qui s’ouvre sur la belle évocation d’un présage funeste pour l’empire perse, sur le plateau iranien, va de la naissance au passage en Asie : à mon goût, c’est le meilleur, où l’écrivain a mis un indéniable talent à reconstituer à la fois les grandes lignes de l’histoire grecque, fort compliquée, du IVème siècle av. J.-C., le cadre de vie en Macédoine et dans le milieu de la cour de Philippe II, père du futur conquérant, et un environnement personnel crédible pour les premières années, décisives, du jeune héros, entouré par un père pour le moins volontariste, une mère (Olympias) envahissante et possiblement dangereuse, mais sans caricature, et, déjà, une escadre d’amis dont certaines figures éminentes fonderont les royaumes hellénistiques, après la mort du roi (323 av. J.-C.) dont ils se disputeront les dépouilles, comme l’esquisse très rapidement la fin du dernier tome ; il y a aussi, évoqués avec finesse, Aristote, le précepteur à qui Philippe confie l’éducation supérieure de son fils, et deux des principaux artistes dont les œuvres ont contribué à modeler (au sens propre) la légende, le peintre Apelle et le sculpteur Lysippe (la tradition affirme que, aussitôt conquis par le talent de ce dernier, Aristote ne voulut plus être représenté en sculpture que par lui). Enfin, le roman est volontiers agrémenté d’évocations suggestives des paysages et de la nature du nord de la Grèce continentale jusqu’aux confins de l’Illyrie et de la Thrace, et, dans l’ensemble, souligne avec justesse le rapport ambigu entretenu par cette monarchie macédonienne avec le monde grec des cités, plus méridional – rapport qui tantôt rejette ces étrangers du nord dans une barbarie menaçante (point de vue de Démosthène), tantôt les assimile au point de faire d’eux, supposés descendants d’Achille, les hérauts/héros de l’hellénisme face au barbare absolu, le Perse (propagande macédonienne) ; avec, pour enjeu politique immédiat entre les deux, le sort, assez vite scellé, de l’indépendance civique de la myriade de communautés grecques, dont les constants désaccords, les haines réciproques, et plus généralement, l’aveuglement obstiné, ont au moins autant contribué à leur chute que la puissance militaire, l’efficacité stratégique et le talent diplomatique de Philippe puis d’Alexandre.
Le deuxième tome, Le Sabbie di Amon, récupère le héros à la tête de son expédition sur la rive du Bosphore, et couvre son premier mouvement de conquête, jusqu’à la prise de possession, quasi sans combat, de l’Égypte, où Alexandre ira consulter l’oracle d’Amon dans le désert des sables. C’est la partie de l’histoire la plus « épique », qui voit le héros confronté à la double résistance du Roi des Rois (Darius III, celui que l’on voit en déroute lors de la bataille décisive de l’Issos, sur la célèbre mosaïque maintenant exposée au Musée archéologique de Naples, et dont l’emplacement d’origine, la Villa du Faune à Pompéi, présente une reproduction), mais aussi de certaines cités grecques de la côte d’Asie Mineure, pas forcément pressées de changer de patron, et qu’il fallut conquérir au prix de sièges harassants, portant à son sommet l’art de la « poliorcétique » : ces épisodes constituent des moments-clés dans le récit, qui accorde beaucoup d’importance aux prouesses techniques, militaires et humaines accomplies pour mener à bien l’aventure, et accorde aussi au lecteur un peu de détente romanesque avec le développement d’une sympathique fiction centrée sur les personnages du général mercenaire, commandant des forces perses qui renvoie à Alexandre l’image en miroir de son héroïsme, et de l’épouse elle-même perse de ce général, et dont le sort incarne, à sa manière, les ravages de la guerre des hommes, pour le pouvoir, la fortune et la gloire, toutes ces vanités.
Le troisième tome, Il Confine del Mondo, m’a paru le plus faible, surtout dans sa seconde moitié, un peu comme si l’auteur avait eu quelque hâte d’en finir. D’un côté, il couvre la dernière partie de la conquête, distinguée notamment par la prise et la destruction de Persépolis, puis l’odyssée dans les profondeurs orientales de l’empire perse, à travers déserts et montagnes, jusqu’aux franges du monde hyperboréen des Scythes et jusqu’à la frontière, tant réelle que symbolique, de l’Indus, derrière lequel se profile un monde tout différent, l’altérité absolue, qu’Alexandre fut toutefois empêché d’aller découvrir par la pression de son armée, désireuse de mettre là un terme à l’aventure : car celle-ci ne revêt pas le même sens, n’a pas la même fin, pour ses différents acteurs, au premier rang desquels le héros éponyme, et derrière lui ses généraux et son état-major, lesquels peinent, assez souvent, à entrer dans sa vision cosmique (ou mégalomaniaque, comme on voudra) et restent attachés, au moins certains d’entre eux, à une conception plus « classique », restreinte et pragmatique, de l’œuvre de guerre – le gros de la troupe étant, lui, partagé entre l’adoration pour le chef providentiel, et l’incompréhension, le désarroi, la nostalgie angoissée à l’idée de se perdre littéralement dans l’inconnu et de ne jamais revenir chez soi.
Disons qu’eu égard à la matière (excessive, peut-être ?), ce troisième tome laisse un peu sur sa faim. L’évocation des enjeux, le récit des péripéties, le jeu des caractères, se répètent de façon souvent mécanique, sans se renouveler, et on ne sent pas vraiment (moi, du moins, n’ai pas senti) le grand souffle de nouveauté absolue apporté par la percée vers les confins orientaux du monde ; finalement, tout se passe comme si l’auteur lui-même s’était laissé gagner par la lassitude de l’armée qu’il décrit. À quelques exceptions près, les pays traversés, les forces naturelles rencontrées, ne donnent pas vraiment lieu à autre chose que des descriptions sans doute exactes, mais peu inspirées, et qui en tout cas inspirent peu. De même, les dialogues, les interactions entre les personnages, sont le plus souvent assez attendus, convenus.
Enfin, sur le fond du fond (Alexandre lui-même), je ne cache pas un certain agacement, ou en tout cas un peu de scepticisme, devant la façon dont l’auteur traite les « points noirs » (ou obscurs) de la légende : notamment, devenu aussitôt tout aussi légendaire, son penchant à la colère, pouvant aller jusqu’au meurtre même de ses amis ; aussi, évoquée plus haut, la destruction du complexe royal de Persépolis, non pas dans le feu de l’action militaire, mais à froid, délibérée, et qui reste un crime inexpiable contre la civilisation, la beauté et l’art. En ces occasions, et d’autres, sur lesquelles il n’y a pas de vérité d’explication incontestable, mais au contraire prolifération d’hypothèses toutes discordantes, faute de documents fiables, on comprend bien que l’auteur, fasciné par son sujet, ait voulu le présenter sous son meilleur jour, et choisisse (ou invente, dans les limites de la vraisemblance raisonnable) l’interprétation ou la conjecture qui lui est la plus favorable – mais du même coup, la manœuvre étant parfois un peu naïve, ou grossière, la complexité et l’intérêt du personnage y perdent sensiblement, et le roman historique flirte dangereusement avec l’hagiographie.
Quoi qu’il en soit, l’ensemble demeure, dans son genre, une belle réussite, qui se lit très agréablement de la première à la dernière page ; et, comme c’est le privilège des bons romans historiques, justement, instruit en distrayant : pourquoi s’en priver ?
Du même auteur, avec les mêmes qualités et sans les mêmes défauts, j’avais bien aimé l’an dernier, et recommande, Lo Scudo di Talos, qui évoque avec finesse, et une belle tension dramatique, l’histoire finalement peu et mal connue de la cité de Sparte, et sa conquête (au VIIIème s. av. J.-C.) de la Messénie, dont toute la population fut réduite au statut très inférieur d’Hilotes : population de quasi-esclaves dont l’exploitation brutale et systématique permit aux Spartiates de se consacrer exclusivement à la guerre, mais qui constitua, en retour, un danger permanent pour la Cité-caserne, cernée de toutes parts. Aussi bien le roman, qui s’inscrit dans ce cadre général, se concentre-t-il sur une très réelle tentative de soulèvement de ces Hilotes (« troisième guerre de Messénie », 467 av. J.-C.), peu après les Guerres médiques évoquées ici, donc, du point de vue inhabituel de la grande rivale d’Athènes.
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07.09.2011
Pères ogres: Bergounioux, Kafka, Chessex
Passage terrible du superbe Journal de Pierre Bergounioux en date du 9.11.1986 :
« Dîner accablant, près de papa dont l’éloignement me désespère. Comme s’il n’avait vécu que de nous détruire, Gaby et moi, chaque jour, qu’il eût tiré toute son énergie, son être même et sa joie, de l’anéantissement quotidien de nos frêles personnes. C’est sans doute l’autre face de l’Œdipe, l’infanticide qui en constitue l’épisode premier. Et puis un jour, nous avons atteint l’âge, pris la consistance, acquis la connaissance qui nous mettaient hors de ses atteintes et c’est lui qui a basculé dans le néant. Comme s’il n’avait pu coexister avec nous, que la disparition de son père, lorsqu’il était enfant, lui eût interdit de souffrir, près de lui, en tant que père, des enfants. C’est ainsi que je m’explique, désormais, l’ombre terrible qu’il a jetée sur nos commencements, la lutte à mort où il nous a provoqués quand nous ne songions qu’à vivre en paix, affectueusement, avec lui. »
Carnet de notes 1980-1990, Verdier, p. 548-549.
Au moins les deux frères, semble-t-il, sont-ils parvenus à se mettre « hors des atteintes » du père dévorateur ; sur ce thème plus que riche, deux incontournables :
Kafka, Lettre au père / Brief an den Vater, Folio bilingue, 163 p. : Adresse, terrible elle aussi, à l’Ogre qui, au dire de son fils, porte la responsabilité de l’écrasement de sa personnalité et de toutes ses faiblesses morales, le laissant démuni et comme larvaire face au monde. Noter que la traduction retenue pour cette édition poche est celle de Marthe Robert de 1953 : la présence du texte allemand en regard permet de constater qu’après plus de 50 ans, Gallimard, n’a trouvé apparemment ni le moyen ni le temps de compléter cette traduction, à laquelle manque des morceaux de phrase, et ici ou là, des phrases entières (il se peut que M. Robert ait fait son travail sur une édition différente du texte allemand, présentant des coupes).
Dans le domaine de la fiction: à ne pas manquer: L’Ogre, de Jacques Chessex (Grasset, coll. Les cahiers rouges, 1973, 210 p.), dont le personnage (professeur de latin de son état…) cède au poids d’écrasement imposé par le colosse paternel, alors même qu’il a assisté à la crémation de la dépouille mortelle de ce dernier : l’ogre se double d’une sorte de spectre hantant la conscience et la mémoire du survivant, qui se laisse comme aspirer dans le néant. Un court récit, intense, servi par une écriture très pure, tout en finesse: admirable.
Tout cela n’est certes pas très réjouissant, mais c’est en tout cas de la belle et bonne littérature, qui fait réfléchir. Pas recommandée, toutefois, comme cadeau de Fête des Pères.
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06.09.2011
Exotismes: Salgari, Heyerdahl, Conrad
Emilio Salgari : I misteri della Jungla Nera, Einaudi, 318 p.
Thor Heyerdahl : Aku-Aku, Phébus Libretto, 397 p.
Joseph Conrad : Almayer’s Folly, Oxford World’s Classics, 244 p.
De quoi s’évader, loin des géraniums de balcon parisien.
D’abord Salgari, qu’on retrouve toujours avec le même plaisir franchement enfantin, même si l’intrigue est ici un peu plus faible que dans Le corsaire noir ou Les tigres de la Malaisie. C’est avec ce dernier titre que ces Mystères ont le plus d’affinité, pas seulement par proximité chronologique, surtout parce que le héros, Tremal-Naik, y apparaît à bien des égards comme un doublon de Sandokan. Juste un peu de regret, de ne pas trouver à ses côtés un équivalent de Yanez, le comparse de Sandokan, au moins aussi important que le protagoniste dans la série des Tigres. Mais ce qui compte et qui marque le plus, ici comme ailleurs chez Salgari, c’est le cadre, le décor, l’arrière-scène ici d’une exubérance toute asiatique – dont, finalement, le plus fidèle héritier est sans doute le cinéma d’aventure hollywoodien, par exemple dans la série des Indiana Jones, I. J. et le temple maudit, qui reprend directement de Salgari le thème et le folklore des horreurs sanguinaires des Thugs, secte qui a réellement existé et sévi en Inde au XIXème, et qui est ici le grand adversaire du héros, lui-même bengalais ; le tout, évidemment, dans une absence totale de préoccupation politique sérieuse, tant du point de vue du monde indien que des rapports coloniaux. En tout cas, partout de magnifiques descriptions d’une nature profuse, sinueuse entre terre et mer (précisément le delta du Bengale), grouillant d’une vie qu’on croit toucher de la main, une fête de sons, de couleurs et d’odeurs dont on se régale autant qu’a pu le faire l’auteur, qui inventait tout à partir de ses lectures et n’a lui-même jamais voyagé plus loin que sa bibliothèque ; de quoi passer allègrement sur l’invraisemblance de tant d’éléments du récit, toujours traversé de prouesses héroïques à laisser pantois un super-héros de BD, de passions amoureuses cataclysmiques s’enflammant au premier coup d’œil, et de tigres dressés plus obéissants que le toutou-à-sa-mèmère et assez intelligents pour sortir le héros d’un mauvais pas plus sûrement qu’une escadrille de complices aguerris. Mais dès la première page, on sait bien qu’on n’est pas là pour s’embarrasser de ces menues entraves de la réalité, ou alors on s’est trompé de lecture.
Plus proche de la réalité, sans aucun doute, mais pas moins exotique à sa manière, le deuxième livre de Thor Heyerdahl fait directement suite au premier, L’expédition du Kon-Tiki. Il s’agit du récit d’un long séjour sur l’île de Pâques, séjour qui est comme le prolongement naturel de la traversée du Pacifique en radeau décrite dans le précédent livre, puisque l’intention du meneur de cette nouvelle aventure était d’apporter la preuve que la civilisation de l’île remonte aux populations pré-incas, qui s’embarquèrent, et avec eux leur technologie, depuis les côtes du Pérou, sur des radeaux dérivants dont le Kon-Tiki avait été la reproduction. L’expédition scientifique montée par Thor Heyerdahl dans les années 50 met ainsi en évidence une évolution en trois époques, à partir de cette colonisation initiale : d’abord, caractéristique de l’apport de ces premiers colons, une civilisation d’architectes-terrassiers, si je puis dire, qui surent édifier ces énormes esplanades, faites de blocs gigantesques taillés et ajustés avec une précision stupéfiante, dont le monde amérindien pré-inca offre des équivalents ; puis, au cours d’une seconde période, la construction des fameuses statues, dont l’expédition entreprend, avec succès, de reconstituer le mode de production et de transport, depuis les lieux d’excavation jusqu’aux esplanades précédemment évoquées, qui servirent alors à les accueillir comme leur base sacrée ; enfin, la troisième période est celle du déclin, brutalement provoqué par une discorde violente entre les populations issues des premiers immigrants (les « longues-oreilles ») et de plus récents arrivés (les « courtes-oreilles ») , conflit qui se solda par le massacre des premiers par les seconds, et la mise à terre systématique, par les vainqueurs, des statues qui avaient été dressées sur leurs bases par les vaincus – ce qui explique que seules soient encore debout celles qui, inachevées, n’avaient pas encore été transportées vers leur lieu de destination.
Au moins aussi intéressant que l’apport archéologique, le récit de l’aventure humaine sur ce confetti perdu au beau milieu du Pacifique impressionne par sa richesse, et le plus souvent sa justesse. Les deux aspects d’ailleurs se confortent, puisque beaucoup des éléments de connaissance rapportés n’ont pu être collectés que du fait de l’intimité qui s’est créée entre l’auteur et les habitants de l’île, ouvrant ainsi la voie aux confidences, et même à l’initiation aux pratiques ancestrales magiques les plus jalousement couvertes par le secret. Une partie non négligeable de l’aventure tourne ainsi, d’ailleurs au prix de prouesses acrobatiques et spéléologiques qui font souvent froid dans le dos, autour de mystérieuses grottes ou cavernes très difficilement accessibles, où furent entreposées et confiées à la garde des successeurs des collections de statues cultuelles dont l’existence même étaient jusqu’alors mise en doute, quand elle n’était pas carrément balayée d’un revers de main, par les autorités de tout poil. Mais cela ne va pas sans mal, puisqu’il faut ruser parfois autant que ne le fait l’interlocuteur indigène dans un mélange inextricable de rouerie délibérée et d’appartenance native à un autre mode d’être au monde, comme miraculeusement préservé. Avec aussi, à l’arrière-plan de ce dialogue, émouvant, ce contraste absolu entre, d’un côté, l’auteur, tenant autant du scientifique moderne que de l’explorateur d’un temps aujourd’hui révolu, qui a parcouru le globe et toutes ses mers, et de l’autre côté, des hommes qui n’ont jamais connu d’autre terre que ce minuscule bout de caillou pelé – sa végétation d’arbres depuis belle lurette engloutie par la voracité de la culture humaine – ni d’autre horizon que la circularité parfaite, comme abstraite, d’un océan infiniment vide, sans relief : une forme radicale d’enfermement microcosmique.
Il y a bien, ici ou là, quelques longueurs dans le récit, et quelques archaïsmes de pensée ou de ton – sur la « superstition », par exemple. Mais l’ensemble reste une superbe leçon, à la fois d’intelligence, d’esprit d’entreprise, et de volonté presque visionnaire, pour l’époque mais aussi pour aujourd’hui, de comprendre et de préserver un « mystère » de civilisation humaine, qui n’est pas qu’une curiosité pour occidentaux en mal de dépaysement, ou une scorie méprisable promise au balai de l’uniformisation galopante des sociétés dites modernes – mais un fait unique, d’histoire et de culture, produit par une concrétion pluriséculaire d’événements, d’héritages et de décisions, et qui tire l’essentiel de sa dignité et de sa grandeur paradoxale d’incarner l’affirmation des droits de la vie humaine, avec son organisation subtile, ceux aussi de l’imaginaire et de la croyance, bref de tout ce qui fait une société complexe distincte d’un troupeau, au sein d’un environnement d’une hostilité absolue, froidement lunaire, où la simple existence a quelque chose d’incongru, et se tient toujours, comme l’explorateur en quête de l’accès à telle caverne à flanc de falaise, au bord du gouffre où le moindre faux-pas condamne à la chute mortelle.
Le rapprochement n'en est d'ailleurs que plus saisissant, dans la conviction que se forgent d'eux-mêmes certains insulaires (sans doute touchés par la capacité d'écoute et d'ouverture de cet étranger original) qu'Heyerdahl lui-même leur est apparenté, et possède lui aussi, avec une origine commune à la leur, un "Aku-Aku", sorte de démon protecteur: derrière l'aberration géographique et historique, qui pourrait seulement prêter à sourire, et au-delà (ou en-deçà) de l'universelle parenté des hommes entre eux, se découvre finalement une réelle parenté entre ces derniers descendants des Longues-oreilles venus des Andes, et celui des Vikings norvégiens, pareillement habités par l'esprit d'aventure maritime...
Enfin, pour revenir à la fiction, Almayer’s Folly, le premier roman de Conrad, nous ramène près de la Jungle Noire de Salgari, cette fois à Borneo, dans une nature tout aussi luxuriante, et décrite avec une puissance de suggestion extraordinaire, qui apparente bien des passages à de vrais poèmes – mais avec l’intention de faire ressortir sur ce fond en quelque sorte édénique, à la fois antédiluvien et d’avant la Chute, la violence destructrice des passions humaines, qui dans ce premier roman, donc, sont déjà celles qui hanteront toute l’œuvre de l’auteur : amertume d’échec et frustration, sentiment irrémédiable d’abandon et d’impuissance, corruption et pourrissement de l’âme comparable au remugle d’un marais tropical ; ici, sous le soleil des Célèbes dont l’éclat de carte postale fait ressortir l’ironie tragique du sort, c’est le drame de l’ambitieux pris au piège de ses calculs et qui, au terme d’un long parcours de déconvenues et de désillusions, perd son ultime consolation et ses dernières chimères, avec le départ de sa fille, issue d’un mariage d’intérêt avec une Indonésienne – union dont le naufrage, redoublé par la fuite de Nina, marque assez l’impossible entente entre indigènes et colons, deux mondes sans communication, et c’est dans ce silence et cette solitude où s’enfonce irrémédiablement le personnage que prend sens le jeu de mots du titre original (qu’aplatit la traduction française par « la Folie Almayer ») puisque la nouvelle maison ainsi moquée par les hôtes hollandais du héros constitue en même temps la scène ultime où le dévore la démence en quête d’un impossible oubli, jusqu’à le conduire à la mort.
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01.09.2011
Perspective, deuxième couche (Y. Bonnefoy)
Yves Bonnefoy: L’arrière-pays, Poésie/Gallimard, 185 p.
Ceux à qui Arasse n’aura pas suffi, sur le thème de la perspective, pourront en guise de pousse-café lire avec intérêt L’arrière-pays d’Yves Bonnefoy, qui n’est certes pas un ouvrage d’histoire de l’art, mais l’évocation d’une idée obsédante du poète, depuis ses plus jeunes années : « l’arrière-pays » est la figure en quelque sorte mythique de l’ailleurs qui ne cesse de fasciner et d’attirer l’esprit porté à se détourner de l’hic et nunc selon un mouvement d’arrachement que Bonnefoy rapproche de la gnose. La perspective, étudiée à l’œuvre dans la peinture florentine, s’est ainsi trouvée alimenter cette préoccupation peut-on dire métaphysique : en ce qu’elle permet d’inscrire dans le tableau figurant l’ici un second plan, proprement un « arrière-pays », qui ravive et attire à lui cette aspiration à un ailleurs comme hors du monde. Mais le parcours de réflexion du poète souligne combien cette première approche devait être revue et repensée, au fil des années : car l’ultime leçon de la perspective italienne, contraire à une gnose radicale, c’est que le but de la visée n’est pas, justement, un hors du monde, mais dans le monde et le monde même ; l’œuvre de peinture n’est pas une fuite éperdue, sans lien avec le réel, mais au contraire un effort jamais relâché pour saisir celui-ci, l’enclore et se l’approprier dans ses lignes et proportions ; aussi appartient-il au poète de former son regard à percevoir, dans ce donné terrestre, non pas ce qui peut superficiellement nourrir une rêverie d’évasion radicale, mais les traits et les formes d’une beauté aussi réelle que présente, à l’arrière-plan du tout.
Voilà, en gros, ce que je crois avoir compris du propos ; mais je dois avouer qu’il m’a parfois échappé. La phrase de Bonnefoy est volontiers contournée, hyperbolique, presque toujours allusive et – à mon goût – fuyante ; disons que je m’agace et me lasse assez vite d’une manière, érigée en méthode, d’obscurcir systématiquement le propos, sous les apparences d’une pureté de langue classique, qui confine ici parfois à l’énigme. J’en garde le souvenir d’un poète corseté à l’extrême dans sa toge de professeur au Collège de France, prenant la pose pour la postérité ; il y a là du Valéry, sans le naturel d’un certain air du temps, au bord de la déclamation, voire, fugitive, l’ombre de Trissotin. C’est dommage, car le propos est en soi tout à fait intéressant, et la matière abondante. Mais peut-être est-ce simplement une question de sensibilité, d’humeur, de patience aussi dans la lecture, et je laisse à plus apte que moi à en venir à bout.
Pour compléter, quelques reproductions d'oeuvres mentionnées, ne figurant pas dans l'illustration du livre:
Bellini, Transfiguration
Botticelli, Pietà
Caravage, Résurrection de Lazare
Michel-Ange, La Nuit
Piero della Francesca, Résurrection
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31.08.2011
Claude Louis-Combet : Le livre du fils
Voici un beau petit livre, surprenant et touchant. Il se compose de deux parties dont la seconde, très brève, offre la conclusion et en quelque sorte le commentaire de l’auteur, à la première personne, sur son texte où il se figurait à la troisième (en tant que « le fils »), sans doute par volontiers de distanciation.
Le titre indique assez le thème, celui du rapport à la mère, qui est entièrement placé sous le signe de la sensation (ou des sensations) ; en fait, le terme de « signe » est ici inapproprié, puisque d’emblée cette sensation est affirmée comme l’essence même de ce rapport tout physique, fait d’odeurs et de contacts, que l’auteur aborde selon deux directions. D’un côté, il brosse de superbes tableaux des expériences sensibles qu’il a traversées, et des fantasmes et obsessions qu’ont portés ces expériences et qui furent constitutifs de sa personnalité et de son rapport au monde, qui est avant tout un rapport au corps maternel. De l’autre côté, il retrace l’histoire de ce rapport et son évolution marquée d’étapes majeures : avant même toute expérience, il y a d’abord la transition de la figure de la Mère vers celle rêvée de l’Amante – transfert en celle-ci des ressources sensuelles de celle-là, qui aurait pu aussi bien, si la mère l’avait voulu (mais ce ne fut pas le cas), s’arrêter à la passion incestueuse, la Mère se confondant avec l’Amante, tant était parfait l’accomplissement érotique de cette cellule initiale ; vient ensuite, avec la conscience de l’interdit, l’aspiration à un ordre de perfection absolue qui s’exprime en vocation religieuse, appuyée sur le désir d’assurer le salut conjoint du fils et de la mère ; puis, les vœux pourtant prononcés, la découverte effective de la sexualité, avec une amante qui par certains traits double la mère, provoque une crise de rupture, parallèlement nourrie par le fait que la mère, de son côté, ne joue pas le jeu souhaité par le fils, qui voudrait voir s’incarner en elle l’absolu du péché, et logiquement cette crise conduit le fils à quitter les ordres ; enfin, les aléas de l’existence, mais surtout l’incompréhension, l’appartenance à deux mondes de pensée totalement étrangers l’un à l’autre approfondissent le détachement et l’éloignement du fils par rapport à la mère, laquelle sombre peu à peu dans la maladie, puis une forme de déchéance, physique et morale, enfermée dans une solitude où le fils ne peut ni ne veut plus la rejoindre, et au bout du compte une mort sordide, suivie d’une disparition radicale du corps abandonné à la science, selon le souhait maternel.
Les quelques pages qui évoquent ces derniers temps de vie dans une distance mutuelle croissante, et irréparable, sont à la fois d’une sobriété, d’une lucidité et d’une émotion extraordinaires, traversées d’images et de notations d’une grande force. Elles forment comme un contrepoint aux autres pages (surtout au début) d’une sinuosité aquatique, tout en longues phrases volontiers baroques voire précieuses, qui miment l’adhérence de l’être à la fluidité des sensations qui le traversent. Là, la grande réussite de l’auteur est de parvenir à être aussi précis, sensuel et suggestif, sans être jamais vulgaire ou complaisant, et si l’on veut définir cette écriture comme obscène, c’est alors en quelque sorte au sens premier, sans aucune flatterie à l’égard de quelque voyeurisme égrillard, ni non plus volonté gratuite de choquer ou d’offenser.
Enfin, le texte lui-même s’inscrit dans une sorte de contradiction qui constitue partie de son charme émouvant : d’un côté, l’écriture vise à la re-création du corps fantasmé de la Mère, et de l’infini chatoiement de sensualité entretenu avec lui ; de l’autre, il est comme miné par le drame, entretenu depuis la crise de la vocation religieuse, de la perte de tout sens transcendant organisant le monde et le temps de la vie selon l’imbrication du désir interdit, du péché et de la rédemption ; ne reste dès lors que la fluence de la sensation, indéfiniment renouvelée et rappelée, mais dont le mouvement qui est celui même de la vie ne rachète rien, parce qu’il n’y a rien à racheter sous le ciel vide, ne porte rien que lui-même dans ses replis, et ne conduit à rien, sinon à l’abîme qui s’est une fois pour toutes ouvert avec le début même de l’existence, et qui condamne par avance toute chose au néant.
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20.08.2011
Deux grecs : V. Alexakis & Y. Kiourtsakis
Vassilis Alexakis, La langue maternelle, Folio, 413 p., 1ère édition 1995.
Yannis Kiourtsakis, Le dicôlon, Verdier, 2011, 505 p.
Si vous n’avez pas pu profiter de vos vacances d’été pour aller vous échouer comme une grosse baleine déshydratée sur le rivage d’une île grecque, vous pouvez toujours vous rattraper avec l’un ou l’autre de ces deux beaux livres, fort différents, mais avec des accents parfois assez proches.
La langue maternelle, de Vassilis Alexakis, écrit non pas dans la langue maternelle de l’auteur, mais directement dans sa langue d’adoption, le français, se présente comme un roman, mais campe un personnage manifestement très proche de l’auteur. Ce personnage, donc, qui s’est exilé en France au moment de la dictature des colonels, fait un retour au pays, à Athènes, retour qui va devenir en même temps un retour aux origines, un peu par accident, notamment du fait de la découverte du traité de Plutarque (1er-2ème s. ap. J.-C.), Sur l’E de Delphes, la mystérieuse lettre gravée au fronton du temple d’Apollon. Très loin de toute érudition compassée, le personnage va travailler à établir avec sa propre culture, et l’antiquité de celle-ci, un lien à la fois substantiel et affectif qui n’avait pas eu l’occasion de se tisser plus tôt. Dans sa perception des choses (et on comprend volontiers ce point de vue), le principal responsable de cet échec premier, au temps de l’enfance, ce fut l’archaïsme outrancier de l’enseignement scolaire, fossilisant la langue grecque ancienne et ses œuvres en momies rebutantes, incarnant aux yeux de la jeunesse tout ce que le passé peut avoir d’ennuyeux et de stérile – cette pose dogmatique allant, au temps de la jeunesse du personnage, jusqu’à interdire la traduction des œuvres anciennes en langue moderne. Aussi est-ce, très simplement en apparence, par le biais de la langue et de ses mots que s’amorce cette (re)découverte : partant de l’interrogation de Plutarque sur la lettre E au nombril du monde (dont le sanctuaire de Delphes est censé marqué l’emplacement), le personnage se constitue peu à peu un lexique à usage personnel de mots commençant par cette lettre – qui se trouve, dans la langue maternelle, être aussi bien l’initiale du mot signifiant ‘grec(que)’, et ainsi s’élabore un réseau de souvenirs, de réflexions, d’interrogations, au creux duquel le personnage se réapproprie son passé et celui de sa culture, trop longtemps ignorée, et renoue avec sa terre d’origine.
Dans un style très différent, Le dicôlon de Yannis Kiourtsakis offre aussi une réflexion approfondie sur l’origine et l’identité. Apparemment, l’éditeur français, cédant à la manie nationale d’altérer les titres des ouvrages traduits, a restitué sous forme de sous-titre le titre original, « Mythistorèma », qui signifie « roman » en grec moderne – alors précisément que le texte n’est pas un roman, mais une sorte d’enquête / chronique familiale et personnelle, menée par l’auteur à la première personne. Quant à « dicôlon », le terme désigne une figure du théâtre populaire de marionnettes, qui porte sur son dos le cadavre de son frère. L’image s’adapte parfaitement au cas du narrateur, dont le frère aîné de quelques années s’est suicidé dans sa jeunesse, alors qu’il s’était installé en Belgique pour ses études, mais n’avait pas su trouver d’équilibre ni affectif ni professionnel. Portant donc depuis des décennies ce cadavre sur son dos, le narrateur entreprend d’en relater toute l’histoire, et à travers elle, l’histoire de sa famille, en alliant éléments de chronique, souvenirs personnels – et surtout vastes pans de la correspondance conservée de son frère avec les siens restés au pays. Dans cet ensemble tout à fait foisonnant, parmi les choses qui m’ont le plus intéressé, il y a ce rapport ambivalent avec sa propre identité nationale et culturelle, parfaitement incarné dans les tergiversations du frère, mais aussi présent, quoique plus diffus, chez d’autres membres de la famille, et peut-être emblématique d’un lieu, d’un milieu et d’une époque : un rapport qui allie, d’une part, une extrême fierté, héritière d’une histoire millénaire, fondant en un tout Grèce et Orient, et d’autre part, un complexe d’infériorité face à une « Europe » (ainsi vue d’un pays qui sort à peine de la tutelle ottomane) incarnant la modernité, le progrès, l’ouverture à tous les possibles auxquels on peut rêver quand on est jeune – au prix parfois de faire naufrage. En ce sens, peut-être ai-je été moins convaincu par une certaine pose, de la part de l’auteur, qui n’est pas sans rappeler les ‘trucs’ d’écriture moderne du 20ème siècle européen – disons tout ce qui relève de l’écriture se contemplant elle-même au cours de son propre processus –, qui m’ont paru relever davantage d’une certaine affectation d’imitation que d’une veine originale, laquelle se trouve bien davantage, à mon avis, d’une part dans l’écartèlement parfois douloureux, mais toujours fécond, entre deux mondes, deux histoires, deux époques ; et d’autre part, dans l’entreprise de réappropriation du passé, et à travers celle-ci, de sa propre identité, qui, là, rapproche singulièrement Y. Kiourtsakis de V. Alexakis.
(N.B.: La traduction, par René Bouchet, m'a paru particulièrement soignée et réussie; elle procure, en tout cas, un grand plaisir de lecture.)
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12.08.2011
Arasse (ter)
... Et pendant que j'y suis, un autre petit complément: comme je vais presque tous les jours au Louvre cet été, et que j'y suis confronté aux hordes sauvages de touristes bestiaux se déversant comme un tsunami dans ces lieux augustes qui ne méritent pourtant pas un tel outrage, j'éprouve toute la vérité de la petite histoire du statut de l'oeuvre d'art que propose Arasse:
1° Le statut le plus ancien était défini par une valeur de culte: ainsi s'explique que beaucoup de peintures pouvaient être à peine ou difficilement visibles dans leur lieu d'origine (églises obscures, autels dont les fidèles se tenaient éloignés, emplacements élevés, etc.); l'oeuvre n'était pas nécessairement faite pour être scrupuleusement observée, de près et en pleine lumière -- ce qui n'empêchait d'ailleurs pas que son élaboration puisse faire l'objet d'un extrême souci de détail, voire qu'elle donne lieu à raffiner des détails dont l'artiste, en son temps, pensait qu'ils ne seraient jamais vus: détails qui, comme le souligne Arasse, appartiennent donc exclusivement à la relation intime de l'artiste à son oeuvre.
2° Au 20ème siècle, ce statut a évolué, à mesure qu'à la valeur de culte s'est substituée une valeur d'exposition: c'est là qu'on a pris l'habitude de décrocher leurs oeuvres de leurs emplacements originaux pour favoriser l'exhibition muséale, facilitant au maximum l'accessibilité et la visibilité. Cette évolution a abouti à la prolifération des "expositions", qui, comme leur nom l'indique, consacrent absolument cette valeur.
3° Aujourd'hui, ces mêmes expositions et, plus généralement, la pratique accrue du consumérisme culturel rendent sensible le passage à un troisième âge, où la valeur n'est plus celle de l'oeuvre -- ni objet de culte ni objet d'exhibition -- mais est la valeur de l'exposition elle-même, indépendamment de ses objets. Cela peut paraître complètement absurde (et d'ailleurs ça l'est) mais c'est bien ce qui se constate, quand on considère les déferlements presque hystériques que suscitent justement les plus grandes expos (dont les commissaires sont aujourd'hui devenus les vraies 'stars'); expositions où finalement, ce qui compte c'est "l'expo" bien plus que les oeuvres, que dans les pires des cas, on arrive à peine à entrevoir, dans des conditions effroyables. Et comme je le disais, pour s'en convaincre si besoin, il suffit d'aller ces jours-ci vers la salle de la Joconde où se bousculent à la limite de se battre des grappes humaines pour qui seul compte le fait d'avoir été (photo-preuve à l'appui) là où telle oeuvre (ne valant alors qu'en tant que symbole abstrait de l'Art) est en exposition, dans des conditions telles qu'il est en fait absolument impossible d'en voir quoi que ce soit -- ou encore, comme vu cette semaine, le fait de se faire prendre là encore en photo, avec les deux mains collés sur un Véronèse, auquel on n'a même pas songé à jeter un coup d'oeil. D'ailleurs, les mêmes veaux qui ont, en un sens, parcouru la moitié du globe pour venir s'échouer ainsi devant "Mona Lisa", passent pour s'y rendre devant les 4 autres Léonard, accrochés sur leur chemin (dans la grande galerie, mur de gauche, juste avant l'accès à la salle de la Joconde) et qui ne leur inspirent que la plus solide indifférence, au point qu'ils ne les voient même pas.
Du reste, si on veut encore une preuve, on peut changer de musée et se transporter à Orsay: pendant des semaines ce printemps, à chaque visite, j'y voyais les bousculades horribles à l'entrée de l'expo Manet; ladite "expo" terminée, on peut maintenant contempler en toute tranquillité certains des mêmes tableaux (Olympia notamment), revenus sur leurs cimaises ordinaires, tableaux qui, c'est le moins qu'on puisse dire, n'attirent plus les foules pour être simplement passés d'un mur à l'autre du même musée, perdant au passage l'étiquette "expo"; cela même aux heures d'affluence -- simplement parce que les Manet sont accrochés dans des salles à part (mais juste attenantes) des deux galeries où sont exposés les Impressionnistes, Van Gogh et Gauguin, qui sont à Orsay ce que la pauvre Joconde est au Louvre. Ils perdent donc littéralement leur valeur dès lors qu'ils ne bénéficient plus de la valeur de l'exposition elle-même.Tant mieux, en un sens: on peut en profiter plus à son aise.
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Arasse (bis): Saint Bernardino de Sienne
Petit complément à la note précédente: Arasse parle volontiers de son intérêt pour l'iconographie de Saint Bernardino de Sienne, prédicateur passionné qui enflammait les foules en s'aidant d'un panneau peint. Les parisiens peuvent retrouver deux exemples de ces représentations au Louvre:
D'abord le volet de triptyque figurant ledit Bernardino (avec Saint Louis de Toulouse) où le saint tient en main le symbole qui représenté sur sa tablette et qu'Arasse décrit précisément:
Ensuite (un peu plus loin dans la même Grande Galerie de Peinture italienne), quoique moins bien visible pour une raison évidente de format, on retrouve le même drôle sur le 2ème élément de prédelle de Beccafumi, où on le voit pr^échant en chaire -- d'ailleurs devant un public assez étonnant, qui a plus l'air de tenir de la réunion Tupperware :
mais il faut s'approcher autant que le permet la barrière de protection pour distinguer, à côté du personnage, le revers de la fameuse tablette:
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10.08.2011
Daniel Arasse: On n'y voit rien / Histoires de peintures
On ne regrettera jamais assez la disparition prématurée de Daniel Arasse (1944-2003), qui a beaucoup fait pour ouvrir intelligemment l’histoire de l’art à un public plus large que celui des spécialistes au sens le plus étroit du terme. D’ailleurs, pour l’image qu’on peut s’en faire d’après ses œuvres, le personnage lui-même, vénérable universitaire muni de tous les sacrements, n’avait pourtant rien du mandarin-esthète compassé, pontifiant et arrogant, dont la discipline a produit un modèle-type assez répandu. Et on ne se lasse pas de lire ou relire ses livres, dont un nombre croissant repris commodément en éditions de poche, à commencer par les deux titres les plus connus, tous les deux chez Folio :
On n’y voit rien. Descriptions (première édition Denoël 2000), 217 p.
Histoires de peintures (posthume, 2004), 360 p.
L’un et l’autre se présentent comme des suites de textes abordant divers sujets et œuvres. Histoires de peintures est en fait la transcription (d’ailleurs très réussie en tant que telle) d’émissions de radio enregistrées très peu de temps avant le décès de l’auteur, et n’en est que plus émouvant ; On n’y voit rien joue de diverses fictions formelles (lettre, évocation de soi à la troisième personne, etc.) qui donnent un côté un peu plus libre et supposément vivant au propos – de ce point de vue, je ne trouve pas que ce soit toujours très heureux, mais en tout cas cela ne gêne pas la transmission de l’essentiel. Ce volume-là, un peu plus léger en substance, se concentre sur une série de tableaux particuliers dont chaque chapitre est l’analyse, alors que dans Histoires de peintures, se mêlent considérations personnelles sur l’art et l’histoire de l’art, analyses d’œuvres, réflexions méthodologiques, voire déontologiques (sur la restauration des œuvres anciennes, par exemple), sur un spectre allant de la fin du Moyen Âge jusqu’à quelques pages relatives à l’art contemporain, mais avec une concentration fondamentale sur la Renaissance italienne, le domaine propre de D. Arasse.
Du début jusqu’à la fin dans l’un comme dans l’autre cas, tout est absolument passionnant. On découvre, ou redécouvre, un nombre incroyable d’œuvres ou de choses dans ces œuvres, même celles qu’on croit les mieux connues – normal, si l’on veut, sous la conduite d’un guide qui a aussi consacré par ailleurs tout un ouvrage (superbe) au détail dans la peinture (Le détail. Pour une histoire rapprochée de la peinture, Flammarion, 1992), réédité en 2008.
Dans ces textes à visée relativement large, donc, l’auteur allie la précision et la qualité de l’information, à la clarté d’une exposition qui évite aussi bien de se perdre dans de vagues généralités, que de se noyer dans des minuties de second ordre : c’est une leçon de méthode, à cet égard. En outre, sa grande et profonde culture lui permet de profiter aussi de l’apport d’autres champs de réflexion, philosophie ou histoire. On peut tout apprécier également en bloc, ou préférer tel ou tel aspect de ces présentations. Pour ma part, je trouve particulièrement intéressantes ses réflexions (dans les deux livres, mais surtout dans Histoires de peintures) sur les rapports entre peinture et politique, en ce qui concerne d’une part la perspective, d’autre part les styles.
La perspective a d’abord connu divers avatars, fort différents, avant de s’imposer comme celle, géométrique et unifocale, qui nous est familière pour avoir dominé tout l’art occidental pendant 5 siècles. Pourtant c’est au départ une création tout à fait originale, et très spécifique au milieu florentin du début du 15ème siècle : ce procédé de figuration rend le monde commensurable à l’homme, avec la possibilité de faire tenir dans l’espace défini comme cadre une histoire réglée et ordonnée par lui et par rapport à lui – cela au moment où à Florence s’affirme le mode de gouvernement républicain qui s’organise lui-même dans et autour de la place publique, espace qui accueille la mise en forme et la régulation par les citoyens de l’histoire civique. Aussi la perspective, comme mode de représentation, va-t-elle être délibérément favorisée par Côme l’Ancien (le véritable fondateur de la dynastie des Médicis, qui vont transformer la république florentine en principauté de fait), qui cherchait à se donner ainsi lui-même comme incarnation de cet esprit civique ; mais il ne le fait qu’à titre public, c’est-à-dire dans les œuvres commandées par lui pour l’espace public, alors que son goût personnel le porte, comme c’était encore la mode de l’époque, vers le gothique international (qui ignore la perspective) pour les œuvres réservées à son intimité, où s’affirme le luxe débridé de ce style de cour particulièrement raffiné, et princier.
Parallèlement, du point de vue religieux, la perspective et tout ensemble les manquements à la perspective sont utilisés, en particulier dans les Annonciations, qui surabondent à cette époque, pour figurer l’incarnation du principe divin : ce qui relève de la perspective exprime la commensurabilité, ce qui est fait chair et participation au monde, à la création, à l’humain, tandis que les décrochages délibérés par rapport à la perspective maintiennent l’affirmation de la transcendance du divin, proprement incommensurable à l’homme, relevant d’une autre dimension.
Mais à peine quelques décennies ont-elles passé, et l’on n’a plus guère d’illusions sur la réalité du pouvoir à Florence, comme ailleurs : c’est alors, à partir de la deuxième moitié du 15ème, que la perspective, bien qu’elle soit imposée partout comme structure fondamentale, cesse d’être la préoccupation première dans la figuration comme elle pouvait l’être autour de 1425, ainsi que le montre bien Arasse dans l’évolution des œuvres de Léonard en particulier.
Dans le même temps, la place publique cesse d’être pensée comme le lieu de l’ordonnancement de l’histoire où s’exerce la liberté et se manifeste la vérité : au contraire, elle devient le lieu du mensonge et de la trahison, tandis que la vérité et la liberté se replient dans le nouvel espace privilégié de l’époque, le studiolo, centre névralgique de conseil et de délibération où se prennent, autour du Prince, les décisions politiques importantes.
Cependant ce qui a sans doute largement contribué au succès pérenne de la perspective, c’est qu’elle s’accorde avec un nouvel usage fait de la figuration, caractéristique de la fin de Moyen Âge. En effet, de l’Antiquité classique au Moyen Âge, la figuration accompagne et appuie les arts de mémoire, qui, dans la tradition de l’enseignement rhétorique, associent à un élément de souvenir (typiquement, une étape d’un discours) une image particulière : en ce sens, la composition d’une représentation n’a aucun besoin de perspective géométrique, puisqu’elle procède par agencement, pour ainsi dire, d’images-vignettes qui portent chacune un germe mnémonique, et ensemble, par leur position et leurs relations réciproques, composent une structure fixe, à l’image de la structuration même du savoir médiéval : beaucoup de grands ensembles picturaux médiévaux sont à ce titre tout à fait analogues à la Somme théologique de Thomas d’Aquin. La fin du Moyen Âge va précisément se marquer par le recul de cette conception à la fois du savoir et de la représentation, au profit d’un modèle dynamique, intégrant l’ordre progressif d’une histoire, avec la possibilité, en racontant précisément cette histoire, d’inspirer la persuasion et de susciter l’émotion : on retrouve là les trois piliers de la rhétorique cicéronienne (docere-« instruire » ; conciliare-« se concilier (l’auditoire) » ; mouere-« émouvoir ») ; le spectateur de la représentation n’attend plus d’elle qu’elle concentre sous son regard un système clos, mais qu’elle l’instruise, le convainque et l’émeuve – et c’est ce régime-là que porte la représentation faite en perspective, qui va s’imposer partout à partir de ses origines particulières, républicaines et florentines.
Un mot pour finir sur les styles, et en particulier la distinction pas toujours claire sous d’autres plumes entre le maniérisme et le baroque. Si l’un et l’autre privilégient le désordre, la dispersion, l’agitation, le maniérisme (chronologiquement, et en un sens logiquement, premier) referme ce mouvement sur lui-même en une involution qui exprime une forme d’angoisse face à la dissolution des repères traditionnels de pouvoir et d’autorité, tant politique et économique que religieux, intellectuels, culturels, au cours du 16ème siècle – disons en gros des années 1520 (avec en 1527, le sac de Rome par les troupes impériales de Charles Quint, et à la même époque les débuts du schisme protestant ; aussi bien sûr les conséquences de la découverte du Nouveau monde) aux environs de 1580 ; le baroque, lui, reprendra donc bien les canons de cette esthétique, mais en orientant tout ce mouvement jusqu’alors tourbillonnant vers un point ultime – finalité qui ordonne tout l’ensemble, lui donne forme et sens, le discipline en quelque sorte en le soumettant à un principe qui est, selon le contexte, Dieu, le Pape, ou le Roi : d’où le succès de ces formes baroques en particulier dans les grands ensembles idéologiques des Jésuites, fer de lance de la reconquête de la Contre-Réforme. Et de fait, dans ces ensembles, au 17ème siècle, se marque très nettement un retour en force de la perspective, relativement délaissée au cours du siècle précédent : car celle-ci permet d’ordonner, littéralement dans la perspective de l’homme, le monde de la création dont on a fini par admettre (des points de vue scientifique et religieux) qu’il était infini ; on courait alors le risque de voir l’homme se perdre abandonné de Dieu dans un univers infini qui n’est plus centré sur lui, mais on y échappe grâce à la perspective qui inscrit dans une même continuité la finitude de l’homme et l’infinité du monde dominée ultimement par Dieu, et permet d’ordonner sous cette autorité le mouvement tumultueux de la création dont le style baroque donne la figuration sensible ; pour cela elle exige un point de vue unique et particulier (celui du spectateur placé au bon endroit) qui, adopté, permet de faire sens de l’ensemble, en l’ordonnant dans son unité et sa continuité. Il est vraiment extraordinaire de voir ainsi que le même instrument de représentation, qui au 15ème servait à figurer par ses écarts et ses défaillances délibérées l’incommensurabilité de Dieu à l’homme dans un monde fini et clos, est réemployé au 17ème, cette fois, pour rendre sensible au contraire la continuité essentielle entre l’homme et le Dieu, ordonnateur suprême, dans un univers infini et ouvert de toutes parts.
Le seul reproche qu’on peut faire à ces deux volumes c’est la pauvreté de l’illustration, surtout dans le cas de On n’y voit rien, où elle est franchement indigente ; c’est vrai que les reproductions, surtout en couleurs, coûtent cher à l’éditeur, et comme chacun sait, Gallimard (pour Folio) est une petite start-up toute modeste, sans trésorerie ni ressources, avec une diffusion confidentielle, et on aurait mauvaise grâce à lui reprocher ces économies de bouts de chandelle…
Pour compenser, voici deux compilations où j’ai rassemblé des photos, trouvées ici ou là sur internet (qualité variable), d’à peu près toutes les œuvres mentionnées et non reproduites dans les deux livres. Merci collectif, bien sûr, à mes très diverses sources, institutionnelles ou non.
Arasse Histoires de peintures.pdf
Voilà, that’s all folks ; j’espère n’avoir pas, ou pas trop, trahi ou déformé la pensée d’Arasse, que de toute façon il faut découvrir chacun par soi-même en lisant ses beaux livres.
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03.07.2011
Lorenz-o / -ino / -accio de Medici
Lorenzino / Lorenzaccio
Deux diminutifs pour un même Lorenzo de Médicis, passé à la postérité comme l’assassin, en 1537, d’Alexandre de Médicis, duc et tyran de Florence imposé en 1530 par le pape (alors Clément VII, auquel succédera en 1534 Paul III) et l’empereur Charles Quint, et bâtard issu d’une autre branche de la famille – sans qu’on sache précisément si cet Alexandre fut le fils de Laurent II (père de Catherine de Médicis), ou celui du cardinal Jules lorsque celui-ci n'était pas encore le pape Clément VII : c’est cette seconde hypothèse que retient Musset en deux endroit de sa pièce lorsqu’il l’appelle « fils du pape »: à la date dramatique de 1537, cela renvoie donc au pape précédent, et non au Farnèse alors assis sur le trône de Saint Pierre.
Quoi qu’il en soit, la mémoire du tyrannicide, qui fut aussi homme de plume, et belle plume, vient d’être honorée par une très belle jolie petite édition traduite chez Allia, maison qui réserve souvent d’heureuses surprises. L’édition en question offre d’abord la traduction française à la fois de l’Apologie, par laquelle Lorenzino s’efforça de se justifier et de répondre aux critiques qui le poursuivirent jusqu’à sa mort à Venise, sous les coups des sbires de Côme II de Médicis, successeur d’Alexandre (en 1548, soit onze ans après le meurtre du tyran, et non pas aussitôt après, comme le présente Musset pour des raisons évidentes de facilité dramatique) ; elle offre à la suite, et c’est un ajout tout à fait précieux, la traduction d’une substantielle postface de l’éditeur italien, Francesco Erspamer, qui éclaire parfaitement le texte et ses circonstances, et en particulier, souligne tout ce qu’il doit aux principes de la rhétorique ancienne la plus classique. Le point n’est d’ailleurs pas qu’anecdotique ou d’érudition, puisque, comme le montrent aussi bien ce discours que la pièce de Musset, ce qui est frappant dans toute cette affaire c’est la véritable obsession d’imitation des grands Anciens – et en l’espèce, pour Lorenzino, avant tout autre des deux Brutus, le premier qui chassa les Tarquins de Rome et instaura la République, supposément en 509 av. J.C., et le second l’assassin de Jules César en 44 av. J.C., l’un et l’autre se confondant d’ailleurs parfois dans son esprit, en une sorte d’entité unique de tombeur paradigmatique de toute dictature.
En tout cas, le court discours de Lorenzino est un petit chef d’œuvre d’éloquence classique, donc, tant dans sa construction d’ensemble que dans son détail d’argumentation et de formulation, le tout (comme, aussi bien, la postface) servi par une traduction élégante et respectueuse de l’esprit du texte. Avec en cadeau-couverture le Narcisse du (ou attribué au) Caravage, sensiblement plus tardif que le fait évoqué dans le texte (la toile, visible à la Galleria Barberini de Rome, a été peinte dans les dernières années du XVIème siècle), mais qui illustre bien la fascination justement narcissique du personnage devant son propre reflet héroïque où il se perd, comme entraîné par sa propre rhétorique. Mais cette fascination narcissique et finalement autodestructrice n’est-elle pas aussi ce qui mine toute l’aristocratie florentine, confite en admiration de sa grandeur républicaine ancestrale mais incapable de passer à l’action, sinon pour se jeter dans la soumission et la flatterie, et propre seulement à s’entretenir d’un reflet de valeur aussi mondain que dérisoire, comme le note le Lorenzaccio de Musset réfugié à Venise auprès de Philippe Strozzi (Acte V, scène II):
« Je crois que les Pazzi font quelque chose ; je crois qu’ils font des armes dans leur antichambre, en buvant du vin du Midi de temps à autre, quand ils ont le gosier sec. »
Dans la pièce de Musset, à propos d’antique, bien entendu, si Lorenzino est constamment comparé aux Brutus, les femmes victimes du tyran le sont toujours à Lucrèce. Parmi les heureuses trouvailles de style mordant, j’aime assez cette pique de Lorenzino à l’acte II (scène IV), dans son rôle de mauvais garçon, répliquant à sa tante Catherine (celle justement sur laquelle Alexandre jettera son dévolu, et qui évoque l’exemple de Lucrèce) :
« Elle [=Lucrèce] s’est donné le plaisir du péché et la gloire du trépas. Elle s’est laissé prendre toute vive comme une alouette au piège, et puis elle s’est fourré bien gentiment son petit couteau dans le ventre. »
Pas facile, d’être une héroïne du sacrifice…
J’ai noté au passage, toujours chez Musset, une possible bizarrerie anachronique, lorsque le héros, dans sa grande scène d’explication avec Philippe Strozzi (Acte III, scène III), déplore de ne rencontrer aucune résistance à ses méfaits, en concluant :
« (…) pas une goutte de poison ne tombe dans mon chocolat. »
Ce n’est pas totalement impossible, mais quand même il me paraît peu plausible qu’en 1537 le chocolat, tout juste découvert dans le Nouveau Monde, soit déjà servi, et puisse être évoqué comme une boisson presque ordinaire, sur les tables de la noblesse florentine.
Mais bon, c’était juste pour faire un peu de mauvais esprit.
Pour en revenir à Lorenzino et à son Apologie : les amateurs peuvent trouver le texte italien dans une édition de référence du XIXème de discours choisis du XVIème (éd. G. Lisio), en téléchargement gratuit et légal, sur cette page :
http://www.archive.org/details/orazionisceltede00lisiuoft
Il fut aussi, ai-je appris, l’auteur d’une comédie, l’Aridosia, composée sur le modèle des comédies latines classiques en 1536 à l’occasion du mariage d’Alexandre, sa future victime, avec Marguerite de Parme, fille naturelle de Charles Quint (qui devint donc son gendre par la main gauche, confirmant ainsi son soutien politique) ; cette œuvre passe, semble-t-il, pour une des meilleures du genre, mais je dois dire que je ne l’ai pas encore lue ; on peut la trouver dans un autre recueil en libre téléchargement, à cette adresse :
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25.06.2011
Luther Blissett, Q
Luther Blissett, Q, Einaudi, 2010 (1ère édition 2000), 677 p., 18€
Amateurs de romans historiques, ne boudez pas votre plaisir !
« Luther Blissett », c’est en fait le premier pseudonyme utilisé par le collectif qui s’est ensuite fait davantage connaître sous celui de « Wu Ming », soit « anonyme » en chinois, et dont j’avais beaucoup apprécié New Thing, nostalgique du film noir et l’époque du jazz, et Guerra agli Umani, hilarante fable cruelle écolo-robinsonienne (tous les deux traduits en français chez Métailié) – collectif au demeurant 100% italien, et bien représentatif de la gauche intellectuelle et très engagée d’outre-monts.
À ce titre, d’ailleurs, tous les ouvrages dudit collectif font valoir en page intérieure que les auteurs, hostiles au principe du copyright, autorisent toutes les reproductions de leurs œuvres pourvues qu’elles soient signalées et utilisées à des fins non commerciales ; et bien entendu, ils imposent l’impression des livres sur papier entièrement recyclé.
Bref… Q, c’est donc l’un de leurs tout premiers romans, une vaste fresque historique couvrant à peu près la première moitié du XVIème siècle, avec en thème fondamental l’émergence du protestantisme et la réaction romaine conduisant au concile de Trente. Le point de vue adopté est celui d’un héros presque malgré lui des diverses luttes radicales, hostiles aux rapides compromissions de Luther avec les pouvoirs en place, luttes qui se cristallisèrent autour du mouvement anabaptiste, associant exigence de réforme religieuse fondamentale et revendications socio-politiques au bénéfice des plus démunis proches de l’utopie communiste. C’est ce mouvement qui a conquis pacifiquement et tenu le pouvoir municipal pendant quelque temps dans la cité de Münster, jusqu’à la chute des dirigeants dans une sorte de tyrannie illuminée, et à la reconquête de la ville dans un bain de sang par le Prince-Evêque avec l’appui des troupes impériales – épisode mis également en relief, de manière magistrale, dans l’arrière-plan de L’œuvre au Noir, de la Sublime Marguerite (Yourcenar forcément ; chapitre « La mort à Münster ») – tout cela avec l’ombre en surplomb de la puissance financière des Fugger (également présents chez la Marguerite, chapitre « Les Fugger de Cologne »), qui tirent ici les ficelles du grand jeu européen en soutenant les pouvoirs de leur goût pour se les attacher, et en jouant les uns contre les autres. Quant à « Q », l’initiale de Qohèlet, titre original du livre biblique L’Ecclésiaste, dissimule l’identité véritable d’un traître à ce mouvement, espion redoutable à la solde du Cardinal Carafa, futur pape Paul IV, maître d’œuvre de la réaction la plus intransigeante, avec pour principaux titres de gloire la remise sur pied vigoureuse de l’Inquisition et la constitution de l’Index (des livres interdits), l’ensemble de sa politique ayant pour fin (et avec succès) de faire entrave à tout effort de conciliation et d’ouverture de la part de l’Église en direction du mouvement protestant.
En bon roman historique, Q concilie donc le tableau d’époque et l’intrigue particulière, qui ordonne le point de vue sur l’histoire, avec autant de bonheur d’un côté que de l’autre. Je n’ai remarqué qu’un anachronisme (répété), assez surprenant dans un ensemble aussi maîtrisé : à deux reprises, donc, il est question de la dynastie des peintres Brueghel – or Pieter, l’Ancien, est né vers 1525-1530, et ne pouvait pas être connu à l’époque du roman, et a fortiori moins encore sa descendance.
Et encore une fois comme en tout bon roman historique, on ne perd pas de vue, au moins du coin de l’œil, l’époque contemporaine à laquelle la fresque historique sert en partie de surface de réflexion : ici, les drames anciens nourrissent justement la réflexion sur les rapports entre argent, pouvoir et religion, sur la violence politique au service, ou au prétexte, de la foi, et sur cette folie humaine toute intemporelle qui consiste à vouloir plier le destin du monde à sa propre vision de celui-ci en croyant, ou en feignant de croire, n’être que l’instrument humble et soumis d’une puissance supérieure. Tous thèmes, évidemment, d’une particulière actualité.
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06.03.2011
Pirates à l’italienne (2) : Valerio Evangelisti
Valerio Evangelisti : Tortuga, Mondadori, 2008
Pour faire suite à la note précédente : il est vraisemblable que V. Evangelisti ait fait partie de ces petits Italiens nourris au Salgari dès le berceau ; mais, devenu un grand garçon, celui qui s’est taillé une belle célébrité littéraire en consacrant toute une série romanesque à un impitoyable inquisiteur, par état fanatique et dévoré d’ambition par tempérament personnel (Nicolas Eymerich, voir ci-dessous), s’est évidemment plu à recuisiner le plat à sa sauce, avec tout le malin plaisir qu’on peut lui prêter, a priori, rien qu’en voyant sa tête (sur la quatrième de couverture).
La recette est en gros la suivante : on garde le fond de sauce, justement – poursuites en mer, scènes d’abordage, lieux exotiques tout en cocotiers et plages de sable fin, brassages de population, chapeaux à plumes et têtes-de-mort – mais on dépouille consciencieusement le phénomène humain de toute l’idéologie de prétendue noblesse dont les classiques du genre habillent systématiquement l’univers flibustier, pour faire ressortir cupidité, sadisme, égoïsme et pulsions destructrices ; de même, à une esthétique du sanglant maquillé et surtout acceptable aux heures de pointe de temps-de-cerveau-disponible à la télévision, on substitue un expressionnisme voulu qui s’attarde sur mutilations, tortures et excréments pour évacuer la tentation de l’héroïsme bon marché ; enfin, on prend bien soin de balayer toute trace du mythe, si volontiers cultivé par la tradition, d’une sorte de (anti-)société utopique, fondée notamment sur une égalité des races formant censément le négatif de la société coloniale de l’époque – pour souligner, a contrario, avec quel acharnement la société flibustière reproduit les schémas racistes contemporains, conservant notamment aux esclaves noirs le même statut de marchandise, monnayable ou sacrifiable sans l’ombre d’un scrupule selon les besoins du moment. Enfin, on peut compter sur le « héros » pour se révéler in fine un parfait « anti-héros ». Fort intéressant, ma foi -- et quand même, il faut bien, fort distrayant, avec ce qu'il faut de suspense et de rebondissements, pour que cela reste une histoire de pirates.
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23.02.2011
Pirates à l’italienne (1) : Emilio Salgari
Le classique des classiques, c’est évidemment Salgari, à vrai dire beaucoup moins connu en France qu’en Italie, où c’est un peu le Jules Verne national : volontiers classé (ou déclassé) comme auteur « de jeunesse », et ayant à ce titre bercé celle de générations de jeunes lecteurs, dont certains, devenus eux-mêmes des écrivains chevronnés, gardent un attachement à la fois nostalgique et farouche pour celui qui a contribué à forger leur imaginaire. Je mentionnais dans une note précédente l’hommage rendu au personnage de Yanez par G. Mozzi ; même hors des frontières de l’Italie :
ainsi ai-je croisé il y a peu la traduction italienne d’un roman (pas encore traduit en français à ma connaissance) de Paco Ignacio Taibo II, où l’auteur exploite sa fascination sans bornes pour Salgari et le même Yanez : Ritornano le tigri della Malesia – più antimperiali che mai, avec sur la couverture cet appendice éloquent au nom de l’auteur : « con l’involontaria collaborazione di Emilio Salgari ».
En tout cas, dans le flot irrépressible d’une production à la Dumas ou à la Balzac, Salgari donc a fait preuve d’un goût constant pour les histoires de pirates, autour de deux pôles spécifiques, à la fois géographiques et fictionnels. D’un côté, la saga de Sandokan, flanqué du fidèle Yanez, dans la région de Borneo, où les aventures des deux compères commencent avec Le Tigri di Mompracem (eh oui, « tigre » est féminin en italien, même quand, comme ici, le terme désigne des hommes, par image) ;
de l’autre, l’environnement plus classique, pour le genre, de la mer des Caraïbes, avec la fratrie en couleurs : le Corsaire Vert, le Corsaire Rouge, le Corsaire Noir, hidalgos espagnols réduits à la flibuste, et, pour les deux premiers, pendus au gibet, par l’iniquité d’un affreux gouverneur, dont Il Corsaro Nero raconte l’affrontement avec le dernier survivant.
L’ensemble est tout à fait charmant, efficace dans le genre de la littérature de divertissement, et porté en outre par une belle langue classique très agréable à lire. Il n’y manque pas, à l’occasion, des naïvetés, des poses caricaturales (chez Sandokan, surtout) et des passages un peu cousus de fil blanc, mais là encore cela fait si l’on veut partie du genre et est presque à prendre au deuxième degré. En fait, sans bouder mon plaisir de lecteur primaire avec ces versions princeps de tant de films hollywoodiens de cape et d’épée – puisqu’aussi bien c’est d’abord pour cela que je lis ce genre de choses –, ce que j’aime beaucoup chez Salgari, ce sont les décors – espaces, nature, d’autant plus inventés que Salgari lui-même n’a jamais voyagé hors de son fauteuil, mais prenait un soin méticuleux, presque obsessionnel, à se renseigner dans tout ce qu’il pouvait trouver d’encyclopédies et autres histoires naturelles, pour équiper ses romans d’une faune, d’une flore et d’une topographie ‘réalistes’, dont on sent bien toutefois qu’elles ont d’abord pour fonction de faire rêver le lecteur, et avant lui l’auteur. On se déplace d’ailleurs beaucoup chez Salgari, et presque toujours sur le mode héroïque – marches forcées, équipées à voile ou en radeau de fortune, de préférence en pleine tempête, expéditions machette en main au cœur de la forêt tropicale, etc. – et c’est à chaque fois prétexte à de quasi rêveries sur les beautés et les puissances d’une nature exubérante, débridée, toujours généreuse avec l’imaginaire d’autrui, qui n’est jamais déçu.
Bref, si l’on n’a pas eu l’occasion de découvrir à l’âge des culottes courtes, il n’est jamais trop tard pour s’y mettre. Au moins pendant ce temps-là on ne regarde pas la télévision.
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22.02.2011
Sentences et Inscriptions
Sentences Grecques et Latines et Inscriptions romaines
Deux ouvrages d’une belle érudition, mais à la portée de tous, et d’une grande utilité :
Tosi R., Dizionario delle Sentenze Latine e Greche, Biblioteca Universale Rizzoli, 16a ed. 2007
Somme impressionnante, qui poursuit dans les moindres détails sur près de 900 pages l’histoire de toutes ces sentences, soit antiques, soit médiévales, voire de fabrication plus récente – 10 000 au total, classées par thèmes, avec, à la fin, un double index, grec et latin – et fournit toutes les références pour en retrouver la trace. Irremplaçable et absolument passionnant.
À noter : l’éditeur Jérôme Millon vient d’en proposer une traduction française : Dictionnaire des sentences latines et grecques.
D’autre part, un indispensable de sac de voyage à Rome :
Tyler Lansford, The Latin Inscriptions of Rome. A Walking Guide, The Johns Hopkins University Press, 2009, 561 p.
Un très large choix d’inscriptions, reproduites, traduites et commentées (riche annotation), visibles sur les monuments de Rome – inscriptions antiques bien sûr, mais aussi inscriptions modernes figurant sur les édifices religieux. L’ensemble est classé par quartier, pour accompagner les visites ou promenades, avec un plan et une présentation de synthèse avant chaque chapitre, et en complément tout ce qu’il faut d’index à la fin pour un repérage rapide.
Une vraie merveille.
03:44 Publié dans Petites notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
19.02.2011
Blog Histoire de l'art à Paris
Un blog magnifique, particulièrement utile, à découvrir et consommer sans modération :
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02.02.2011
Nathalie Kuperman, Hannah ou l’instant mort
Nathalie Kuperman, Hannah ou l’instant mort, Noviny44, 53 p., 8€
Heureuse découverte de ce matin que ce petit livre doublement beau : une nouvelle très réussie, illustrée de près d’une trentaine de dessins qui forment avec le texte un tout original et harmonieux.
L’histoire en elle-même est apparemment d’une grande simplicité : une femme vient d’être quittée par son amant, et fait l’expérience de sa première heure et quart de solitude et d’abandon. Le texte, sobre à l’extrême, saisit sous une forme souvent lapidaire (phrases infinitives, par exemple) les idées, les perceptions, les images sur lesquelles se fixe son esprit, dans son effort pour apprivoiser, en quelque sorte, cette nouveauté radicale, tout en jouant un jeu trouble entre l’acceptation et le déni. À l’image de cet exercice de pensée, la narration elle-même progresse par à-coups et contrecoups, instantanés du présent et retours en arrière, révélant peu à peu le détail de l’événement, à mesure que le personnage lui-même en appréhende les facettes, tantôt pour leur donner sens, tantôt pour s’efforcer, au contraire, de les vider de leur sens – une saisie très fine de ce temps mort que peut évoquer le sous-titre, succédant immédiatement au choc et précédant la remise en route de la machinerie des choses… mais « l’instant mort » – c’est la formulation exacte dudit sous-titre – peut aussi se lire substantivement comme « l’instant-mort », « l’instant (de la) mort », avec une ambiguïté tragique que la « chute » porte à son point d’accomplissement.
Quant aux dessins (encre et aquarelle, semble-t-il) de l’artiste italienne Romani Pelagatti, j’ai trouvé qu’ils accompagnaient le texte avec bonheur, sans jamais avoir ce caractère un peu niais ou redondant de « l’illustration » au mauvais sens du terme, et constituaient par eux-mêmes un très bel ensemble.
Le tout est enfin offert dans un petit volume d’une réalisation matérielle particulièrement soignée, imprimé sur deux papiers de qualité (différents pour le texte et pour les dessins) – et vraiment pas cher. On aurait bien tort de se priver.
N.B. : L’image reproduite ci-dessus est empruntée au fort beau site « Collection Revue », (lien) consacré au dessin contemporain, et qui vaut le détour.
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01.02.2011
Maurizio Maggiani
Deux romans, très différents, mais également magnifiques, du même Maurizio Maggiani :
Il coraggio del pettirosso, Feltrinelli, 1995, 317 p.
Il viaggiatore notturno, Feltrinelli, 2006, 195 p.
D’ailleurs, l’un et l’autre difficiles, pour ne pas dire impossibles, à résumer, en tout cas sans altérer et aplatir tristement une progression très subtile du récit, qui, dans les deux cas, imbrique des temps et associe des espaces différents.
Dans Il coraggio del pettirosso, il y a d’un côté une petite communauté sise à Alexandrie d’Égypte, issue de l’émigration forcée d’anarchistes italiens fuyant le fascisme, et mêlant, dans la ville cosmopolitique par essence depuis sa fondation, coutumes locales et traditions importées – avec aussi une connexion du côté des conflits contemporains du Moyen-Orient ; et de l’autre, un coin reculé de l’Italie montagneuse du Nord, dont l’histoire s’étale de la haute Antiquité au XVIème s., où elle se concentre sur la mise au pas sanglante d’une communauté farouche par l’Inquisition de la Contre-réforme. Le lien entre les deux univers est tissé par la quête d’identité, de mémoire et d’origine, mais aussi l’aspiration au rêve et à l’évasion, d’un narrateur étrangement atteint d’oubli de soi, et qui s’improvise écrivain sur prescription médicale…
Dans Il viaggiatore notturno, le personnage principal est une sorte de petit frère du précédent – tantôt dans le désert du Hoggar, où il attend sous l’égide du fantôme de Charles de Foucauld, l’arrivée d’hirondelles migratrices et porteuses du souvenir de plus anciens âges géologiques – et tantôt sur les routes montagneuses, dans les forêts et les villes assiégées des Balkans, en pleine guerre de l’ex-Yougoslavie, sur les traces confondues d’ourses vagabondes chassées par la folie des hommes, et d’une mystérieuse inconnue portant à travers le monde une perfection de beauté émanant, comme d’autres trésors, d’une micro-société repliée sur elle-même depuis des temps immémoriaux.
Dans les deux romans, se déclinent les mêmes thèmes, avec des variations particulièrement réussies : quête de soi, à la fois dans la solitude de l’identité et de la mémoire, et dans le rapport volontiers fusionnel avec le monde, lui-même tantôt contemplé dans sa beauté naturelle, et tantôt fouillé dans les plaies et les cicatrices que l’humanité s’inflige à elle-même comme à son milieu d’existence ; contradiction entre les rapprochements multiformes entre les êtres, si volontiers portés par la nature et qui sont tous des variantes de l’amour, et les barrières de culture ou de frontière, les déchirements de la guerre, de l’oppression politique ou du délire fanatique, en comparaison desquels la violence naturelle, pour impitoyable qu’elle soit, se confond dans la beauté d’un ordre nécessaire tout entier au service de l’élan vital, sans culpabilité ni remords. Et dans les deux romans, encore une fois sous des formes variées, un principe analogue de construction – qui est la construction même de la réalité dans l’espace du livre – fondant littéralement, comme une métallurgie, en un tout harmonieux plusieurs voix, des chants et des récits, des souvenirs et des imaginations, de l’histoire et des mythes, des expériences, des nostalgies et des désirs ; toutefois, sans jamais verser dans la confusion, ou le patchwork factice ; et en conservant à chaque « morceau », si l’on peut dire, son esprit, son identité propre, qui contribue à la richesse de l’ensemble, comme l’identité de chaque être, contribue en tant que telle à la complétude du vaste monde, que ce soit dans les broussailles marécageuses grouillantes de vie martyrisée de la vieille Europe, saignant de toutes les plaies de son histoire, ou dans l’immensité plane du désert vitrifié de chaleur, traversé seulement par les caravanes des Bédouins, le vol des oiseaux migrateurs ou la marche incompréhensible et sans fin d’un marcheur inaltérable, tous pareillement ignorants des frontières.
Vraiment magnifique, à consommer sans modération.
(L’un et l’autre livre ont été traduits en français chez Actes Sud.)
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30.01.2011
Maison hantée (Sarah Waters)
Sarah Waters, L’indésirable, Denoël, 2010
En apparence, la plus que classique histoire de maison hantée, dans la grande tradition victorienne… En fait, un roman très subtil, qui laisse peu à peu s’insinuer le doute – jamais totalement levé – sur les degrés de réalité ou de fantasme, tant dans la tête du narrateur, lui-même acteur de premier plan, que dans celle des autres personnages. La maison de maître XVIIIème s. devient ainsi un espace de confinement, où, sur fond de surnaturel peut-être produit et en tout cas alimenté par la névrose, se tissent des liens obscurs de manipulation et de suggestion perverse, entre le médecin de famille, lui-même fils issu de la domesticité du manoir, et les derniers vestiges de ladite famille au bord de la ruine. Cela, bien entendu, en préservant toutes les apparences du flegme et de la froide raison provinciale.
L’intérêt du roman est redoublé par son ancrage historique, qui conforte parfaitement la trame fictionnelle : au lendemain de la deuxième guerre mondiale, soit au moment où l’Angleterre, alors dirigée par les Travaillistes, tente une modernisation dont fait les frais (dans tous les sens du terme) la vieille petite aristocratie terrienne, qui freine des quatre fers mais, au bout du compte, ne peut pas grand-chose à part prier pour le départ d’Atlee et se recroqueviller sur ses nostalgies passéistes et ses lambeaux de propriété, ceux qui n’ont pas encore été vendus aux nouveaux riches de l’industrie et des affaires – tandis aussi qu’une autre frange de la société, représentée ici par le jeune médecin, entreprend aussi sa lente mais sûre ascension au rang de notabilité non seulement affranchie de la dépendance quasi-ancillaire à l’égard des potentats de campagne, mais en mesure même de les déloger, même de leurs ultimes retraites, dont ses fonctions auprès des maîtres lui ouvrent les portes et lui dévoilent les secrets.
Le seul reproche que l’on puisse faire à cette édition, de belle qualité et très agréablement traduite par ailleurs, c’est, une fois de plus, l’altération du titre original, « The little stranger » – d’autant plus regrettable que ce dernier concentre toute l’ambiguïté du roman, selon le sens dans lequel on prend cette désignation, et la personne à qui on l'applique.
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26.01.2011
Quevedo en poche
Francisco de Quevedo, Les Furies et les Peines. 102 Sonnets, choix, présentation et traduction de Jacques Ancet, édition bilingue, Poésie/Gallimard, 2010, 300 p.
Inutile de présenter la collection Poésie/Gallimard ; disons seulement que certains volumes sont plus remarquables que d’autres, pour diverses raisons. Parmi les derniers sortis, en tout cas, mérite sans doute une mention spéciale cette très belle sélection d’une centaine de sonnets tirés de l’œuvre poétique de Quevedo, auteur monumental du Siècle d’Or certainement beaucoup trop peu connu en France – et d’ailleurs jusqu’à ce jour à peu près ignoré, au-delà du nom, de votre humble serviteur.
Je serais tenté de dire de cette édition si accessible qu’elle est parfaite en son genre : le choix des pièces donne une idée intéressante de l’ensemble d’une production très variée ; la traduction est très agréable à lire, dûment éclairée en fin de volume par des notes succinctes mais judicieuses, et elle aide comme il faut à lire ou déchiffrer l’original, même sans grande connaissance de l’espagnol (ma recette : dans votre cervelle, mettez un peu de français, un peu de latin, un peu d’italien ; touillez ; c’est prêt !) – puisque ledit original est présenté en regard, ce qui devrait être une quasi-obligation pour la poésie étrangère, et qui est malheureusement si peu souvent le cas.
Last but not least, la substantielle introduction est passionnante, à la fois précise, instructive, et modeste ; c’est souvent (à mon goût) une faiblesse récurrente de la collection que de flanquer volontiers les textes proposés de présentations ampoulées, alambiquées, n'ayant souvent rien à envier à la poésie hermétique si ce n’est l’inspiration et le talent, et au bout du compte se réduisant à une logorrhée de mauvaise dissertation d’hypokhâgneux à prétentions pouêt-iques : on en sort en général sans rien savoir de plus sur l’auteur et son texte, mais en ayant perdu l’envie de le lire. Avec cette introduction-ci, on est aux antipodes de ce travers, et on ne le regrette pas. S’il vous reste encore trois sous des étrennes de votre tante Gudule dont vous ne savez pas quoi faire, je recommande cet investissement.
N.B. : Je découvre à cette occasion l’existence d’un beau site présentant le travail de J. Ancet : http://jancet.canalblog.com/
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Giulio Mozzi, Questo è il giardino
Giulio Mozzi, Questo è il giardino, Sironi editore, 2005, 123 p., 13,50 €
Voici une heureuse, et très accidentelle, découverte, faite en passant dans la jolie petite librairie romaine du bout de la Via del Governo Vecchio (AtroQuando, n° 80/82/83, près Piazza Pasquino ; www.altroquando.com) – n’ayant auparavant jamais entendu parler du livre, ni même de l’auteur.
Un recueil de nouvelles, donc, tout à fait variées, tant de format que d’esprit, et qui ont chacune son charme et ses qualités, aussi ses sources d’inspiration plus ou moins évidentes : pour les plus claires, L’unghia met en scène, en fin de course, Yanez le fidèle complice de Sandokan dans les romans extrême-orientaux d’Emilio Salgari (Mozzi, dans l’interview qu’on peut lire ici, se définit comme « salgarien acharné ») ; F., la dernière, est un hommage au juge antimafia Giovanni Falcone, assassiné avec sa femme et ses gardes du corps, et à peine dissimulé dans la nouvelle sous le prénom d’Arcangelo. Deux autres, peut-être les plus habiles – Lettera accompagnatoria et Per la pubblicazione del mio primo libro – déploient, sous la forme du monologue interdisant toute réponse (lettre anonyme dans un cas, discours de promotion éditoriale dans l’autre), chacune toute une rhétorique à la fois de séduction et d’esquive aux spirales assez vertigineuses. D’autres, en bonnes nouvelles bien conduites, cristallisent autour d’un événement ou d’un moment d’existence toute une psychologie (L’apprendista), ou bien une prise de conscience (Vetri), ou un instant fugitif de grâce magique (Tana). Vraiment un ensemble de grande qualité, servi de surcroît par une très belle réalisation matérielle, comme souvent chez les meilleurs éditeurs italiens.
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25.01.2011
Orphelines italiennes 2 (Sebastiano Vassalli)
(Suite de la note précédente)
2° Sebastiano Vassalli, La Chimera, Einaudi, 1990, 308 p.
Tout autre univers pour une autre orpheline, dans ce très beau roman de Vassalli : cette fois la plaine de la Sesia, affluent du Pô descendant du mont Rosa, dont le caractère fantomatique, comme expliqué p. 4, suggère l’image de la chimère éponyme du livre ; et pour l’époque, la charnière entre le XVIe et le XVIIe siècle, soit les deux décennies 1590-1610 où vécut l’infortunée Antonia, d’abord à l’hospice d’orphelins de Novara (entre Turin et Milan) et ensuite dans le village, aujourd’hui disparu, de Zardino, adoptée par un couple stérile.
Doublement infortunée, en premier lieu par une naissance clandestine l’abandonnant aux duretés d’un établissement de réclusion pratiquement sans espoir et sans issue, en second lieu, et surtout, hors de ces murs, après l’illusion d’un salut et d’un bonheur ordinaire possible, par la calamité d’une accusation de sorcellerie qui aboutit au bûcher sur les lieux mêmes d’une autre illusion de bonheur, par la consommation d’un amour juvénile : « chimère » aussi, donc, cette figure diabolique composite, née de l’agrégation, par les soins de l’inquisiteur, de superstitions locales, de préjugés intemporels, de calomnies de voisinage, de violences sociales discriminatoires et de mensonges délibérés, alliant les ressources maléfiques de l’obscurantisme paysan, de la religiosité hargneuse et tatillonne de la Contre-réforme et de calculs d’ambition et de rivalité n’honorant d’autre dieu que l’intérêt privé, fût-ce au prix du sang (des autres, il va sans dire) ; et « chimère » aussi, à l’autre bout de la perspective, cet amour pour le marginal errant, amour lui-même pétri de l’amalgame de toutes sortes de rêves confus et de désirs tus, et qui, au fond du cœur de l’amante, vaut sans doute d’abord pour sa puissance de symbole, symbole de sa liberté à elle, de son refus d’un ordre qui lui impose l’obéissance mais l’écrase en même temps de sa volonté de rejet, et d’un désir de vie qui, tragiquement, contribuera plus qu’aucune autre « preuve » à parfaire une condamnation de toute façon déjà arrêtée avant d’être actée.
Toutefois, dans ce récit, aucun pathos inutile ; et si la narration fourmille de détails et déborde d’animation, le réquisitoire contre cette prétendue « justice » a l’efficacité implacable et lapidaire des minutes de procès que l’auteur suit comme un fil directeur pour conduire son récit. Et à l’arrière-plan de ce récit, tout un univers renaît sous sa plume, un petit monde pour partie paysan (à Zardino), pour partie urbain (à Novara), à la fois saisi dans l’immobilité millénaire de cette civilisation si spécifique de la plaine du Pô, et traversé par tous les mouvements de violence d’une époque qui en fut particulièrement riche, sous la houlette d’un roi d’Espagne lui aussi fantomatique, entretenant à travers ses gouverneurs et ses soudards un conflit constant avec une succession de papes ayant surtout à cœur leur puissance temporelle et leurs intrigues de cour.
Comme souvent dans la littérature consacrée à cette région, la plaine même et son fleuve, dominés par leurs montagnes, sont par eux-mêmes presque les personnages principaux du récit – avec leurs incessantes transformations selon les saisons et les rythmes naturels, les bouleversements provoqués par les fantaisies du climat, et derrière tout cela la puissance souveraine d’une nature dont l’homme attend l’entretien de sa vie, mais dont il sait, au fond, involontairement conscient de son extrême fragilité dans ce méandre mythologique, ne pouvoir attendre que la grâce capricieuse d’une survie tolérée, sur un mode parasitique ; un monde qui, presque à volonté, et aussi vite, disparaît sous des eaux de déluge immémorial noyant tout en un magma de genèse primitive, se rigidifie en désert de poussière brûlée par les feux de l’été auxquels répondent en échos les bûchers fanatiques des hommes, ou se cache, comme aime à le faire la Nature d’Héraclite, en s’enveloppant de vapeurs, de nuages et de brumes jusqu’à l’effacement de tout repère.
Avant l’enrégimentement moderne de cette nature par l’agriculture intensive, en forme de mise au pas, et son écrasement par l’industrie lourde, là comme ailleurs détruisant toute ressource vive pour mieux polluer ce qui est inaltérable, à l’époque donc du récit, la vie des hommes est là à l’image de la principale activité locale, la culture du riz – exigeant attention constante, subtile maîtrise de l’eau (l’élément non maîtrisable par essence), et travail de forçat sur une terre nécessairement submergée, source de toute richesse mais aussi foyer et vecteur de toutes les infections. Et de ces terres noyées jusqu’aux palais douillets des grands de ce petit monde, un échelonnage d’irrigation sociale et économique qui déploie tout l’éventail des violences possibles de l’exploitation, depuis l’esclavage dissimulé en travail contractuel des ouvriers riziers, jusqu’aux incessantes ponctions de sangsues à tous les degrés de la hiérarchie ecclésiastique.
Bref, un très beau livre, « roman historique » pour la forme mais qui, comme les meilleurs exemplaires du genre, atteint à toutes sortes d’autres vérités.
(Traduction française disponible chez P.O.L.)
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24.01.2011
Orphelines italiennes 1 (Tiziano Scarpa)
Deux destins de jeunes italiennes aussi différents que leur traitement littéraire, dans ces deux romans historiques qui ont par ailleurs en commun d’avoir l’un et l’autre remporté le prestigieux Premio Strega (Vassalli en 1990, Scarpa en 2009).
1° Tiziano Scarpa, Stabat Mater, Einaudi, 2008, 147 p.
J’ai lu d’abord le plus récent des deux, acheté à Naples cet été mais tenu en réserve pour Venise cet hiver, comme il se devait, puisque c’est là, au XVIIIe siècle, que nous transporte l’auteur, grand passionné de Vivaldi, le « prêtre roux », lequel tient un rôle décisif bien sûr mais moins central que ne le laisse à penser la présentation éditoriale du roman.
Ce dernier se présente en fait comme le monologue en forme de lettre que développe dans le silence et la quasi-obscurité de la nuit, une jeune orpheline pensionnaire de la Pietà, l’institution qui recueillait les malheureuses et tâchait, en leur donnant une éducation, notamment musicale, de les « caser », mais aussi en tirait une substantielle source de revenus. Monologue forcément, et forcément fictif, puisqu’il s’adresse à la mère par la force des choses absente et inconnue, dont Cecilia essaie de reconstituer, ou d’imaginer, les traits et surtout le destin, fantasmant à partir d’infimes indices.
Épistolière à sa mode la nuit, Cecilia le jour poursuit sa formation de violoniste virtuose, enseigne aux plus jeunes, et exprime par la musique ses déchirements intérieurs, sa hantise de la claustration et son aspiration à la fuite en forme d’art de la fugue, jusqu’à un ultime et définitif envol.
Dans la reconstitution de l’institution de charité, l’auteur évite toute caricature et dépouille son propos de passion polémique, restituant aussi bien les bonnes intentions du projet que ses indéniables réussites, individuelles ou collectives, ainsi que le dévouement sincère et véritablement charitable de certains de ses membres ; mais il n’en cache pas non plus les limites, dans tous les sens du terme, à commencer par son principe de réclusion quasi-carcérale, atteignant à ce paradoxe de piéger ses protégées comme oiseaux aveugles dans ces ville d’une beauté magique dont elles ignorent tout et ne voient presque jamais rien, sinon, à travers des voiles, l’eau sombre de quelques canaux les conduisant comme clandestinement vers quelque lieu de promenade ou d’exhibition réservée à quelques regards privilégiés, capables de se payer ce luxe ambigu. Et au-delà de Venise, bien sûr, une ignorance absolue du monde dans toutes ses dimensions, à commencer par ce microcosme que forme le corps humain, dont les accidents inévitables ou possibles inspirent une terreur où prospèrent tous les égarements.
La mise en scène (au sens propre) de l’activité musicale des pensionnaires exprime et résume leur drame collectif : cloîtrées dans une galerie suspendue de l’église, dissimulées derrière un jeu de grilles qui empêchent d’en deviner plus que la silhouette à peine esquissée, les jeunes filles se réduisent, littéralement, à des voix et des sons d’instruments où se concentre tout leur être pour un public choisi, très conscient des faiblesses de leur état qui en fait des proies, et souvent avide d’en profiter, volontiers aussi habité par le souffle de fantasme que cette musique sans corps ni visage est capable d’entretenir, et en tout cas fasciné par ce jeu, au fond pervers, de dévoilement et de dissimulation, d’offre et de refus, dûment béni, pour les consciences soucieuses de garder les mains - sinon le cœur - toujours propres, par la sainte mère l’Église.
Le tout, donc, tenu par le fil unique de la voix solitaire de Cecilia, se cachant au fond même de sa réclusion forcée, dans des enchevêtrements architecturaux dignes de Piranèse, et se confiant à ses lettres-journal, objet clandestin, qui matérialise dans son statut d’illicite lui-même caché, le désir interdit de savoir et de sortir, d’interroger l’origine et de sonder l’extérieur : au bout du compte, une sorte de second violon de Cecilia, comparable par le style à un jeu de cordes tendues à l’extrême, dont la jeune femme tire une musique aussi précise, tranchante et incisive, qui marque comme un coup de fouet dès les premières lignes. On comprend bien le soin pris par l’auteur, dans sa note de fin, à souligner – contre une fausse réputation de légèreté frivole – le caractère sérieux et, pourrait-on dire, décisif, de la musique du Maître.
(D’après ce que j’ai vu sur le Net, la traduction française est annoncée chez Bourgois pour le prochain printemps.)
à suivre...
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20.01.2011
Confusion des genres (Robert Alexis)
Robert Alexis, La robe, Points Seuil, 94 p.
Pas mal du tout, dans le genre du court récit plutôt inattendu sous des allures très classiques, faisant d’autant ressortir le thème sulfureux du travestissement et de la confusion des genres.
L’auteur confie le récit à un narrateur, qui lui-même rapporte les confidences du personnage principal, en apparence en style direct. Personnellement, cet artifice de narration me gêne un peu aux entournures, en tout cas lorsque le récit est beaucoup trop « littéraire » pour avoir la moindre vraisemblance en tant que discours rapporté – mais bon, on peut passer au-delà, et puis après tout, c’est aussi bien ce qu’ont fait certains des plus grands et dans leurs meilleurs livres ; pour ne prendre qu’un seul exemple, tout Lord Jim de Conrad est censé consister en un récit de fin de soirée entre gens du monde…
À la réflexion, je préférerais ici voir dans ce « truc » plutôt un moyen pour l’auteur de se distancier au maximum de son personnage – aussi bien, tel que l’histoire est présentée, le récit repose entièrement sur la parole de cet être déchu et plutôt mystérieux, et le lecteur peut alors imaginer toutes les interférences de déformations, de semi-vérités et de fantasmes. De fait, c’est essentiellement de fantasmes qu’il est question et l’auteur réussit fort bien à en rendre le caractère à la fois obsédant et fuyant, comme à restituer l’évanescence de la frontière entre rêve et réalité. Telle anecdote ou tel aspect du récit, à l’occasion, manque de crédibilité, et il faudrait vraiment beaucoup de « suspension of disbelief » pour avaler la pilule … mais ce peut être aussi bien le narrateur, ou l’auteur, qui l’un ou l’autre s’amuse de la crédulité de son lecteur, si avide de croire à tout ce qui peut sentir le soufre parfumé aux hormones.
Dans cet esprit, ce qui m’a finalement paru le plus intéressant dans ce petit livre, c’est le jeu de confusion non pas entre les sexes, mais, sans vilain jeu de mots, entre les genres (littéraires) : le format est celui de ce qu’on appelait un temps le « récit à la française » (style Gide, disons), volontiers centré sur un drame de mœurs ; sans indication géographique explicite, on est clairement dans les ambiances brumeuses de la Mitteleuropa début de siècle (le précédent), toutes poisseuses de sauce psychanalytique ; la figure du militaire de haute noblesse en caserne dans un monde au bord du gouffre renvoie aux classiques du genre, comme Le rivage des Syrtes de Gracq ou Le désert des Tartares de Buzzati – mais en lieu et place de la fin d’un monde ou d’une attente métaphysique, se reflète, dans l’inévitable « miroir vénitien », le profil d’un travelo en perruque et talons maqué à un Diable de comédie (on pense, en un peu vieilli, à Thierry Mugler vu par Pierre & Gilles)
, à la fois père incestueux de scène sadienne, Don Juan bretteur face aux frères d’Elvire, et Agamemnon meurtrier d’Iphigénie – beaucoup pour un seul homme. Sous ses apparences de sévérité, l’auteur m’a surtout l’air de s’être bien amusé ; et vu comme cela, libre au lecteur d’en faire autant…
(NB : p. 91, il faut lire évidemment Calchas, et non « Caïchas »)
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19.01.2011
Des nouvelles d'Irlande (Colm Toibin)
Colm Toibin : L’épaisseur des âmes, 10/18, 295 p.
Le seul reproche qu’on peut faire à ce livre ne vise pas le texte lui-même, mais cette exaspérante manie de certains éditeurs français qui modifient le titre original – trahissant du même coup bien souvent l’idée de l’auteur ; c’est particulièrement net ici avec cette inepte (et prétentieuse) « épaisseur des âmes » sans aucun rapport avec « Mothers and Sons », le titre original parfaitement explicite sur le fond de ce beau recueil de nouvelles : toutes mettent en scène ou portent inscrites à l’arrière-plan, avec des perspectives variées, une relation mère-fils toujours complexe, souvent douloureuse, et dans tous les cas saisie avec une très grande finesse, notamment dans ses silences, ses rancunes ou ses échecs. Deux de ces textes en question présentent d’ailleurs le format et la substance davantage de courts romans que de nouvelles au sens étroit du terme, la dernière se distinguant aussi des autres par son ancrage géographique : si toutes les précédentes figurent l’Irlande natale de l’auteur, « Un long hiver » se situe dans les Pyrénées espagnoles avec tout autant de force de suggestion ; on y est assez proche du monde de Miguel Delibes ou Julio Llamazares. Peut-être y a-t-il en commun, au-delà de la divergence pittoresque, une même fascination pour ces univers confinés – île ou montagne, même combat – où la dureté naturelle des choses alimente la violence entre les hommes, qui n’est pas moins effective d’être dissimulée ou réprimée. En tout cas chaque histoire a vraiment son identité, ses qualités propres, avec des thèmes précis et des personnages doués chacun de son propre relief. Un ensemble tout à fait séduisant !
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18.01.2011
Court mais bon (Koumandarèas, La Femme du métro)
Mènis Koumandarèas : La femme du métro, Quidam éditeur, 2010, 75 p., 10€
Une femme qui n’est plus toute jeune, mariée, deux enfants – madame Tout-le-monde-sans-histoire, en somme – fait la connaissance d’un jeune inconnu, étudiant de vingt ans, habitué de la même ligne de métro : une liaison se noue, qui se dénouera tout aussi simplement, juste le temps de permettre à la « femme du métro » d’éprouver, sans doute pour la dernière fois (et aussi bien, peut-on dire, pour la première), la joie du désir et le plaisir d’être désirée, et à travers eux le bonheur fugitif d’échapper à la fossilisation d’un quotidien sans relief et sans saveur, mais auquel on sait, au fond, qu’on n’échappera pas.
Voilà en tout cas un très beau récit (datant de 1975) – plutôt une longue nouvelle qu’un court roman – sans un mot inutile, traduit d’ailleurs avec beaucoup de grâce, et dont la force tient justement à la simplicité et au dépouillement – aussi délicat qu’implacable.
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17.01.2011
C'est reparti ... avec un beau roman (Gaëlle Josse)
Gaëlle Josse : Les heures silencieuses
Pour tâcher de ressusciter ce pauvre blog-tamagoshi, allons-y de quelques mots sur un petit livre déniché, comme d’habitude, chez les amis de L’imagigraphe (librairie du 84 rue Oberkampf, 75011), et qui a enchanté ma fin de soirée d’hier.
Les heures silencieuses (Autrement, 2011, 137 p., 13 €) est un court premier roman de Gaëlle Josse, dont la trame s’inspire d’un tableau de Emmanuel De Witte, Intérieur avec femme au virginal : typique scène d’intérieur hollandais du XVIIe s., d’un peintre par ailleurs plus connu pour la virtuosité de ses intérieurs d’églises.
L’auteur laisse donc la parole à la femme représentée de dos, confiant à une sorte de journal ses pensées et émotions, au cours de quelques semaines (de mi-novembre à mi-décembre 1667) où se joue, finalement, son passage à la vieillesse (à l’âge de 36 ans). Fille et héritière d’un administrateur de la toute-puissante Compagnie des Indes Orientales, et épouse du successeur de ce dernier, rangé non pas des voitures mais d’une vie plus aventureuse de capitaine de navire marchand au service de la même Compagnie, Magda appartient de tout son être à cette haute et vertueuse bourgeoisie commerçante qui fit la gloire et la fortune des Pays-Bas, et sur laquelle le livre offre un bel aperçu ; elle a pleine conscience de toutes les faveurs dont le Ciel l’a comblée, sans pour autant en tirer ni vanité ni fausse humilité, et s’efforce de concilier les devoirs et exigences de son rang avec l’impératif d’amour du prochain d’une religion présente jusque dans les moindres gestes quotidiens, et aussi, tout simplement, l’élan de ce qu’on appelait autrefois, sans ironie, un bon cœur ; son univers est la fois très clos sur une cellule familiale favorisée et un milieu tenant de la caste, et ouvert par l’imaginaire sur le monde entier que sillonnent les vaisseaux de la Compagnie sous la discrète direction de Magda, et aussi par une capacité d’empathie d’autant plus sincère qu’elle est plus limitée à ce qu’une femme intelligence, délicate et sensible peut percevoir et comprendre de l’altérité dans les seules et rares réfractions qu’en laissent venir à elle les innombrables écrans dressés entre elle et le monde : quelques très belles pages sur la question de l’esclavage et de la traite de Noirs, comme sur la misère promise aux familles des marins morts en mer, illustrent parfaitement cet effort méritoire pour voir les choses que tout voudrait cacher, sans pour autant accéder, d’une manière qui serait certainement anachronique et tout à fait invraisemblable, à une quelconque volonté de contestation ou de révolte. Pareillement, dans l’ordre des affaires privées, l’équilibre est bien maintenu entre la confidence intimiste, l’essai d’analyse des sentiments d’autrui, et une profonde retenue qui est aussi la marque d’une époque et d’un milieu : jeu qu’illustre aussi bien le tableau de De Witte, avec son personnage à la fois central et de dos. Le même soin est apporté à la langue, qui évite aussi bien la sécheresse par excès de timidité que l’emphase elle aussi anachronique ; partout, une justesse de ton et de trait qui contribue à construire, tout autant que le « fond » du propos, ce personnage en même temps dévoilé et dissimulé dans un contraste d’ombre et de lumière façon « intérieur hollandais », avec, en arrière-plan, une blessure secrète, infligée tout ensemble par la marche du temps vers la décrépitude et la mort, une frustration affective et sensuelle assumée avec raison mais néanmoins vécue avec peine, et au fond, le criant silence répondant, vers où qu’on se tourne, à la question, qu’on s’interdit de formuler, du sens de tout cela, si équilibré, si rassurant, si solidement confortable que soit le monde où Dieu nous a donné la grâce de remplir nos devoirs avec conscience et exactitude.
Vraiment un beau texte, à découvrir, et un auteur à suivre, résolument… (à noter aussi, tant cela devient rare : un travail matériel d’édition très soigné, irréprochable).
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13.02.2010
Voix sans issue
Une fois n'est pas coutume -- voici, récemment repris en poche, un premier roman de jeune auteur(e) français(e) qui mérite le détour: Voix sans issue, de Céline Curiol, Actes Sud-Babel.
Roman entièrement centré sur le personnage (qui reste anonyme) d'une jeune femme, de son état "voix" des annonces SNCF à la gare du Nord, et qui entretient une passion assez largement chimérique pour un homme déjà en couple -- passion qui la conduira, à travers ses affres, jusqu'à un désastre final soldant, en quelque sorte, les comptes de son incapacité à être au monde. L'ensemble est, ici ou là, entaché de quelques ficelles un peu grosses ou coïncidences un peu forcées, mais l'histoire reste bien conduite, l'analyse psychologique subtile et suggestive, et le personnage retient l'attention, entre la sympathie et une vague répulsion. Chose assez rare, la chute, en apothéose catastrophique, est à mon goût vraiment réussie. Surtout, le ton et le style sont à saluer, et assurent une bonne part de la qualité du roman. Exercice au départ difficile, car tout le récit est conduit dans un entre deux entre la narration à la troisième personne et le monologue intérieur, et le risque était grand de se perdre dans le bouillon confus tellement à la mode dans la prose française contemporaine; mais ici, la tenue de route est ferme, l'auteur a vraiment une plume de qualité, et associe avec bonheur l'humour à l'émotion; elle sait aussi nourrir la tension dramatique, ménager des surprises, et dans son animation du personnage principal, faire ressortir cette sorte de marche de funambule au bord de la folie. Enfin, le roman donne vie avec beaucoup de justesse à l'idée exprimée par le jeu de mots du titre, d'une contradiction entre la voix sans corps qui guide sans erreur les voyageurs, et le corps presque sans voix du personnage qui se perd sur une route sans issue.
10:21 Publié dans Petites notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Joyeusetés diplomatiques (L. Durrell)
Affaires Urgentes regroupe en fait en traduction française trois recueils de Lawrence Durrell, se faisant suite. Sur le "fond", l'auteur y fait part, avec tout ce qu'on peut souhaiter d'humour britannique, de sa propre expérience dans le milieu diplomatique lorsqu'il était en poste dans la Yougoslavie de Tito (bien que la fiction situe certains récits ailleurs). Mais la forme contribue beaucoup aussi à l'agrément de l'ensemble, car toutes ces petites aventures et mésaventures sont censément évoquées par un vieux diplomate de carrière, M. Antrobus (non, ce n'est pas une déclinaison latine), évoquant ses souvenirs au cours de supposées discussions avec l'auteur dans le confort douillet d'un club londonien à l'ombre d'un parapluie et d'un chapeau melon. Aussi les bouffonneries évoquées se doublent-elles du ton inimitable du narrateur, pétri de préjugés et de tous les tics de pensée et de langage de son milieu. Rien de bien sérieux, donc, dans cette évocation du "bon vieux temps" de la vie en vase clos derrière le rideau de fer, mais au contraire tous les charmes d'une comédie permanente confinant à l'absurde (ou y plongeant carrément à deux pieds joints) où bien sûr tout le monde -- le monde vu à travers les diverses délégations représentant leurs Etats -- en prend pour son grade; et notre petite fierté nationale peut s'estimer flattée d'y voir (sans grande surprise, venant d'un Anglais) les Français largement en tête du classement du grotesque.
Ce n'est peut-être pas un chef d'oeuvre impérissable, et à vrai dire, sur la fin, la formule s'essouffle (le derniier des trois recueils est plutôt faiblard); mais il y a vraiment de quoi rire et s'amuser comme au spectacle des meilleures comédies britanniques, et quelques morceaux d'anthologie (telles les tirades d'Antrobus sur l'horreur absolue que représente à ses yeux la culture en général, et la culture "à la française" en particulier; ou encore, à travers le personnage de De Mandeville, le tableau désopilant de la grande tapetterie diplomatique); alors, à l'approche de la prochaine déclaration d'impôt, pourquoi se priver?
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10.02.2010
D'un Sepulveda à deux Gamboa
Allez, un petit mot en manière de retour à Sepulveda, avec un titre sensiblement plus ancien, mais que je n'avais pas encore lu: Un nom de torero.
Comme l'indique la collection de Métailié où il est paru, c'est un roman noir tirant dûment les ficelles classiques du genre: agents secrets, assassinats, chasse à l'homme, sur fond de sordides intrigues politico-financières, etc. Le tout nous entraine de l'Allemagne récemment réunifiée (pays qu'on retrouve souvent chez Sepulveda, qui y a connu le même exil politique que nombre de ses personnages) au fin fond de la Terre de Feu, en quête d'un trésor d'anciennes pièces d'or volé aux Nazis et dûment dissimulé depuis des décennies. Outre les charmes attendus de l'intrigue, bien menée, ce qui retient surtout l'attention, c'est l'atmosphère particulière à Sepulveda, qui nimbe, comme dans d'autres livres, un personnage de loser fatigué, déraciné et nostalgique; également, et c'est plus propre à ce titre, une réflexion intéressante, et très désabusée, sur les hypocrisies de la réunification, où sont mis à mal bien des discours idéologiques sur les thèmes sacrosaints du triomphe de la liberté et de la dignité retrouvées à la chute du Mur...
Accessoirement, ce titre conduit à un autre d'un autre auteur que j'ai beaucoup, car c'est la devise du personnage principal qui donne son titre au roman de Santiago Gamboa, Perdre est une question de méthode, qui m'a fort réjoui. Egalement roman noir, cette fois dans les franges mafieuses de la société colombienne, agitées par un meurtre rehaussé d'une mise en scène particulièrement sinistre. L'enquête est alors menée par un obscur journaliste, tout le négatif des figures stéréotypées du genre façon Hollywood, et qui oscille entre alcoolisme, désastre sentimental et maladresses de néophyte; avec pour parèdre et ami supposé un gradé de la police, obèse et boulimique, dont les très réjouissants monologues (délivrés en séances de divers groupes de parole pour obsédés de la bouffe) alternent avec les chapitres narratifs. Au bout du compte, encore une fois en pied de nez aux classiques du genre, pas de Happy end, aucune morale, sinon celle, grinçante, de la marche du monde dans sa corruption et son cynisme. Le tout servi, comme toujours chez Gamboa, par une plume alerte, ironique, qui sait trousser scènes et dialogues et donner à l'ensemble un rythme bien enlevé.
Du même Gamboa, pendant que j'y suis, finissons avec le petit dernier, justement: Le siège de Bogota -- volume qui en fait comprend sous le même titre deux longues nouvelles ou petits romans, comme vous voudrez.
Le récit-titre innove avec un exercice de politique-fiction, imaginant la capitale colombienne en plein marasme, prise en étau entre une guerilla révolutionnaire et des troupes gouvernementales qui s'accordent au moins sur l'acharnement à la destruction, laissant derrière soi un paysage apocalyptique où évolue un couple mixte (sexe et nationalité) de journalistes convertis en enquêteurs improvisés vaguement espions, remontant une filière de trafic de stupéfiants et d'armes. Cette petite histoire est d'abord l'occasion de camper ce couple hybride coloré et burlesque, qu'on ne cherche guère à prendre au sérieux, et qui comme d'autres personnages du même auteur plane entre alcool, sexe et péripéties diverses; ensuite c'est le fond qui compte tout autant, ici comme une sorte de théâtre de marionnettes un peu bouffonnes, un peu grimaçantes, où l'ombre du Sergent Garcia vient faire des entrechats avec les suppôts exemplaires de toutes les dictatures et groupes violents prospérant dans les convulsions de la vie sud-américaine, et l'outrance de la fiction (capitale assiégée) offre ainsi un miroir grossissant à certains des maux endémiques de cette partie du monde, oscultés par le bon docteur Gamboa avec son habituel mélange de distance et d'ironie.
La seconde histoire est plus inattendue, et très réussie: celle d'un bon petit mâle sud-américain propre sur lui, pris au piège, comme la mouche sur la toile d'araignée, par un réseau d'hôtesses de l'air se refilant entre bonnes copines leurs hommes-objets -- très amusante inversion des stéréotypes chers au machisme de base...
21:20 Publié dans Petites notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Deux nouveaux Sepulveda
A quelques mois d'intervalle deux Sepulveda (pas pour le prix d'un, quand même, faut pas pousser... mais au diable l'avarice), on peut dire que Métailié nous aura gâtés.
Commençons par le plus récent, tout frais sorti des presses: L'ombre de ce que nous avons été. Disons d'emblée que ce n'est peut-être pas le meilleur de la même plume, notamment dans son milieu qui manque de nerf, mais enfin le plaisir de la lecture est quand même au rendez-vous, avec une histoire qui est avant toute chose une histoire de nostalgie, comme le suggère aussi bien le titre. Nostalgie du temps des luttes héroïques, évoquées d'emblée par l'apparition de la figure (historique, elle) de l'anarchiste espagnol B. Durruti et, plus près de notre temps, celui de la jeunesse des personnages de fiction au temps de la présidence d'Allende et du coup d'Etat de Pinochet -- la nostalgie disons "historique" se confond ainsi avec celle, plus existentielle, des personnages, anciens miitants tout feu tout flamme devenus de vieux messieurs fatigués, usés soit par la dictature soit par l'exil, et qui se retrouvent pour un dernier "coup" en forme d'adieu aux armes ; mais un adieu qui tend vers le burlesque et teinte largement l'intrigue d'humour et d'ironie. Autour de ces trois principales figures, qui ont chacun sa manière propre d'errer un peu perdu dans Santiago devenu étranger, quelques seconds rôles qui tiennent eux aussi chacun sa partie. D'abord le couple de policiers, représentant le partage des eaux de l'institution d'après 1973: le vieux routier, désabusé, dont tout l'être se concentre dans l'effort pour être dignement le survivant d'une époque indigne, et qui trouvera dans l'échappée belle des trois larrons l'occasion de s'accomplir avec, lui aussi, un dernier coup; la jeune recrue son adjointe, trop jeune pour avoir été marquée par la collusion avec la dictature, et qui incarne un nouvel espoir, mais qui porte aussi en elle la honte et le sentiment de culpabilité face aux anciennes victimes de la dictature; Cependant, ces deux personnages ont quelque chose d'un peu raide, de figé dans des rôles attendus et quelque peu monolithiques. Le "vieux" surtout aurait mérité plus d'attention de la part de l'auteur, et notamment quant à son passé sous la dictature, dont finalement on ne sait à peu près rien. Bien davantage intéressante est la femme d'un des personnages principaux, en ce qu'elle vit, en quelque sorte, à l'envers l'expérience de l'exil : s'étant en effet par le passé réfugiée avec son mari à Berlin, elle nourrit depuis son retour au pays une profonde nostalgie de sa terre d'accueil qui la rend d'autant plus étrangère chez elle.
Juste avant ce roman, c'était un recueil de nouvelles intitulé La lampe d'Aladino, dans l'ensemble de très belle qualité; on y retrouve même des personnages et des lieux d'oeuvres précédentes (Le vieux qui lisait des romans d'amour : le premier et sans doute le meilleur Sepulveda), ou un jeu de thème et variations sur des situations déjà exploitées (notamment le thème du trésor caché dans le grand Sud, au coeur de l'intrigue de Un nom de torero) et toutes sortes de figures, de diverses époques, souvent hautes en couleur, et comme presque toujours chez cet auteur, habitées d'une gamme variée de sentiments, d'aspirations et de nostalgies. En outre, la concentration imposée par le format de la nouvelle permet à l'auteur de donner le meilleur de son talent de conteur, nourri ici par l'ancrage dans une mythologie populaire des terres exubérantes ou hostiles du continent, qu'il s'agisse des villes ou bourgades perdues d'Amazonie ou des espaces désolés de l'extrême sud: soit autant de géographies propres à accueillir et entretenir les errances, les dérives ou les explosions de personnages saisis entre rêve(s) et réalité; à bien des égards, de ce point, le recueil me paraît s'inscrire dans le courant illustré notamment par un autre de mes préférés, Horacio Quiroga, dont je dirai bien un petit mot un de ces jours.
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08.02.2010
Voyages au bout de la nuit: Emigration et précarité (L. Gaudé, I. Levison)
Deux bonnes lectures utiles en ces temps de barbarie du quotidien:
Sur le thème de l'émigration (et non immigration), le beau livre de Laurent Gaudé, Eldorado, Actes Sud-Babel: l'auteur s'y met dans la peau d'un Sicilien responsable de l'arrestation des clandestins arrivant par bateau sur les côtes italiennes (problème endémique de la Péninsule, comme on sait), et qu'une rencontre inattendue va conduire à prendre lui-même, de sa propre initiative, la place de ses anciennes "proies", au cours d'un voyage intiatique qui a bien quelque chose d'un Voyage au bout de la nuit, et lui fait aussi croiser la route d'un de ces candidats au départ fût-ce au prix de la vie. Vraiment une belle méditation sur l'exil forcé par la misère et motivé par des rêves inaccessibles, et aussi sur la violence pure d'une répression n'exprimant que la peur et la haine. De quoi aussi, si besoin était, remettre à leur vraie place, qui est l'ignominie, tous ces discours diffus qui se font entendre ici et là, sur la prétendue "lâcheté", dénoncée du fond d'un fauteuil de la République, de ceux qui fuient leur pays tout simplement parce qu'ils ne peuvent pas y vivre.
Du côté des pays riches, comme en pendant, le Iain Levison, Tribulations d'un précaire, dans la belle petite collection de poche de Liana Lévi. Où l'on accompagne l'auteur, jeune Américain licencié de Lettres, dans l'enfer quotidien des boulots mal payés et d'une précarité qui n'a finalement pas grand-chose à envier à l'esclavage traditionnel. Bien sûr, beaucoup d'aspects de ces "tribulations" tiennent aux particularités de la société américaine, mais pour l'essentiel, il suffit d'un léger redimensionnage, si je puis dire, pour atteindre à une vérité qui est celle de tous les pays occidentaux et occidentalisés. D'autant que le propos de l'auteur ne se limite pas à la narration de ses "galères", mais fourmille de réflexions plus générales sur l'hypocrisie et la violence sociales qui minent ces systèmes -- et dont, sans livres et loin de l'Amérique, on a aussi nos exemples quotidiennement sous les yeux. Levison montre bien, notamment, comment c'est toute une société, à tous ses niveaux (y compris moyen et bas) qui entretient le mensonge de la raison et le mythe de la réussite pour plonger une frange toujours plus large de la population dans des conditions d'existence sordides au seul et unique bénéfice d'une très infime minorité, chacun ou presque devenant à la fois complice et acteur d'une exploitation sans nom. Avec, en passant aussi, une belle dénonciation de ces illusions annexes de bonheur et de liberté, en particulier entretenues par les entreprises de l'internet.
Remarque incidente: la quatrième de couverture, et me semble-t-il la publicité faite autour du livre, en retiennent essentiellement l'aspect ironique et même comique -- et c'est vrai que l'auteur a beaucoup d'humour et sait, en particulier au début du livre, susciter le rire. Cela dit, et surtout à mesure qu'on avance dans la lecture, la tonalité devient de plus en plus grinçante, et "l'histoire" se révèle vite... pas drôle du tout, pour finir (une portion importante du livre), là encore, en Voyage au bout de la nuit, en l'occurrence dans l'industrie de la pêche en Alaska, épisode qui loin de faire rire, tétanise plutôt d'horreur. Bref, tout cela pour dire qu'il y a là aussi, dans cette présentation même du livre, quelque chose qui me paraît assez significatif: comme si "on" (un peu nous tous, peut-être) voulait se focaliser sur la drolerie, et finalement l'inoffensif, en une sorte de réflexe de l'autruche, pour détourner le regard de ce qu'il y a au fond d'insupportable et de menaçant. Comme si s'accrocher au comique et au réjouissant permettait de mettre cette réalité, dans toute son horreur, à distance et à l'écart -- avec cette subtilité, qui est à mon avis l'une des clés pour comprendre la marche actuelle du monde, qu'on se convainc ainsi soi-même d'être à l'abri, pas ou peu concerné, par ce qui, en quelque sorte par essence, ne concerne que l'autre, et n'interfère pas vraiment avec notre propre sphère d'existence.
Sur la 4ème de couverture en question, donc, on lit "Drôle, juste, Tribulations d'un précaire est l'un de ces livres que l'on s'empresse d'offrir à ses amis" (Emilie Grangerey, Le Monde); appâté par ce genre d'accroche, je l'ai pour ma part entamé hier en fin de soirée, dans l'idée de me distraire, n'ai pas pu le lâcher avant la fin, et ne peux pas dire qu'il m'ait aidé à faire de beaux rêves (ni distrait, d'ailleurs). Bien sûr, c'est un livre qu'on peut offrir à ses amis, comme tout livre intéressant, mais certainement pas dans l'esprit suggéré par la citation ci-dessus. Ou alors on a de drôles d'amis. Ou on est une personne qu'on n'a pas envie d'avoir pour ami(e).
Autre citation, pendant que j'y suis, et sur le même thème:
"La vie, la santé, l'amour sont précaires. Pourquoi le travail échapperait-il à cette loi?", déclarait Laurence Parisot du MEDEF. Penser que ce sont ces gens, leurs amis, leurs valets et leurs maîtres qui dirigent le monde.
Penser aussi ce que ce rappel à une supposée "loi" -- "loi de la nature", à l'évidence, d'après les éléments de comparaison -- renvoie à un très vieux thème de débat dans la culture occidentale, qui est celui de l'origine, naturelle ou non, de la justice (dont, soit dit en passant, rien, jamais, nulle part, n'a autorisé à penser qu'elle était nécessairement de même essence que la vie, la santé ou l'amour). Comme il est facile d'alléguer une prétendue "naturalité" des états de fait, dont on peut tout aussi bien montrer qu'ils sont le produit d'un rapport de force où les plus faibles perdent toujours, les plus forts se réservant le droit de draper en dignité et en valeur ce qui est seulement violence: démonstration que Carnéade avait faite à l'adresse du Sénat romain lors de l'ambassade des philosophes athéniens de 155 av. J.C.
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Dames indignes (G. Greene, M. Vargas Llosa)
Graham Greene, Voyage avec ma tante, 10/18
Voici un délicieux petit roman idéal pour faire passer, autant que possible, l'oppression de la grisaille hivernale. Tout commence dans la plus pure tradition de la comédie de moeurs ironique anglaise, campant en face à face deux figures archétypales du genre, d'un côté le vieux garçon coïncé entre tasse de thé et culture des dahlias dans les douceurs d'une retraite paisible après une vie sans plis de banquier discipliné, de l'autre une sémillante septuagénaire, soeur de sa mère, légèrement excentrique et mystérieusement réapparue "out of the blue", dont le récit des aventures passées (et présentes) va tirer le neveu de sa torpeur. Peu à peu, ladite tante va entraîner ledit neveu dans son sillage vers une vie dont il n'aurait même pas pu soupçonner l'existence...
Au-delà du côté comique et de la franche distraction, l'intérêt principal du roman est dans son évolution: à mesure que le neveu se prend au jeu de sa tante, la petite comédie change de ton ou plutôt de point de mire; l'attention se concentre aussi sur le neveu, qui au départ joue surtout les répondants et le faire-valoir de l'extravagante vieille dame, et dont tout le système de valeurs et d'habitudes se laisse progressivement bouleversé par cette irruption pour le moins inattendue dans un quotidien sans histoire(s) -- avec une analyse très fine des rapports ambigus d'attraction-répulsion, d'espoirs et d'angoisses, face à cette figure pour lui insaissiable qui tient de l'enchanteresse et de la tentatrice; laquelle, de son côté, révèle aussi plus de profondeur et de complexité de sentiments hors des sentiers battus.
Il faut surtout NE PAS lire la préface de l'auteur avant d'avoir fini le roman (ne serait-ce que pour garder le suspense). Cette préface contient toutefois deux éléments qu'on peut connaître d'emblée: Greene dit avoir nourri le discours de la tante de toutes les amorces de récits qu'il songeait à développer à l'époque de sa rédaction, de sorte que le roman -- ou plutôt son personnage, à la limite de l'ogresse littéraire -- a finalement absorbé, en quelque sorte, autant d'autres histoires qui se sont fondues dans celle de la vieille dame; d'autre part, il dit avoir commencé son récit sans la moindre idée de ce qui arriverait à la page suivante, et si tel est bien le cas, on comprend que les personnages aient ainsi pris chacun son autonomie, et que la situation donnée au départ ait évolué vers autre chose, de plus intime et de plus fouillé.
A signaler: la traduction de l'extrême fin du roman est gâtée par une curieuse erreur (me semble-t-il), d'autant plus agaçante que prise telle quelle, elle ne permet pas de comprendre la fin d'un des personnages: à l'avant-dernière page, l'expression "donner le sac" ne veut rien dire (il n'est absolument pas question d'un quelconque sac) mais ne peut avoir de sens que comme traduction littérale de "to give s.o. the sack" = "foutre à la porte", ce qui, pour le coup, correspond à la situation. Cela dit en toute hypothèse, faute de disposer du texte original.
En tout cas, cette histoire de vieille dame indigne m'en a rappelé une autre, lue récemment: Tours et détours de la vilaine fille, de Mario Vargas Llosa, Folio.
Avec ce roman, on n'est pas tout à fait au niveau de maîtrise de La Tante Julia et le scribouillard, que j'avais évoqué il y a quelque temps, mais enfin ce n'est pas mal non plus. Une histoire à répétitions et rebondissements de rencontres épisodiques et fulgurantes, entre un homme en son genre lui aussi rangé et ordinaire, mais confronté, à diverses étapes de sa vie, aux apparitions-disparitions de son premier (et en fait seul) amour, à la fois mangeuse d'hommes et croqueuse de diamants, qui ne cesse d'exercer sur lui une fascination d'autant plus forte et constante, malgré ses désirs d'affranchissement, qu'elle incarne tout ce qu'il n'est pas ou n'a pas su être, et lui apporte, finalement, cette altérité sans laquelle l'être se dissout dans l'inconsistance.
Le tout pas sans défauts, certains majeurs, d'autres mineurs. La fin, en particulier, m'a paru excessivement "mélo", et peu crédible, donnant un peu l'impression que l'auteur n'a pas vraiment su comment terminer son roman; dans le détail aussi, certains épisodes sont boiteux, du fait d'une maîtrise pour le moins incertaine de la chronologie: l'histoire, s'étalant sur plusieurs décennies, fait parfois coïncider les tribulations des personnages avec les événements historiques d'une manière invraisemblable: le sida, par exemple, ne peut guère toucher tel personnage en Angleterre à la fin des années 70 (en tout cas certainement pas être diagnostiqué à cette époque); de même, la perestroïka soviétique paraît dans le roman antidatée de plusieurs années. Va pour la "suspension of disbelief" chère au Poète anglais... enfin, within certain limits, quand même.
Du même, pendant que j'y suis, deux petits volumes sont récemment sortis en traduction, recueils de textes à mi-chemin entre la chronique et le fragment d'autobiographie : Ma parente d'Arequipa, et Comment j'ai vaincu ma peur de l'avion, l'un et l'autre dans la jolie petite collection Carnets de L'Herne. Rien de transcendant, à vrai dire, mais cela n'en a pas non plus la prétention; plutôt de fort sympathiques aperçus, souvent chargés d'humour et d'auto-dérision, sur une personnalité littéraire particulièrement attachante; avec de très bons moments, comme l'évocation de l'auteur en père désemparé devant le fanatisme rasta de son fils, tandis qu'il est lui-même quasi martyrisé par une Liv Ullman tyrannisant le jury du festival de Berlin; aussi une très belle fable, pourrait-on dire, évoquant un bibliothèque du Congo, bien fournie en bibliothécaires... mais sans un seul livre...
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07.02.2010
Rome de Steven Saylor
D'un roman historique à l'autre... Bien sûr, tout le monde ne peut pas être Scott ou Dumas, et pourtant le roman historique connaît, depuis quelques décennies, un regain de vigueur, notamment sous la forme du polar, ou pseudo-polar, sur fond historique, dont on trouve le meilleur et aussi le moins bon dans la collection ad hoc de 10/18, couvrant quasi toutes les époques.
Dans le genre, que je fréquente pas au demeurant plus que cela, n'ayant pas beaucoup de goût pour le policier, il y a quand même un auteur que je suis depuis longtemps, et qui mérite le détour, c'est Steven Saylor, dont la série "Roma sub rosa" est dans l'ensemble vraiment bien faite. Le principe de la série était au départ de trousser des enquêtes d'après les grands moments de la carrière de Cicéron elle-même jalonnée de procès retentissants. A partir de là, et en gardant comme fil directeur la vie et les aventures du personnage principal, qui évolue au fil du temps de la fiction, l'intérêt s'est étendu aux épisodes les plus marquants de l'histoire de la fin de la République, basculant dans la guerre civile.
La première qualité de la série, c'est l'information, dans l'ensemble excellente, qui colle bien aux événements historiques, et offre des portraits vraiment bien brossés des acteurs de l'histoire; le fond sociologique, topographique, etc., bref tout ce qui fait le décor de l'intrigue est aussi bien rendu, et dans l'ensemble, c'est une lecture qui permet d'accéder de façon distrayante à une vision assez juste de la vie à Rome en ces temps-là. Il est évidemment recommandé, pour qui ne s'y connaît pas trop, de prendre les volumes dans l'ordre chronologique pour ne pas perdre le fil, et aussi comprendre les interactions entre les personnages qui se retrouvent d'un volume à l'autre.
Du côté des titres les plus "cicéroniens" (sur les affaires Sextus Roscius, Catilina, Caelius, Milon, etc.), l'une des curiosités du roman est de prendre, en général, un parti assez différent de l'histoire littéraire "classique", puisque Saylor (personne n'est parfait) n'a pas beaucoup d'affection pour Cicéron et prend un malin plaisir, bien souvent, à se ranger plus ou moins du côté de ses adversaires; mais cela (c'est ce qui en fait l'intérêt) sans pour autant tomber d'un manichéisme dans l'autre, et c'est plutôt la complexité de ces affaires, et celle des affaires humaines en général, qui est mise en valeur. Pour l'anecdote d'ailleurs, même dans les cas extrêmes où, par exemple, Saylor présente comme coupables des personnages que la tradition, suivant l'orateur romain, retient comme innocents, la fiction peut rejoindre la réalité, puisqu'il n'a pas manqué, ces dernières décennies, de très sérieux travaux universitaires tendant à prouver, ou en tout cas à présenter comme probable, la même culpabilité. Toujours est-il que pour ceux que pourraient lasser ou laisser sceptiques les envolées lyriques et les pétitions de principe du grand Tullius, c'est un bon antidote et une manière à la fois agréable et point sotte de considérer sérieusement l'autre côté des choses.
Par ailleurs, et à la différence de beaucoup de (pseudo-)polars de ce genre, ceux de Saylor sont dus à une vraie plume qui ne se contente pas de mettre en forme un squelette d'intrigue, et c'est une lecture toujours plaisante et assez substantielle. A lire en anglais bien entendu, pour enrichir son vocabulaire, car le niveau de langue est assez élevé.
Certes, la tenue de route n'est pas toujours parfaite, et il arrive, dans tel ou tel volume, que la chronique historique prenne un peu trop le pas, avec un effort un peu trop poussif pour maintenir la continuité de la série et faire coller les tribulations du personnage principal avec les événements de la grande histoire. parmi les titres qui évoquent les premiers temps de la guerre civile, c'est en particulier le cas de l'avant-dernier que j'aie lu, A mist of Prophecies, qui m'a un peu déçu; il m'a semblé que l'auteur avait surtout besoin d'une cheville, pour déboucher sur le suivant, qui mérite autrement de retenir l'attention.
Dans ce Judgment of Caesar, on retrouve l'ami Gordianus en Egypte, au moment de la mort de Pompée et de l'intervention de César dans les affaires des derniers Ptolémées (la fameuse Cléopatre et son frère et mari Ptolémée XIII, l'un et l'autre rejetons du Ptolémée XII Aulète qui avait fort occupé le monde politique romain dans les années 50). Avec pas mal d'habilité Saylor y combine la vie personnelle de Gordianus et des siens (essentiellement, sa femme Bethseda et son fils adotif Meto; les autres ne sont guère plus que des figurants) avec les soubresauts du dernier royaume hellénistique pas encore réduit en province romaine, dont est bien mise en valeur la complexité à la fois politique et culturelle -- car si, contrairement à l'image d'Epinal, la dernière dynastie de Pharaons n'avait rien d'authentiquement égyptien (c'étaient des gréco-macédoniens, issus d'un des généraux d'Alexandre, et conservant même la "pureté" de leur sang par la pratique de l'inceste), il n'en reste pas moins que ces souverains travaillèrent à conforter leur emprise sur le pays en se présentant comme les successeurs des "vrais" pharaons égyptiens, et qu'il se produisit bien des phénomènes de fusion entre culture grecque et culture égyptienne, notamment dans le domaine religieux, qui occupe à juste titre une place importante dans le roman. Et puis, comme dans les meilleurs autres Saylor, les personnages historiques ne sont jamais sacrifiés à la simplification d'une formule, mais envisagés sous divers points de vue, restituant assez bien leurs ombres et leurs lumières. De ce côté-là, le travail le plus intéressant porte sur la figure du souverain malheureux, ce Ptolémée sacrifié aux ambitions à la fois rivales et complémentaires de César et de Cléopatre. Et dans le détail de l'intrigue, il faut saluer l'habileté avec laquelle Saylor parvient à introduire des éléments de pure fiction comme péripéties essentielles à la mise en marche des grands événements.
Je viens de recevoir, mais pas encore lu, ce qui doit être le dernier volume de la série à ce jour (Triumph of Caesar): suite au prochain numéro, donc.
Addendum pour ceux que ce volet de l'histoire ancienne intéresse: je recommande toujours vivement la lecture, passionnante, d'un classique de l'historiographie érudite, à savoir le gros volume de Peter Green, D'Alexandre à Actium, qui est heureusement disponible en traduction française dans la collection Bouquins de Robert Laffont.
L'oeuvre couvre toute l'époque hellénistique, avec une alternance de chapitres strictement historiques et de chapitres plutôt thématiques et culturels. Ceux du premier genre se lisent comme autant d'épisodes d'un vrai feuilleton, conduit de main de maître à travers les méandres, par eux-mêmes assez inextricables, d'une histoire pleine de "sound and fury"; ceux du second genre regorgent d'informations utiles et d'aperçus d'une rare intelligence -- avec, bien souvent, des partis-pris réjouissants et des jugements à l'emporte-pièce de l'auteur, qui ne sont pas toujours à recevoir comme parole d'évangile, mais au moins donnent à l'évocation historique une vigueur très éloignée du ton compassé auquel on est habitué dans le domaine, et l'ensemble fournit un bon exemple de ce que l'érudition anglo-saxonne peut faire de mieux quand elle fait l'effort de mettre à la portée d'un public plus large que celui des "experts" un savoir vivifié par une exceptionnelle familiarité avec l'Antiquité.
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Moyen-âge de Walter Scott
Puisque j'évoquais le moyen-âge dans la note précédente : plutôt que d'abîmer votre cerveau devant la télévision, jouissez sans entrave d'une heureuse initiative de la Pléiade pour (re)découvrir celui qui fut LE maître et quasi père spirituel du roman historique classique, l'incontournable Walter Scott, qui a enflammé toutes les imaginations du XIXe avant de tomber en relative disgrâce, sous la forme sournoise, et parfaitement injuste, de la relégation parmi les auteurs "pour la jeunesse".
Je viens donc de (et vous invite à) dévorer le volume comprenant la traduction de trois romans médiévaux parmi les plus célèbres de ladite plume: Ivanhoé, Quentin Durward, et Le talisman. D'ailleurs, pour rendre à César, etc., c'est le génial Michel Pastoureau qui m'en avait donné l'idée, il y a pas mal de temps à vrai dire, lors d'une conférence à ma librairie préférée (L'imagigraphe, 84 rue Oberkampf, bise en passant à Dame Isabelle...) -- Pastoureau donc souligne que l'Ivanhoé en particulier avait largement contribué à façonner notre propre vision moderne, mi-historique, mi-fantasmée, du Moyen-âge. Et toujours est-il que ces trois romans se dévorent d'une traite, en tout cas par tous les vrais amis de la littérature romanesque.
Dans le volume Pléiade en question, les trois romans sont présentés dans l'ordre de composition, qui diffère de celui de la chronologie des intrigues. Ivanhoé se situe dans l'Angleterre de la fin du XIIe, au moment de l'usurpation du trône par Jean sans Terre, le frère de Richard Coeur de Lion, qu'on voit apparaître retour de Croisade (et de captivité entre les griffes de Léopold V d'Autriche): c'est cette même troisième Croisade qui constitue le cadre du dernier roman, Le Talisman, agrémenté de ce qu'il faut d'orientalisme littéraire, en particulier incarné dans la figure mythique de Saladin. Entre les deux, Quentin Durward nous propulse dans la France et la Bourgogne des alentours de 1465 -- raison principale du peu de goût qu'y ont pris en leur temps les lecteurs anglais, et de l'enthousiasme débridé que le même roman a suscité en France...
Dans les trois romans en tout cas -- avec bien sûr des faiblesses ici ou là, des ficelles parfois un peu trop grosses ou des négligences dans l'ordonnancement des éléments, mais jamais rien de rédhibitoire -- un même plaisir de lecture, emportée par un vrai souffle épique, et cette intrication si difficile, qui fait tout le prix du bon roman historique, des ressorts proprement romanesques d'une intrigue particulière à un fond historique sérieux, quelque liberté que l'auteur puisse prendre, à l'occasion, avec la chronologie ou de menus accessoires. Des figures toujours bien contrastées et pleines de vie, tant du côté des "gentils" que du côté des "méchants" -- ces derniers étant bien souvent, sans surprise, les plus intéressants. On n'oubliera pas de si tôt les affreux Templiers pervers et intrigants, les bouchers sanguinaires comme sortis du fond de l'Enfer, ou les grands manipulateurs comme le Louis XI de Quentin Durward, à mon avis un des personnages les plus réussis. Mais les "gentils" eux-mêmes ne manquent pas d'être souvent pétris de contradictions et de faiblesses, qui éclatent parfois dans des scènes hallucinantes -- comme, dans Ivanhoé, le "morceau de bravoure" de la prise d'assaut du château fort, à laquelle le héros assiste cloué dans son lit, et encore par personne interposée, puisque c'est la jeune juive Rebecca, prisonnière, qui lui en décrit le spectacle depuis une fenêtre.
Finalement, de l'ensemble des trois romans émerge la peinture, violente et nostalgique, de la fin d'un monde, celui de la Chevalerie qui a tant hanté l'imagination de l'auteur. Dans le dernier, Scott dit quelque part que de l'épopée des Croisades, Richard était l'Achille et Philippe Auguste l'Ulysse, et les dernières pages d'Ivanhoé qui évoquent le bilan de Coeur de Lion dénoncent le contraste entre l'héroïsme glorieux du souverain et, finalement, son incapacité à gouverner dans la durée pour le profit de sa couronne et de ses sujets. On saisit en effet l'histoire au moment de bascule entre un passé largement mythique tout entier voué aux valeurs héroïques et le temps émergeant du politique placé sous le signe de la ruse, où les éclats et les éclairs de l'héroïsme illuminent splendidement, mais sans l'efficace d'une bonne lampe bien alimentée (autre image de Scott); et dans l'ensemble, non sans ironie, la seule figure qui soit à la fois parfaitement chevaleresque et en accord avec son temps, son rang et son milieu, est celle du "mécréant" Saladin.
Dans le détail, on s'amuse aussi beaucoup, au fil des pages, des petits jeux de l'auteur avec son lecteur: comme, à la Stendhal, la profusion d'exergues et de citations, qui sous de faux labels sont en fait de l'auteur lui-même, ou encore ces notes de l'auteur, qui n'hésite pas à dénoncer en personne les écarts pris avec la réalité historique, ou à démasquer les personnages qu'il a lui-même souligneusement dissimulés.
Marginalement, si l'on veut (et disons que c'est une leçon "pour notre temps"), Ivanhoé d'une part et Le Talisman de l'autre accordent une grande attention à ce qui paraît un trait médiéval archétypal: l'antisémitisme chrétien "décomplexé" et la fureur fanatique religieuse dans l'entreprise même de la croisade, et c'est à mettre à l'honneur de Scott d'avoir su -- alors que l'Europe de 1820-1830 ne s'en préoccupait pas plus que cela, par ailleurs -- mettre en lumière toutes les monstruosités de la haine de l'autre en tant qu'autre.
Pour finir, il faut saluer la très belle réussite des artisans de ce volume Pléiade: les traductions (nouvelles) se lisent avec beaucoup de plaisir, et selon la formule de la collection, sont servies avec un accompagnement de notes substantielles, très utiles sans jamais être excessives ou de pure pédanterie. Les longues notices introductives à chaque roman apportent un éclairage judicieux avec de bonnes synthèses de la nouvelle lecture de Scott par les savants actuels.
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Le Rosa Montero nouveau est arrivé
Pour reprendre (timidement) les bonnes habitudes...
Après Le Roi transparent, roman historique et poétique situé au Moyen-âge (qui vient d'ailleurs d'être repris en poche, en Points-Seuil), la délicieuse Rosa Montero revient à l'Espagne contemporaine avec ces Instructions pour sauver le monde, en traduction française chez Métailié comme ses précédents titres.
Aucune raison de bouder son plaisir: des personnages bien campés, toujours attachants, une intrigue bien troussée avec ce qu'il faut de surprises et de rebondissements, un style alerte et entraînant; ici ou là (surtout sur la fin), des interventions en manière de clin d'oeil de la narratrice qui pimentent le rapport du lecteur à l'histoire... Parmi les nouveautés, surtout, une utilisation ingénieuse et fort distrayante de certaines théories scientifiques, offertes par la voix d'un des personnages et à travers elle par la narratrice, comme grille d'interprétation des événements.
Derrière tout cela, on retrouve aussi, avec la même délectation, les principaux traits présents, de diverses manières, dans les romans antérieurs: le thème de la damnation, la figuration de l'errance et de la quête dans une géographie autant réelle que symbolique, avec ses espaces qualitativement différenciés, et une manière toute "rosa-monterienne" de projection des enfers intimes sur les paysages du quotidien où les personnages impriment les signes de leur destin comme les lignes de la main sous l'oeil de la chiromancienne; car sous ses airs de ne pas y toucher, la Rosa ici comme ailleurs sait fort bien ouvrir sous les pas du lecteur des gouffres pleins d'angoisse et de ténèbres... Et là -- c'est peut-être le lien le plus évident avec le Roi transparent -- une figure féminine émerge de ces miasmes pour cristalliser en sa personne les éléments d'une possiblité de salut, saisie ou non par les autres personnages, mais offerte au milieu du désastre qui n'a pas nécessairement besoin d'être moyennageux pour être plein de fées et de sorcières, de dragons et de preux chevaliers... Dans les dispositifs significatifs, on retrouve aussi des éléments récurrents chez cet auteur: le thème de la disparition (réelle ou feinte, volontaire ou par enlèvement), qui ouvrait La fille du cannibale; l'espace claustral d'une maison quasi-vide, hantée par un ou des fantômes, qui était au coeur du Territoire des barbares (et se retrouvait aussi, mais beaucoup plus complexe, dans le château de la Dame Blanche du Roi transparent), et qui s'impose comme l'échiquier grandeur nature d'un jeu de terreur et de domination; et comme dans ce Territoire des barbares, les confins urbains où se concentrent misère, criminalité et violence, et qui s'offrent en déboublement de l'échiquier domestique comme espace à la fois concret et abstrait des évolutions des personnages, alternant les rôles de chasseur et de proie. Il n'en est que plus intéressant, donc, de voir l'auteur, sans se répéter, développer et enrichir de livre en livre son univers imaginaire personnel. Maintenant, on attend déjà le prochain roman...
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07.12.2009
Spécial -- dédicace
Pour (les deux) Evelyne(s) et autres amis des bêtes:
"Ainsi, il y avait là un psychanalyste de chats -- causeur brillant, il avait commencé par soigner des humains, mais l'obligation d'écouter en silence les monologues interminables et idiots de ses patients (il lui était du reste fréquemment arrivé de s'endormir durant les consultations) lui était devenue tellement insupportable qu'il avait finalement la sage décision de se tourner plutôt vers les chats, lesquels sont également névrosés, bien sûr, mais ils sont sympathiques et, au moins, ils ont l'intelligence de se taire."
"Norfolk était l'effoyable châtiment réservé aux bagnards récidivistes; on ne peut pas dire que la férocité sadique du régime qui sévissait à Norfolk était bestiale -- ce serait diffame les bêtes qui, précisément, sont bien incapables de ces inventions-là --, il faut appartenir à notre funeste espèce pour les concevoir."
Simon Leys, Le bonheur des petits poissons, Livre de Poche, pp. 31-32 et 33.
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23.11.2009
Petit manuel de la campagne électorale
Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sans oser le demander sur l'excellent "Petit manuel de la campagne électorale" (Commentariolum petitionis) de Quintus, frère de Cicéron : le site cicéronien Tulliana vous en propose une édition-traduction-présentation, forcément excellente puisque c'est moi qui l'ai faite. Le tout est téléchargeable en format PDF via ce lien; c'est gratuit, légal, et ça ne fait pas grossir.
(Addendum du 30 novembre: je me suis aperçu qu'il y avait pas mal de fautes et coquilles dans cette première version, qui sera très prochainement corrigée.)
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01.10.2009
RENTREE....
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21.05.2009
Melting Pot rue des Orteaux (XXe)
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14.05.2009
Gonzalez Rodriguez, Des os dans le désert (chronique ArtsLivres)

Quand la réalité dépasse la fiction... Une enquête serrée sur des centaines de meurtres de jeunes femmes à Cuidad Juarez (ville du nord du Mexique) restés impunis, qui dénonce avec force la corruption des pouvoirs publics locaux et fédéraux par les cartels de la drogue.
Depuis 1993, dans la cité ouvrière de Cuidad Juarez (l'ancien Paso del Norte, point de passage mexicain vers le Texas) plusieurs centaines de femmes jeunes, parfois très jeunes, sont enlevées, puis violées et assassinées, leur corps mutilé abandonné sur des terrains vagues ; l'enquête officielle piétine depuis plus de quinze ans, alternant déclarations tantôt rassurantes, tantôt triomphalistes, arrestations de supposés coupables dont certains meurent mystérieusement en prison, radiations et nominations de responsables, campagnes de presse, intimidation de témoins et disparition de preuves... Les politiques adoptent tantôt la tactique de l'autruche, tantôt la posture de la croisade anticriminalité - devant les caméras en tout cas. En attendant, les meurtres continuent, avec la même effroyable régularité, celle d'une machine bien huilée, qui se moque éperdument de ces agitations de surface, sûre de son impunité.
Un esprit négligent ou blasé pourrait lire ce livre comme un roman de James Ellroy, en y retrouvant les mêmes ingrédients d'horreur individuelle et collective. Le lecteur plus avisé ne doit jamais oublier qu'il ne s'agit pas d'une fiction, mais d'une enquête bien réelle, portant sur des faits avérés et en cours - enquête qui, d'ailleurs, met en danger la vie de son auteur, comme celle de plusieurs de ses témoins.
N'entrons pas ici dans le détail des événements, qui parlent d'eux-mêmes et que l'auteur expose avec minutie. Soulignons plutôt les points d'analyse les plus suggestifs proposés par Sergio Gonzalez Rodriguez, et aussi les plus instructifs en particulier pour le lecteur peu informé de la réalité politique et sociale du Mexique contemporain.
1. D'abord l'importance de la localisation de l'affaire : Cuidad Juarez demeure la plaque tournante de tous les trafics, de produits et d'êtres humains, entre le Mexique et les Etats-unis (voir par exemple les évocations qui en sont faites, pour les années 20-30, sous son ancien nom de Paso del Norte, dans les nouvelles de Juan Rulfo, dans le recueil Le llano en flammes, édition Folio). A ces trafics tristement traditionnels, s'est ajoutée plus récemment une industrie florissante de sous-traitance de produits manufacturés, entraînant la multiplication d'usines employant massivement, à très faible coût, des femmes de milieu défavorisé : autant dire un bétail humain, livré là exactement à la portée des réseaux de narcotrafiquants très puissants dans une région périphérique, volontiers abandonnée par les pouvoirs centraux à un provincialisme de mauvais aloi, encore aujourd'hui miné par le système archaïque du 'caciquat' (mainmise de potentats locaux, se plaçant par la terreur au-dessus des lois : se rapporter, sur ce point, à un autre classique de la littérature mexicaine qui vient d'être réédité chez L'Herne, Ceux d'en bas, par M. Azuela). Rappelons aussi que le Mexique est un État fédéral, et que les tensions et rivalités entre les États et le pouvoir central (aux sens administratif et géographique) de Mexico entravent souvent l'action publique et facilitent la corruption des élites régionales.
2. Ensuite, un point, si l'on peut dire, de sociologie culturelle : les très nombreuses victimes présentent toutes le même profil. Ce sont toujours de jeunes femmes actives employées dans ces usines de manufacture, travaillant dur toute la semaine avec pour seul loisir, en général, la distraction du week-end dans des établissements (bars, boîtes) fréquentés également par une faune interlope de jeunes désoeuvrés, de petits caïds et de péquenots échoués dans la grande ville, où les mauvaises rencontres sont plus que faciles, et plus que facilitées par la complicité de la police locale. Ce profil, malheureusement, entre en résonance avec certain préjugé exprimant le malaise de la société rurale et traditionnelle devant l'évolution des mœurs : sans être des Rosa Luxembourg, ces jeunes femmes apparaissent localement volontiers comme des menaces à l'égard du modèle archaïque de la femme soumise au foyer, dépendant en tout (financièrement, en particulier) de son mari et ne fréquentant pas les lieux publics. Aussi les victimes souffrent-elles d'une image de « putes » ou à tout le moins d'imprudentes, dont on n'est pas loin de penser, voire de déclarer par voix officielle, qu'elles ont cherché ce qui leur est arrivé. Comme en outre elles appartiennent à un milieu défavorisé, dans une société fortement inégalitaire, elles ne bénéficient pas de la protection dont jouissent d'autres femmes émancipées, dans des milieux plus riches et plus ouverts à la modernité.
3. Enfin - et c'est bien sûr le nœud du problème - tous les fils de l'enquête conduisent immanquablement à la gangrène nationale du trafic de drogue, particulièrement florissant dans la région, au-delà des péripéties faisant alterner les cartels dominants. Le livre veut démontrer que les narcotrafiquants sont les vrais auteurs de ces enlèvements meurtriers, qui procèdent d'une part d'une forme particulièrement immonde de 'divertissement' aux dépens de ces proies faciles et quasi sans défense, d'autre part, de manière moins ostensible, de pratiques rituelles d'initiation et de fidélisation à l'intérieur de la société criminelle, avec de claires accointances avec d'autres actes de type satanique ou de sorcellerie.
4. Face à ces exactions, l'auteur dresse le constat accablant de la corruption généralisée des pouvoirs publics, non seulement au niveau local, mais également au niveau national : on reste sans voix à suivre avec lui les belles carrières de tant de ces messieurs (et dames parfois), notoirement corrompus, ayant donné toute leur mesure pour étouffer l'enquête ou la conduire sur de fausses pistes, et qui se retrouvent nommés responsables de très haut niveau... de la lutte anti-drogue ou anti-enlèvement... En tout cas, Gonzalez Rodriguez montre bien également que les alternances politiques (dont le détail sera peu parlant pour le lecteur étranger) ne changent rien à une situation où le crime organisé est non seulement couvert et protégé par la corruption, mais détourné (si l'on ose dire) comme argument de propagande politique à seules fins électoralistes, sans qu'aucun changement réel de politique accompagne les alternances. Cela sous les yeux d'une population largement sous- et malinformée, les médias étant systématiquement soit eux-mêmes corrompus, soit phagocytés et abreuvés de fausses informations, complaisamment relayées. Tous les détails sur lesquels pourraient s'appuyer le désir de justice et de paix s'effacent devant une évidence assénée d'après les meilleures sources scientifiques : la suppression du trafic de drogue entraînerait un effondrement de plus de 20% de l'économie nord-américaine, et de près de 70% de l'économie mexicaine...
Sur ce fond d'enfer dantesque, l'auteur mis à part, émergent quelques figures admirables ou émouvantes : quelques très rares officiels, risquant chaque jour leur vie pour un peu de justice, mais parfois (et on les comprend) se résignant à jeter le gant lorsque leurs proches commencent à être frappés ; des parents de victimes, s'obstinant à résister aux pressions et aux intimidations pour réclamer enquête et justice, au sein d'associations sans moyens et sans pouvoirs ; certaines victimes « collatérales », tel cet ingénieur d'origine arabe, certes pas un ange, mais désigné malgré toutes les preuves comme bouc émissaire et prétendu coupable, mort en prison pour avoir trop parlé... et bien sûr les centaines de victimes directes, dont la liste emplit les pages 260-277, en manière de mémorial.
Techniquement, le livre alterne les chapitres 'narratifs' et les exposés plus analytiques. Peut-être dans les premiers le lecteur français éprouvera-t-il quelque peine : il semble que l'auteur ait adopté le mode de narration journalistique de la presse d'investigation nord-américaine, très différent des pratiques françaises, et s'agissant souvent d'acteurs et de contextes peu ou pas du tout connus, on a parfois quelque mal à suivre la pensée principale ; car il s'agit d'un style qui énonce et juxtapose les faits 'bruts', sans ménager les transitions, et laisse souvent au lecteur le soin de tirer la conclusion de l'exposé, ce qui n'est pas toujours aisé quand on est un peu perdu dans le flot factuel. Cette toute petite réserve faite, l'ensemble se lit très bien.
Signalons pour finir que le travail de Sergio Gonzalez Rodriguez a inspiré le dernier livre du chilien Roberto Bolano, 2666, récemment traduit en français chez Christian Bourgois.
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Mercier Roca, Le dernier train (chronique ArtsLivres)

La 'chronique d'une mort annoncée', celle d'un couple qui, après vingt ans de vie commune, se dissout dans le manque de dialogue et l'incompréhension mutuelle : sur ce thème banal, la mélodie personnelle de Maria Mercé Roca offre une composition originale et suggestive.
Andreu et Teresa ne vivent plus d'amour et d'eau fraîche : la faute à l'usure ordinaire du couple, aux divergences de caractère et de conception de la vie qui se cristallisent au fil des ans en antagonisme tranchant, à la résignation qui anticipe l'échec en renonçant au dialogue, jusqu'à la fin provoquée par l'irruption d'un tiers.
On comprend tout de suite que l'intérêt du livre n'est pas dans les péripéties du plus que classique trio amoureux femme-mari-maîtresse, mais dans l'analyse et l'exposition des points de vue et des motivations. La forme même du roman l'explicite, avec trois parties bien distinctes : les deux premières sont les monologues intérieurs de la femme puis du mari, qui, dans la troisième, laissent la parole à un narrateur pour l'ultime confrontation entre les deux protagonistes, autour d'un très symbolique piano désaccordé.
Plus précisément, les deux monologues sont en fait chacun un long discours adressé, in absentia, à Andreu par Teresa, et inversement : figuration même de la mort du 'vrai' dialogue au sein du couple entre les intéressés, qui, de fait, chacun dans son propre discours sans interlocuteur et sans réponse, révèle les points de conflit et de séparation qui l'opposent à l'autre, privé de voix au chapitre, et confie - mais à personne d'autre qu'à soi-même - ses attentes déçues et son amertume ravalée : comme les fragments négatifs d'un discours amoureux, qui dévoile les figures sous différents éclairages complémentaires : d'abord celle du personnage tel qu'il se construit lui-même dans son propre discours, et celle du même personnage tel qu'il se voit dans le regard de l'autre ; ensuite celle de l'autre tel que son conjoint le voit ; enfin, celles des deux personnages tels qu'ils auraient pu être, chacun avec un autre comportement...
L'une des premières réussites du roman est dans cette multiplicité de points de vue, qui arrache les protagonistes à la caricature d'une identification psychologique superficielle : Teresa en 'control freak' (diraient les Américains), brillante avocate à la fois glaçante, frustrée et pathétique, Andreu en doux rêveur attachant mais assez irresponsable, à la limite de l'infantilisme. Il y a pourtant un peu de cela dans ces figures, mais pas seulement, loin de là ; surtout, il y a beaucoup de cela dans les statues que les personnages ont dressées d'eux-mêmes, et dans lesquelles ils se sont aussi laissé enfermer au fil de leur relation, avec la complicité involontaire de leur fille adolescente, précipitant (comme en chimie) les réactions désastreuses : de sorte que chacun est - comme il se doit dans toute bonne tragédie - à la fois coupable et victime.
Une autre réussite du roman est dans l'extrême justesse du ton, dans toutes les parties du texte, d'autant que le risque était partout présent de verser, ici dans le pathos larmoyant, là dans le voyeurisme agressif, ailleurs dans le défoulement écoeurant, tous écueils qui ne sont pas moins puissants de figurer dans une fiction. Tout au contraire, donc, l'auteur sait partout trouver le ton juste pour faire couvrir à ses personnages la gamme des sentiments, tantôt vifs et tranchants, tantôt confus voire contradictoires, alternant la méditation nostalgique et la confession impudique, le reproche et le pardon, alliant la reconnaissance de ses torts et même l'aveu d'amour malgré tout au souhait de voir l'autre mourir : « [Teresa :] Tu ne sais pas ce que c'est que d'avoir à ses côtés quelqu'un qui te dit sans arrêt qu'il va mourir ; il arrive un moment où pour ne plus l'entendre, tu as envie qu'il meure pour de bon (p. 38) » ; « [Andreu :] Il y a des jours où tu m'as dégoûté parce que je ne pouvais pas rester avec elle à cause de toi. Je me sentais tellement coincé que j'en suis arrivé à penser que si tu étais morte, d'un seul coup, ça aurait résolu tous mes problèmes (p. 114) ».
Aussi bien, la 'problématique' amoureuse s'enrichit-elle d'être en permanence inscrite sur un fond particulier, qui est le spectre de la mort. A la mort - figurée, si l'on veut - du couple, répondent deux manifestations bien concrètes de la mort : d'abord l'accident de chasse, au cours duquel Andreu, vingt ans auparavant, a tué un ami en lieu et place d'un gibier ; c'est le trou noir de la conscience qui depuis mine l'esprit du personnage avec une force destructrice dont Teresa ne veut pas prendre la juste mesure ; ensuite la maladie mortelle, celle qui faillit récemment coûté la vie au même Andreu, laissant implantées en lui une fragilité et une menace qui d'un côté, là encore, l'éloignent de sa femme, et de l'autre côté, de manière inattendue, le rapprochent d'une autre femme, Marina, elle-même marquée dans sa chair par l'épreuve du cancer.
Et finalement, en leçon ironique de l'histoire, ou en retournement paradoxal des valeurs, c'est de cette conjonction des deux faiblesses que naît une force qui n'a jamais 'pris' dans le couple d'Andreu et Teresa, où devaient s'allier et s'équilibrer les contraires : « [Andreu :] Je n'ai jamais eu te soigner. Tu ne tombes jamais malade. Dans la salle d'accouchement, c'est tout juste si on ne t'a pas applaudie ; quatre jours après, tu étais déjà au travail. Moi, derrière toi, je me suis toujours senti limité. Oui, je crois que si je suis capable de te quitter, après toutes ces années, c'est que je sens qu'elle a besoin de moi. Je n'avais jamais éprouvé la sensation d'être indispensable, et maintenant oui. La sensation de compter en priorité pour quelqu'un (p. 101) ».
Au bout du compte, il ressort de tous ces discours croisés, pétris de confessions, de griefs, de présupposés vrais ou faux et spéculations plus ou moins fondées, sur soi et sur l'autre, que si les protagonistes ont 'raté le train' dans leur vie de couple, c'est peut-être, en dernier ressort, faute d'avoir su (ou vraiment voulu) se donner un langage commun à l'usage exclusif de leur intimité partagée ; de s'être - d'un commun accord, mais jamais formulé - soustraits à cette nécessité amoureuse par le maniement routinier et stérile d'un discours emprunté au monde, à l'artifice des devoirs sociaux et à la superficialité des caricatures psychologiques, de sorte que chacun s'est peu à peu muré, et a emmuré l'autre, dans un silence essentiel tapi sous le bavardage remplissant de ses paroles creuses l'espace nécessaire au dialogue véritable.
La rupture consiste précisément en l'explosion de ce microcosme étouffant et saturé, détruisant les statues de sel : « Il y a eu une explosion, le paysage a été soufflé, un monde entier, et maintenant, dans la pièce où ils se tiennent, entre les canapés en cuir, il y a des morceaux de l'un mélangés avec des morceaux de l'autre au milieu d'un grand silence. Il y a un instant encore, on entendait une tondeuse à gazon dans un jardin derrière la maison, de l'autre côté de la rue ; maintenant, curieusement, on n'entend plus rien, tout est resté en suspens, immobile, pétrifié : c'est le calme qui suit une explosion ou une tempête, on dirait qu'il n'y a plus âme qui vive et la scène où a eu lieu la tragédie est muette, il n'y a plus d'obstacle aux mots qu'il faut dire, rien qui interdise de les écouter et de les comprendre, aucun bruit auquel se raccrocher pour pouvoir dire qu'ils sont mensongers (p. 146) ».
Et le nouveau départ voulu par Andreu avec Marina, cette manière de sauter dans le dernier train en marche, se construit d'abord sur le (bon) degré zéro, mais essentiel, du rapport amoureux, rejetant aussi bien les identifications toutes faites que les dissimulations imposées par les stéréotypes : c'est ainsi avant tout le partage des douleurs cachées et des terreurs secrètes, la révélation sans fard du corps mutilé, la confession acceptée de la conscience irrémédiablement déchirée par la culpabilité : tout ce langage complice - parfois même muet - au sein duquel se retrouvent Andreu et Marina, et qu'Andreu et Teresa n'ont pas su articuler.
Bref, un beau livre, parfaitement maîtrisé ; souvent dur, mais d'une dureté qui fait ressortir une grande sensibilité, et d'une finesse qui donne toute leur épaisseur à ses figures : preuve, s'il en était besoin, de la belle vitalité de la littérature catalane contemporaine.
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Sanchez Pinol, Pandore au Congo (chronique ArtsLivres)

Un étourdissant va-et-vient entre Londres et le Congo, la Première Guerre Mondiale et la Guerre des Mondes, entre fiction et réalité - le tout traversé de Noirs (d'Afrique) et de nègres (d'édition), de bourreaux et de héros... D'un mot, un petit chef d'œuvre d'invention, à la fois drôle et grave : un vrai bonheur de lecture.
Londres, 1914, à la veille du déclenchement de la Grande Guerre : le très jeune Thomas ('Tommy') Thompson fourbit ses premières armes d'écrivain en exerçant la peu glorieuse activité de nègre - de surcroît, au service du nègre du nègre du nègre d'un feuilletoniste graphomane à grand succès, le Dr Flag : trois romans par semaine, dont le dernier, Pandore au Congo, farci, selon l'ordre du 'maître', de tous les clichés racistes et puritains du temps, est donc en fait dû à la plume de Tommy, nègre à la puissance quatre. Un beau jour, une série rocambolesque de décès porte à la tombe tous les nègres intermédiaires. Tommy ne pourra profiter de l'occasion pour accéder à la dignité de nègre au premier degré - mais le hasard lui permettra de se faire embaucher, toujours comme plumitif, par un jeune avocat ambitieux, Edward Norton (oui, exactement comme l'acteur américain...). Ce dernier tient la gageure de faire acquitter son client Marcus Garvey, un cas apparemment désespéré : valet d'une grande famille aristocratique londonienne, Marcus est en effet accusé, avec force preuves accablantes, d'avoir assassiné ses jeunes maîtres Charles et William Craver, les deux fils de famille, au cours d'une mystérieuse aventure dans la jungle congolaise. Norton requiert donc les services de Tommy pour rédiger à sa place le récit de l'aventure, d'après le témoignage de Marcus, dans l'espoir que le livre ainsi produit contribuera à révéler la vérité cachée et à innocenter son client. C'est d'abord, pour Tommy, l'occasion de gagner sa vie en écrivant, cette fois, un 'vrai' livre ; mais ce sera surtout le doigt mis dans un engrenage qui va très vite l'aspirer... et le lecteur avec lui.
Poupées russes en Afrique
« Que nul n'entre ici s'il n'est géomètre », avait fait graver Platon au fronton de son Académie ; de même, qui n'a pas le goût de l'invention romanesque se tiendra sagement à l'écart de ce Pandore au Congo, qui, telle la boîte de l'antique Pandore (mythique ancêtre de toutes les femmes), enferme tous les sortilèges, cette fois de la fiction. Ou, plus précisément, les emboîte en manière de poupées russes, et cela, dès le titre : Pandore au Congo était le titre du roman de gare du Dr Flag, mais il devient celui du récit rédigé, entre 1914 et 1917, par Tommy d'après les dires de Marcus ; mais c'est aussi celui du livre que le lecteur tient en main : or ce livre est le récit, soixante ans après les faits, que le même Tommy fait des événements, en y incluant par tranches la réécriture de son premier Pandore au Congo de jeunesse : écrivant donc l'histoire de l'histoire en même temps que l'histoire de Marcus... Et l'on verra, in fine, que le prototype du Dr Flag n'avait pas dit son dernier mot dans cette histoire...
Chronologiquement, donc, l'ensemble se développe sur trois plans : le temps du témoignage et de la réécriture par le vieil écrivain revenant sur son premier livre ; le temps de la guerre 14-18 qui fut celui de la rédaction du premier récit, au moment du procès de Marcus ; le temps de l'aventure de Marcus et des frères Craver au Congo, en 1912. Sur ce dernier plan se développe une histoire d'abord classique d'expédition coloniale, avec son exotisme africain et ses violences mues par la cupidité occidentale : les frères Craver (nom à rapprocher du verbe anglais to crave, dénotant le désir irrépressible ?) ont donc monter une expédition très coûteuse en sang noir, dans la plus pure tradition esclavagiste, pour établir une mine d'or au cœur de la jungle ; un succès inattendu, inimaginable même, couronne l'entreprise, qui donne aux maîtres anglais l'occasion de brutaliser et d'exploiter encore davantage leurs 'nègres' réduits à l'animalité au fond de la mine, sous le regard consterné mais impuissant de leur timide valet Marcus, du reste peu profilé naturellement pour l'héroïsme humanitaire.
Mais l'histoire - encore une histoire dans l'histoire - prend un tout autre visage lorsque, des entrailles même de la terre, se mettent à sortir, non plus seulement des pépites d'or... mais des hommes, ou quelque chose qui y ressemble sans s'y identifier tout à fait ! Ainsi entrent en scène en pleine jungle, entre colons anglais et quasi-esclaves noirs, de très blancs champions de forage souterrain, les « Tectons » (peut-être hybride de 'techtôn' - 'constructeur' en grec - et de 'teuton' ?), et notamment une jeune et belle demoiselle Tecton - deux mètres au garrot, peau livide mais brûlante, des yeux de chat en forme de soucoupe, et six doigts à chaque main - qui ne va pas tarder à faire tourner le cœur et la tête de l'innocent Marcus...
Antimonde, Guerre des Mondes, Guerre Mondiale
Manifestement, l'auteur s'amuse comme un petit fou - et le lecteur avec lui - de ces multiples niveaux du récit, avec chacun son petit univers propre, et dans le plus lointain d'entre eux, de sa fable de style cinéma d'anticipation : tous les ingrédients hollywoodiens y sont, bâtissant peu à peu un antimonde tecton caché dans les profondeurs de la terre, et menaçant d'invasion 'notre' monde avec sa formidable puissance destructrice ; avec, en bonne place, une grandiose histoire d'amour salvateur...
La fable joue alors parfaitement son rôle de miroir, facilité par le parallélisme inscrit dans le récit entre la guerre hommes-tectons sur fond de mine et la Première guerre mondiale, où le narrateur connaîtra lui-même l'épreuve du feu dans les tranchées. Comme toute bonne fable, elle comporte sa morale, qui s'impose d'elle-même : à la menace de la barbarie doit répondre l'effort pour sauver la civilisation, et à la violence l'héroïsme, ici célébré avec lyrisme. La leçon se module, du reste, selon les ressources du récit : a contrario, la bonne conscience de la civilisation occidentale est minée par la barbarie que les blancs font subir à leurs sujets africains - et qui n'est peut-être qu'une exacerbation d'un mode d'exploitation de l'homme par l'homme tranquillement installé, là encore en toute bonne conscience, dans les sociétés dites civilisées : au Noir de la mine congolaise correspond le 'nègre' esclavagisé par son commanditaire, comme, plus généralement, toutes les victimes de la misère dans les pays d'opulence - lesquels enfin, paraissent surtout acharnés à étendre leur œuvre civilisatrice en transformant le reste du monde en vallée de larmes et jusqu'à leurs propres terres en champs de mort. Les no man's lands européens fouaillés par les obus allemands et noyés de gaz moutarde apparaissent ainsi comme un doublet à peine grossi, dans un retournement suicidaire, du monde 'sous-développé' éventré comme mine à ciel ouvert par l'avidité coloniale... « Le Congo (note Tommy, à un autre propos) amplifiait la puissance du monde » (p. 78), et même, « le Congo n'était pas un lieu, le lieu, c'était nous » (p. 261).
Dans cette veine, le narrateur adopte d'ailleurs volontiers le ton et le style du moraliste de tradition Grand Siècle : « Norton était un génie. La plupart des génies se distinguent par l'emploi qu'ils font de leurs talents naturels. Lui par l'emploi qu'il faisait des défauts du monde » (p. 132) ; « ce qui contribue à faire de la jeunesse une période douloureuse est de croire qu'il suffit de lutter durement pour obtenir ce que l'on souhaite. Ce n'est pas vrai. Si tel était le cas, le monde appartiendrait aux justes » (p. 236) - et cela vaut également dans le registre burlesque, lorsqu'il évoque, par exemple, une autre guerre implacable à l'échelle picrocholine ou plutôt lilliputienne, l'opposant dans sa jeunesse... à Marie-Antoinette, la tortue sans carapace de sa logeuse de l'époque : « C'était elle, Marie-Antoinette, qui me scrutait, sataniquement muette. Certains diront que Marie-Antoinete exprimait sa haine en silence parce que c'était une tortue. Je répliquerai aux âmes candides que la haine et les rivières font d'autant moins de bruit qu'elles sont plus profondes » (p. 105).
Morale fictive, morale de la fiction
Par ailleurs, l'auteur ne manque pas, à l'occasion, de s'amuser au dépens de son lecteur : « Et maintenant, il est possible que quelqu'un se demande : compte-t-il vraiment interrompre le récit précisément là, alors que Marcus vit l'un de ses pires moments, pour nous expliquer vos petits combats ? Eh bien, la réponse est oui, je compte le faire. Pourquoi ? Parce que j'en ai envie » (p. 258) ; et peut-être faut-il mettre au compte de cet amusement jusqu'à de tels aspects du récit lui-même : « Puis il se mit à me tutoyer. Je me le rappelle très bien, parce que ce fut l'une des rares fois où il le fit lors de toutes les années où dura notre relation » (p. 104) - or les personnages en question, Anglais s'exprimant dans leur langue, ignorent la distinction entre tutoiement et vouvoiement...
Dans ce livre où tant de clés sont constamment offertes pour approfondir le sens du propos, on devine assez vite que plusieurs degrés de lecture sont proposés en même temps ; de tels jeux avec le lecteur suggèrent qu'il convient de n'être pas (ou pas seulement) un consommateur d'histoires, si passionnantes ou réjouissantes soient-elles, mais de garder constamment ses sens en éveil.
L'auteur, de lui-même, indique certaines voies de bon usage du récit, qui, là comme ailleurs, se réfléchissent et se dédoublent. La découverte de la 'vraie histoire' de Marcus doit conduire, selon son avocat, le public à s'améliorer moralement : « Une fois que nous serons à la maison, quand la porte se refermera derrière nous, nous nous réjouirons d'être rentrés chez nous comme des citoyens meilleurs que nous ne l'étions en sortant » (p. 405) ; parallèlement, d'une manière encore plus profonde, c'est le jeune Tommy qui prend conscience de la valeur thérapeutique de sa propre écriture : « Je me dis que peut-être, en fin de compte, le livre avait un autre objectif que la libération de Marcus Garvey : faire de son auteur quelqu'un de meilleur qu'il ne l'était avant de l'avoir écrit » (p. 402) ; et une telle prise de conscience s'approfondit encore dans l'expérience de la guerre, dans les tranchées, à un moment où les Allemands détruisent méthodiquement les églises romanes environnantes : « (...) Si je renonçais à la littérature pour me consacrer, simplement, à écrire des feuilletons, ce que je faisais, c'était grossir les rangs de la résignation humaine. Chaque bon livre que je n'écrirais pas serait comme un clocher détruit » (p. 261).
Tout cela est très beau, très juste, très sérieux... Mais gare ! Le roman garde encore bien des surprises en réserve dans sa boîte de Pandore. Je n'en dirai pas plus pour ne pas gâter le plaisir de la découverte ; j'ajouterai seulement qu'au fond de cette boîte comme au fin fond de la mine, se cache encore le mot de la fin... en forme de feu d'artifice célébrant la puissance de la fiction elle-même... Et je conclurai en rappelant le jugement de Borges, à propos du court roman de son ami Adolfo Bioy Casarès, L'invention de Morel (dans sa préface à ce texte, édition de poche 10/18). Pour Borges, la véritable originalité et la vraie grandeur de la prose narrative du XXème siècle sont dans une capacité d'invention romanesque et une maîtrise de la fiction en tant que telle qu'aucune époque antérieure n'avait acquises. Si l'on suit ce critère, il est certain que Pandore au Congo est une parfaite réussite.
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10.03.2009
Des nouvelles du Mexique
Ce n'est pas parce que Nicolo Piccolo et Carlita Pepita s'espatarent avec sombreros et castagnètes en bons beaufs franchouillards sur les plages des Tropiques qu'il faut honnir le Mexique -- d'autant que le prochain Salon du Livre accueillera ce pays comme invité d'honneur.
Quelques titres en passant, donc, pour un avant-goût:
Parmi les classiques, je retiens Le Coq d'or, du même Juan Rulfo dont j'avais fort vanté il y a quelque temps le magnifique Pedro Paramo: comme ce dernier, un court roman avec en toile de fond le monde villageois aux allures de Far West; appréhendé ici sous l'angle du microcosme des jeux, en premier lieu les combats de coq entourés de tout leur folkore avec figures typiques et singulières. L'histoire est surtout construite autour de trois personnages, un va-nu-pieds qui se reconvertit dans ces combats pour y tenter sa chance, un vieux routier des combats truqués, et une danseuse de cabaret gravitant autour des arènes; une très belle histoire -- tragique -- toute en finesse... Au premier abord, fort éloignée du climat fantastique de Pedro Paramo, plus étroitement ancrée dans le réalisme social; mais l'élément fantastique cher à Rulfo (et après lui à Cortazar, et tant d'autres) oeuvre quand même en sourdine, dans le rôle que tient la puissance de la Chance, embrassant certaines personnages d'une étreinte mortelle...
Dans le genre de l'étrange, vous pouvez aussi faire un détour par L'une est l'autre, de Daniel Sada (les Allusifs) -- pour une plongée abyssale dans les méandres de la gémellité... Deux soeurs y poussent leur identité jusqu'à se partager un même amoureux (à l'insu de celui-ci), étant elle-mêmes partagées entre désir d'identification fusionnelle et désir d'un destin personnel -- le tout, ici aussi, sur fond de vie campagnarde et villageoise. Un texte dérangeant, ironique et cruel -- avec (à mon goût) une franche réserve quant au style, que l'auteur a choisi heurté, à la syntaxe souvent rompue, intermédiaire entre l'écrit et le parlé: peut-être passe-t-il mieux en espagnol qu'en français, je ne sais; j'ai trouvé pour ma part que cela n'apportait pas grand-chose au traitement du thème, pénalisait la lecture et obscurcissait le propos, qui reste fort intéressant.
Fort intéressant aussi, dans un tout autre genre: Les généalogies, de Margo Glantz (Folies d'encre): une archéologie familiale, qui remonte, d'après les témoignages des parents de l'auteur, aux sources russes de cette famille d'immigrés juifs installés au Mexique peu après la Révolution russe. L'intérêt n'est pas seulement (disons) documentaire, du point de vue historique; il est aussi, et peut-être d'abord, dans le travail de la mémoire, dont on suit l'élaboration avec l'auteur, en quelque sorte en direct, par la restitution des dialogues entre la fille et ses parents: croisement de diverses versions d'une même histoire, volubilité de certains souvenirs et réticence face à d'autres, constant va-et-vient entre les époques, constitution d'une sorte de légende personnelle et familiale... L'intérêt est également redoublé par la thématique de l'identité propre, pour l'auteur elle-même partagée entre son ascendance juive et russe, son choix personnel de vivre en dehors de la religion, et sa naissance en terre mexicaine; de ce point de vue, le dernier chapitre est magnifique; il se penche aussi avec beaucoup de finesse sur la façon dont la communauté russe exilée, regroupant les ennemis héréditaires (russes blancs, révolutionnaires, juifs) s'est reconstituée en remplaçant par d'autres oppositions les antagonismes ancestraux.
Deux regrets. L'un mineur: la tenue de l'écriture laisse parfois à désirer -- dans les évocations historiques, la narration 'vivante' cède à l'occasion la place à des litanies de noms (fort peu parlants, pour beaucoup) ou à un procédé d'enregistrement factuel un peu trop sec. C'est un peu comme s'il avait manqué à l'ensemble une révision globale parachevant le travail en un tout plus harmonieux -- d'où parfois une impression d'inachevé, de "work in progress".
L'autre regret vise le travail de l'éditeur français: alors que le livre-objet est réussi (belle typo, joli volume relié) le texte est absolument bourré de coquilles -- vous me direz que cela peut faire un effet de déco, réhaussant le texte lui-même, qui est, en ce qui le concerne ,émaillé de grossières fautes de langue, et d'une ponctuation volontiers erratique; bref, comme cela devient de plus en plus l'usage, à l'évidence le manuscrit (produit peut-être à la va-vite par le traducteur) a été semble-t-il imprimé tel quel sans la moindre révision éditoriale: mais où sont les éditeurs d'antan?
Well, that's all, folks!
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06.03.2009
Ecrire ou ne pas écrire, that is the question
La Pensée du Jour vous est généreusement offerte par Thomas Thompson, protagoniste-narrateur du roman d'Albert Sanchez Pinol, Pandore au Congo (Actes Sud, 2007) -- évoquant une réflexion faite de son passage dans les tranchées de la guerre de 14, à un moment où les Allemands détruisent méthodiquement les églises romanes environnantes:
"(...) Si je renonçais à la littérature pour me consacrer, simplement, à écrire des feuilletons, ce que je faisais, c'était grossir les rangs de la résignation humaine. Chaque bon livre que je n'écrirais pas serait comme un clocher détruit." (p. 261)
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03.03.2009
Vargas Llosa, Gamboa, Cercas: même combat
Trois auteurs (et quatre livres) réunis pour l'occasion autour d'un même thème: celui de l'écrivain avorté ou raté (ou qui croit l'être) -- avec un même ancrage autobiographique mais autant de traitements différents et autant de réussites.
Commençons par le roman du péruvien Mario Vargas Llosa (le plus enlevé et le plus drôle de ce petit lot), La tante Julia et le scribouillard (Folio, 470 p.): un roman à deux voix, en quelque sorte, distinguées par l'alternance des chapitres: d'abord celle du narrateur, alter ego de l'auteur évoquant les péripéties amoureuses de son jeune âge et ses débuts dans la vie, avec une verve et un humour tout à fait délectables; ensuite celle qui raconte d'autres histoires -- une par chapitre -- et que le lecteur apprend vite à identifier: il s'agit d'un personnage étrange, que le narrateur côtoie dans son exercice de pigiste pour une radio locale; ledit personnage est, de fait, un personnage: une gloire sud-américaine du feuilleton radiophonique, débauchée à grands frais par le patron de la radio en question pour doper son audience, avec charge de pondre au kilomètre de ces feuilletons inénarrables qui font pleurer et frémir dans les chaumières. un chapitre sur deux du roman constitue donc l'amorce d'un de ces feuilletons à très grands succès, auxquels leur auteur (le 'scribouillard', donc), se consacre comme un dévot à sa religion. Dans les chapitres alternatifs, l'auteur-narrateur s'active de son côté avec deux fers au feu: d'un côté, sa passion grandissante pour une parente par alliance, jeune divorcée volcanique qui lui fait tourner la tête, et de l'autre, ses tentatives toutes avortées pour écrire -- au sens fort du terme, c'est-à-dire autre chose que les minables notes qu'il plagie dans la presse pour nourrir son bulletin d'information radio. Le malheureux auteur en (im)puissance s'empêtre dans les affres de la création, ayant dans le même temps sous les yeux le modèle vivant de l'écrivain plus que prolifique, mais à la fois rangé par le canon au plus bas de l'échelle de la dignité littéraire, avec ses feuilletons pour ménagères de moins de cinquante ans avec du temps de cerveau disponible, et lui-même, à sa manière, partagé entre une immense conscience de soi en tant que créateur, et un dédain absolu pour le devenir de son oeuvre en tant qu'oeuvre, ne se souciant pas un instant d'en conserver la trace et ne voulant pour elle aucune autre existence que celle, plus qu'éphémère, que lui confère l'instant de l'écoute par le public. Bien sûr, à mesure que le lecteur apprend à connaître le feuilletonniste, il découvre tout ce que ce dernier, sous l'apparence d'une imagination débridée déconnectée de toute expérience vécue, met en fait de lui-même dans ses histoires, en projetant ses fantasmes, ses obsessions et ses angoisses dans l'imaginaire; et dans le même temps, on découvre peu à peu avec le narrateur-auteur le chemin d'apprentissage qu'il est en train de parcourir sans en avoir conscience: car si ce would-be écrivain peine tant à produire, c'est qu'il se trompe d'objet; en effet, il est vain de chercher, comme il le fait, une matière littéraire dans des fictions qui ne tiennent pas debout, ne mènent à rien et ne se nourrissent de rien -- alors qu'il a plus qu'à portée de main sa propre expérience, elle pleine de rebondissements, d'enseignements et de vie : leçon qu'il finit par comprendre, en se faisant lui-même Vargas Llosa auteur de La tante Julia et le scribouillard... Avec, à l'intérieur de ce récit, ces multiples récits du feuilletonniste, qui à travers l'écriture de l'auteur, accède en même temps à la double dignité de personnage (du roman) et d'auteur (de ses propres histoires devenues littérature). bref, un étonnant jeu de miroirs, qui vous tient en haleine de la première à la dernière page, avec cet allant et cette verve caractéristiques du meilleur de la littérature sud-américaine...
Encore plus franchement autobiographiques: les deux "romans" du colombien Santiago Gamboa, qui se font suite: Esteban le héros, et Le syndrome d'Ulysse (les deux chez Métailié).
Le même Gamboa, donc, dont j'ai déjà dit tout le bien que je pensais à propos d'un autre roman, Les captifs du Lys blanc (Métailié itou) (lien). Cette fois-ci, avec un diptyque qui évoque les deux temps, de l'enfance et de la prime jeunesse dans le pays natal d'abord, puis l'expérience de l'exil, en Espagne puis surtout en France.
Une même voix y rapporte en première personne les aventures et mésaventures du garçon et du jeune homme, d'une manière plus classique dans le premier livre, et plus échevelée dans le second, qui est aussi plus riche et plus achevé. Et donc, avec tout partout l'idée obsédante de devenir écrivain, sans arriver à transformer l'essai de manière concluante, du moins tant qu'une certaine expérience de la vie, et une certaine méditation sur l'essence de l'écriture, n'ont pas opéré leur oeuvre, précisément en permettant à l'apprenti-écrivain de s'accomplir par le récit de son apprentissage. Le lecteur français est doublement sensible à l'évocation de l'exil parisien du personnage, et à ses tribulations au sein de la micro-communauté colombienne de région parisienne, qui occupent le plus gros du deuxième récit,; mais celui-ci évoque également divers autres destins d'exilés (volontaires ou contraints), comme autant de diffractions d'une même expérience, douloureuse souvent, voire tragique, mais aussi pleine de surprises et, parfois, de bonheurs. Prévenons les amis des ligues de vertu que l'ouvrage n'est pas à mettre entre toutes les mains (évitez de l'offrir à votre grand-mère, en tout cas avant de l'avoir lu -- bien sûr, ça dépend aussi des grand-mères): beaucoup de sexe, vous l'aurez compris (mauvais esprits que vous êtes, va), mais sans voyeurisme de mauvais aloi comme si souvent, notamment dans la prose germanopratine contemporaine -- mais avec cette prouesse rare (littéraire, j'entends) d'une évocation souvent très drôle, notamment dans les passages en genre pseudo-héroïque... et si présent dans le livre à la fois parce qu'il s'impose dans l'expérience des personnages comme l'un des seuls espaces de liberté et d'expression et d'affirmation de soi dans une existence déracinée, souvent minée par les contraintes, et menacée de disparaître en quelque sorte dissoute par un flot d'anonymat dans un milieu urbain étranger, volontiers hostile, où ces êtres ne trouvent pas d'attaches solides. En tout cas, une belle réflexion sur le thème de l'exil (forcément), mais aussi de l'identité, et de la fabrication de soi (si je puis dire) dans un contexte où font défaut les repères et les ancrages ordinaires... Le tout servi par une plume alterte, qu'il faudra suivre dans l'avenir.
(NB: ma délicieuse voisine, elle-même exilée colombienne, se joint à moi pour vous en recommander la lecture.)
Pour finir, le petit dernier -- petit par la taille, mais grand par l'esprit, comme tel Président de ma connaissance: Les soldats de Salamine, qui a apporté une renommée largement méritée à son auteur Javier Cercas (Actes Sud-Babel, 239 p.), à lire absolument.
Où l'on retrouve pour commencer notre thème, avec l'auteur -- Cercas ipsissimus -- en proie au syndrome de l'écrivain raté: journaliste de profession, mais désireux de "véritable" écriture, seulement tentée avec deux livres publiés dans l'indifférence générale, et qui se résout la mort dans l'âme à ne pas écrire (vraiment)... Jusqu'à ce qu'un hasard professionnel (une interview) attire son attention sur l'étrange destin de Rafael Sanchez Mazas, un des fondateurs et tête pensante de la Phalange espagnole dans les années trente, mouvement fasciste absorbé tôt après la guerre civile dans le parti unique franquiste. La particularité de ce personnage bien réel est d'avoir survécu à son exécution par les derniers combattants républicains en pleine déroute, et d'avoir enrichi son propre personnage par l'édification en quasi-légende de cette survie pour le moins extraordinaire (je vous laisse découvrir les détails et péripéties de l'histoire).
Le récit de Cercas se compose alors en trois parties: d'abord, les débuts de l'enquête et l'émergence d'un projet d'écriture autour de cette histoire (avec l'active complicité du romancier chilien Roberto Bolano); puis, une sorte de monographie sur le personnage, qui est autant une réflexion sur la guerre civile et ses suite, et une méditation sur le rôle des écrivains engagés et leur responsabilité face à l'histoire -- et qui s'impose comme une sorte de substitut au livre que Sanchez Manaz avait promis d'écrire, sans tenir sa parole; enfin, une sorte d'appendice en retour de l'enquête, autour d'un autre personnage -- républicain celui-ci -- qui permet à la fois de compléter le tableau historique, et surtout de tirer, si l'on peut dire, la morale de l'histoire au sens le plus noble du terme.
A un certain nombre d'égards, le récit de Cercas présente des analogies avec le roman d'Almudena Grandes, Le coeur glacé, dont j'ai parlé il y a quelque temps (lien). Avec une position anti-fasciste sans la moindre équivoque, Cercas évite l'écueil d'une évocation manichéenne des faits connus qui n'apporterait rien; il s'efforce d'entrer dans le pourquoi des engagements, et d'analyser comment les idéologies et les principes déterminent l'action, s'accorde avec elle ou la contredise, et, comme je l'ai dit plus haut, d'aborder avec lucidité et sans hystérie le problème crucial de la responsabilité des penseurs, mais pas seulement d'eux; en outre, les particularités de l'histoire évoquée (Sanchez Mazas a été recueilli et caché par des adversaires politiques) amènent le thème -- brûlant pour l'Espagne post-franquiste -- de la coexistence, de l'éventuel pardon des fautes, et, plus généralement, de l'écart, qui peut parfois être acrobatique, entre les positionnements politiques (avec toutes leurs conséquences) et la complexité infiniment plus grande de l'être humain. Chapeautant le tout et structurant le récit, d'abord à travers l'opposition entre les deux personnages de Sanchez Mazas, le (pseudo-)héros/héraut du fascisme et de Miralles le héros républicain inconnu, ensuite par l'évocation d'autres personnages qui, eux, n'ont pas survécu à la guerre civile, une très profonde réflexion sur l'héroïsme, son essence, ses valeurs, sa possibilité d'existence... Thème notamment traité par une réflexion critique remarquable sur les mots d'ordre caractéristique des courants de pensée de l'époque, et aussi sur divers jugements portés alors et depuis; avec, une pareille méditation sur le souvenir et l'oubli, le devoir de mémoire et celui de gratitude (tant au niveau personnel qu'à l'échelle de la collectivité), et, en point d'orgue, une magnifique consécration des plus belles figures évoquées, sauvées par l'écriture de cette deuxième mort qu'est l'oubli, et consacrées, précisément, en figures de héros envers lesquels notre civilisation efface trop facilement sa dette précisément par cet oubli. Juste un petit passage de l'avant-dernière page:
"(...) (Je pensais que) tant que je raconterais son histoire Miralles continuerait en quelque sorte à vivre, tout comme continueraient à vivre, pour peu que je parle d'eux, les frères Garcia Segues - Joan et Lela - et Miquel Cardos et Santi Brugada et Jordi Gudayol, bien que morts depuis tant d'années, morts, morts, morts, je parlerais de Miralles et d'eux tous sans oublier personne, et bien sûr des frères Figueras et d'Angelats et de Maria Ferré et aussi de mon père, jusqu'aux jeunes Latino-Américains de Bolano, mais surtout de Sanchez Mazas et de ce peloton de soldats qui au dernier moment a toujours sauvé la civilisation et auquel Sanchez Mazas ne méritait pas d'appartenir, contrairement à Miralles, de ces moments inconcevables lors desquels la civilisation tout entière dépend d'un seul homme et je parlerais de cet homme et du traitement que la civilisation lui réserve" (p. 236)
Un coup de chapeau pour finir aux traducteurs et à l'éditeur, qui ont magnifiquement travaillé: un très beau texte pour le lecteur français, sans fautes de langue ni coquilles (chose qui, dans l'édition française, devient si rare qu'elle mérite d'être soulignée).
19:31 Publié dans Petites notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : vargas llosa, la tante julia et le scribouillard, gamboa, esteban le héros, le syndrome d'ulysse, cercas, les soldats de salamine
25.02.2009
Le blog judiciaire de Pascale Robert-Diard
Aux amateurs de belle prose virtuelle, je recommande vigoureusement cet excellent, et très délectable, blog d'une chroniqueuse judiciaire du Monde, que je viens de découvrir à l'occasion d'une page mystérieusement intitulée "La cigarette de Madame Tibéri", qui est un petit bijou:
http://prdchroniques.blog.lemonde.fr/2009/02/25/la-cigare...
11:39 Publié dans Généralités | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
Machado de Assis, Chasseur d'esclaves
Et encore une mienne sublime chronique ArtsLivres (lien)
J.-M., MACHADO DE ASSIS, Chasseur d'esclaves. Un père contre une mère, Chandeigne, 40 p., 7€
Courte et saisissante nouvelle évoquant l'esclavage une quinzaine d'années après son abolition au Brésil, et la violence égoïste à laquelle conduit la faim.
Candido Neves, lassé de métiers qu'il n'a pas la patience d'apprendre correctement, s'est reconverti dans l'activité lucrative de chasseur d'esclaves fugitifs. Pour subvenir aux besoins de sa famille, et éviter d'avoir à abandonner son fils nouveau-né, il en viendra à commettre un crime - mais légal selon le droit esclavagiste en vigueur - et cela en toute bonne conscience...
Comme à l'ordinaire chez Machado de Assis, tout est dans le ton : ici marqué par une apparence de détachement, et presque de légèreté, mais appliqué à des aspects parmi les moins ragoûtants de la société brésilienne. N'en ressort que davantage la violence des contraintes sociales, tant du côté des rapports esclavagistes traitant la personne comme une marchandise ou un bétail, que du côté des hommes « libres » en droit mais asservis par la pauvreté, et de ce fait perdant tout sens de l'humain. Sur cette sombre toile de fond se détache l'ironie de l'auteur, soulignant implicitement les contrastes, par exemple avec les noms éloquents des personnages, ou les références à la topographie de Rio (les allusions sont élucidées par des notes de la traductrice, qui propose aussi une brève mais suggestive introduction).
L'ouverture de la nouvelle donne d'ailleurs tout de suite le la, d'une manière dévastatrice que n'aurait pas reniée un philosophe du XVIIIe siècle :
« Avec l'esclavage, des métiers et des accessoires ont disparu, comme cela est sans doute arrivé pour d'autres institutions sociales. Je ne citerai quelques-uns de ces accessoires que parce qu'ils sont liés à un certain métier. L'un d'eux était le fer au cou, un autre le fer au pied ; il y avait aussi le masque en fer blanc. Ce masque faisait perdre aux esclaves le vice de l'ivrognerie, parce qu'il leur fermait la bouche. Il n'avait que trois trous, deux pour voir, un pour respirer, et il était fermé derrière la tête par un cadenas. Avec le vice de l'ivrognerie, ils perdaient la tentation de voler, car en général, c'est dans les sous de leur maître qu'ils puisaient de quoi étancher leur soif ; on avait du coup deux péchés abolis, et la sobriété et l'honnêteté étaient assurées. Ce masque était grotesque, mais on ne peut pas toujours obtenir l'ordre social et humain en évitant le grotesque, voire la cruauté. (...) Il y a un demi-siècle, les esclaves s'enfuyaient souvent. Ils étaient nombreux, et tous n'aimaient pas l'esclavage. Il arrivait occasionnellement qu'ils soient battus, et tous n'aimaient pas être battus » (p. 11-12).
Bref, matière à réfléchir sur les « bons côtés de l'esclavage », vantés par certains du côté de la Martinique...
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Machado de Assis, Ce que les hommes appellent amour
Une autre mienne sublime chronique ArtsLivres (lien)
J.-M. MACHADO DE ASSIS, Ce que les hommes appellent amour (titre original : Memorial de Aires), Métailié, 215 p., 9€
Le plus célèbre auteur brésilien du XIXe siècle propose, sous la fiction du journal d'un vieux diplomate, une méditation intime sur la vie, la société et l'amour, avec un apparent détachement, marqué en fait par l'ironie et le désenchantement.
A l'heure de la retraite, après des décennies à l'étranger, un diplomate brésilien rentre à Rio couler ses vieux jours dans le confort bourgeois entre sages plaisirs et nostalgie douillette. L'envie lui prend ainsi de consigner en un journal impressions et menus faits, au fil d'un quotidien ordonné autour de deux pôles, face auxquels il affecte autant de détachement : dans l'ordre de la grande histoire, c'est l'agitation politique qui entoure le décret d'abolition de l'esclavage, avec lequel le Brésil entre dans le monde moderne ; dans l'ordre de l'intimité, c'est la rencontre avec une belle et jeune veuve éplorée (Fidélia !), à laquelle il feint de ne s'intéresser qu'à titre de curiosité - d'autant que les hasards de la vie mondaine ne tarderont pas à rapprocher ladite veuve d'un beau jeune homme de bonne famille (Tristan !), qui s'apprête à entrer dans la vie comme le diariste se prépare à en sortir...
L'intérêt de ce beau roman n'est pas, on le devine vite, dans les péripéties d'une intrigue fort mince et sans surprise ; il est bien davantage dans le ton et le point de vue, dont la première clé est fournie par les clins d'œil significatifs que l'auteur adresse à son lecteur : de nombreuses notations invitent ce dernier à n'être pas dupe du jeu littéraire du faux journal intime, donné ainsi pour un poncif assumé, et donc à prendre avec ce qu'il faut de recul critique : « Je ne sais si je me fais bien comprendre, mais pourquoi essayer de mieux dire dans des pages écrites par un solitaire et que connaîtra seul le feu où je les jetterai un jour » (p. 23) ; « Je conserve la présente page à seule fin de me rappeler que le hasard aussi peut faire d'un mensonge vérité. Un homme qui commence à mentir, sous le masque ou effrontément, finit souvent par se retrouver exact et véridique » (p. 55-56) ; « Si un roman proposait semblable parallélisme, il se trouverait bien un critique pour crier à l'invraisemblance, et pourtant le poète disait déjà que le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable » (p. 67) ; et autres notations qui rappellent, si besoin était, que l'écriture est d'autant plus fiction qu'elle se donne pour non-fictive, et d'autant plus vraie qu'elle est représentation fictive.
A ce titre, la seconde clé est à chercher dans ce qui est au cœur du roman en tant que roman, c'est-à-dire la personnalité de son protagoniste. Bien sûr, Aires porte en bonne part la parole de l'auteur, dont ces « Mémoires d'Aires » (titre original) constituent le dernier livre. Mais par bien d'autres aspects il est également très éloigné de lui, en particulier par sa profession et son rang social (Machado de Assis, né d'un père noir et d'une mère portugaise, n'avait rien du notable de la bonne société, et a dû pratiquer de multiples métiers pour vivre).
L'artifice du journal supposément promis au feu permet d'abord de caractériser le personnage, bien qu'écrivant (censément) le texte, comme étranger au monde de la littérature ; en cela, il est une figure de la stérilité, et se montre d'ailleurs lui-même conscient de n'avoir rien à laisser derrière lui : « Moi, j'ai laissé ma femme sous la terre de Vienne, et aucun enfant n'est sorti pour moi du berceau du Néant. Je suis seul, entièrement seul. Les rumeurs du dehors, voitures, animaux, hommes, sonneries de cloches et coups de sifflets, rien de tout cela ne s'adresse à moi. Tout au plus ma pendule, lorsqu'elle sonne les heures, semble me parler, mais de quelle voix lente, rare, funèbre. Et quand je relis les lignes que je viens de tracer j'ai l'impression d'être un fossoyeur » (p. 124-125). De telles notations abondent, qui ouvrent pour ainsi dire des gouffres intimes sous les pas si mesurés du vieux routier de chancellerie.
De manière complémentaire, en effet, Aires est le diplomate par excellence - aussi habile à décrypter les intentions sous les gestes et à repérer les fils invisibles qui animent les marionnettes sociales, qu'à se faire entendre à demi-mots ou à cacher son jeu. L'auteur s'amuse ainsi volontiers à une sorte de petit jeu de massacre dont tout le sel est dans l'air de ne pas y toucher : « C'est que la dame, entre autres dons, ne manque pas d'habileté ; elle avait peut-être dit du mal de son beau-frère ou de sa belle-sœur ; mais elle a dû si bien s'y prendre que je les ai trouvés dans les meilleurs termes. Quel mal dira-t-elle de moi ? Elle m'intéresse et j'ai préféré ses médisances au poker ; à médire, au moins, on ne perd pas d'argent » (p. 80) ; « Je vais me répéter au sujet de cette dame : elle est beaucoup plus amusante que son mari : le mal qu'elle dit des autres, il le dit mal ; elle, en revanche, sait toujours intéresser. / Oui, Dona Césaria a bien payé sa dette. Non que les propos qu'elle a tenus soient par eux-mêmes une garantie d'estime et d'amitié, mais la qualité de ses regards, l'admiration et la considération qu'on pouvait lire sur son visage, le sourire qui ne quittait presque pas ses lèvres, tout cela avait bien valeur d'affection. Valeur-or, peut-être pas, mais le papier-monnaie aussi sert à payer » (p. 95).
Ainsi Aires veut-il faire croire, veut-il peut-être se faire croire à lui-même, que les événements qu'il évoque ne sont qu'aimables variations sur le thème d'une vie plutôt paisible et assurément confortable, ensoleillée par les promesses d'un avenir collectif radieux (une fois balayées les scories qui font tache sur le présent), et tout au plus assombrie par les nuages que poussent les ordinaires difficultés de l'existence dans le ciel des braves gens qui l'entourent, et dont la générosité, l'amour et la grandeur d'âme sauront bien triompher des épreuves. Derrière la façade, le gros œuvre laisse bien autrement à désirer. L'équilibre fragile du monde pratiquement féodal, dont la bonne société du roman présente le sommet émergé, est largement compromis par la remise en cause de son assise esclavagiste, et le tableau idyllique du devenir de la propriété de Fidélia, assuré par la conjonction de la pure générosité des maîtres et de la non moins pure fidélité de leurs affranchis, est un replâtrage de comédie qui ne trompe guère. De même, dans l'ordre affectif, les personnages en apparence tout amour et don de soi se révèlent, de diverses manières, tous plus ou moins hantés par une horrible peur de la solitude et de l'ennui, en attendant de céder à la terreur de la mort, et projettent leurs bras aimants comme des lianes garnies de ventouses autour du cou de leurs proches.
Car c'est bien, finalement, de mort qu'il est question d'un bout à l'autre, pas seulement dans les morts 'réelles' souvent évoquées, comme celle du premier mari de Fidélia, supposée ne jamais s'en remettre dans les bras d'un autre, jusqu'à ce qu'elle reparte pour un tour avec Tristan, ou celle de la femme d'Aires, lequel paraît avoir enterré toute vie affective avec sa défunte, mais ne manque pourtant pas de s'attacher à la belle veuve comme le diabétique devant une vitrine de confiseur. Plus généralement, c'est avec Aires tout un monde qui va vers sa fin, une certaine société qui se cache à elle-même les symptômes de son agonie en s'étourdissant de futilités, ou en se repliant sur la sphère de l'intime comme l'escargot dans sa coquille. Et c'est aussi, en la personne d'Aires, le drame intime d'une conscience assez lucide pour appréhender le néant de l'existence et le gouffre de sa propre fin, mais retenue par le carcan d'une élégance fin-de-siècle, autant que par une pudeur essentielle, de se pencher vraiment sur l'abîme et d'en avouer l'horreur - sinon sur le mode de la litote et de l'auto-ironie : « Aujourd'hui, Toussaint ; demain, jour des Morts. L'Église a eu raison de fixer une date pour qu'y soit célébré le souvenir de ceux qui s'en sont allés. Dans le tumulte de la vie, au milieu de ses séductions, qu'un jour au moins leur soit consacré... Les présents points de suspension traduisent l'effort que je faisais pour poursuivre jusqu'au bout de la page sur le ton de la mélancolie ; je ne peux, je n'ai jamais pu rien faire de tel. M'attrister n'est pas mon fort. Et pourtant, quand j'étais jeune et faisais des vers, ils n'ont jamais exprimé que la plus sombre tristesse. Avec les larmes que j'ai versées alors - noires puisque l'encre était noire - il y aurait eu de quoi inonder le monde qui est, comme on sait, leur vallée » (p. 144-145).
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Agustina Bessa-Luis, La Sibylle
Une mienne sublime chronique Artslivres.com (lien)
Agustina BESSA-LUIS, La sibylle, Métailié, 279 p., 11€.
Entre XIXe et XXe siècles, dans le monde paysan du nord du Portugal encore à demi féodal, une chronique familiale dominée par un étonnant portrait de femme, qui a valu à son auteur elle-même le surnom de « La Sibylle » dans son pays.
Comme la plupart des auteurs portugais, à l'exception de Fernando Pessoa et José Saramago, Agustina Bessa-Luis est très peu connue en France, alors qu'elle compte parmi les « icônes » culturelles nationales : pour preuve, son portrait, honoré du titre « La Sibylle », figure en bonne place parmi les gloires du Portugal sur la chronologie universelle géante présentée au public dans l'une des salles historiques du couvent des Jéronimos de Belem, à Lisbonne. A bon droit, comme le prouve la lecture de son roman le plus célèbre.
Le roman est d'abord celui d'un monde, le monde paysan partagé entre traditions immémoriales et émergence de la modernité, qui occupe une telle place dans la réflexion et l'imaginaire d'un pays, s'il en est, écartelé entre passé et avenir. Ce monde nous est ici décrit à travers l'histoire d'une famille à cheval sur le XIXe et le XXe siècle et les tribulations de ses principaux membres, qui pourraient chacun revendiquer l'honneur d'un roman. Toutefois, la narration elle-même est assumée du point de vue de Germa, une plus jeune descendante qui n'appartient plus elle-même à ce monde, et qui évoque cette mémoire familiale dans le cadre plus ou moins abandonné de la propriété familiale : ce procédé introduit d'emblée la distance avec le passé, et cette distance se redouble également d'une distance critique, constamment à l'œuvre dans le récit, à travers les fréquentes notations analytiques de la narratrice, qui juge autant qu'elle rapporte, et rapporte et juge, précisément, comme seul peut le faire quelqu'un qui a assez vécu dans le microcosme étudié pour en comprendre les rouages, mais s'en est assez éloigné pour n'en être plus prisonnier.
En quelques générations, le récit porte donc sur le devant de la scène le personnage éponyme, Joaquina Augusta dite Quina, alias « La Sibylle » de ce petit monde. Forte femme (pour dire le moins), viscéralement attachée à sa terre, et farouche défenseur de ses intérêts dans un contexte âpre de rivalités paysannes, de jalousies personnelles et d'avidités familiales, compliquées par les aléas de la vie économique locale et les heurs et malheurs des conduites individuelles... A vrai dire, il n'est pas toujours facile de s'y retrouver dans le dédale de l'arbre généalogique, forcément enrichi d'alliances et, parfois, de surgeons illégitimes - mais cette complexité même, exigeant du lecteur contemporain (et urbain) une attention soutenue, participe de l'étrangeté, pour ce lecteur, d'un monde qui n'est pas le sien et lui demeure, en certains de ses aspects, difficilement pénétrable, car son mode d'organisation, y compris dans le temps de la longue durée, lui est étranger, alors qu'il est le quotidien évident des personnages, pour qui, par exemple, il va de soi que les querelles de voisinage s'héritent comme la terre de génération en génération, et que l'atavisme construit les personnes comme les semailles reproduisent les moissons.
Les choses se compliquent également de ce partage historique qui s'opère, au niveau des dernières ramifications de l'arbre généalogique, entre les enracinés fidèles à la tradition et ceux qui sortent du monde rural pour tenter l'aventure de la ville, et dans celle-ci, d'une vie qui les désolidarise des premières. Germa, dont les parents appartiennent au second groupe, mais qui a dans son enfance partagé la vie du premier, incarne bien cette rupture progressive, qui coupe les racines en rejetant l'ancien dans un passé perdu, mais en même temps permet d'en faire de l'histoire, et en particulier, d'élever à l'immortalité littéraire la figure de La Sibylle autrement condamnée à passer sans phrases comme les saisons. Enseignement proustien, à sa manière : pour recréer et faire vivre le monde dans l'art, il faut l'avoir intimement connu, mais s'en être retiré, pour éviter de se laisser entraîner par son cours inéluctable vers la mort et le silence.
De ce monde-là, donc, Germa est pour nous l'interprète autant que l'analyste - formant ainsi une sorte de couple fonctionnel (et un couple aux relations d'amour-haine) avec la Sibylle Quina, qui, elle, doit son surnom à une étrange capacité, issue du fond des âges : celle d'être également interprète des forces et des puissances à l'œuvre dans son monde immémorial, mais dont elle est trop partie prenante pour en comprendre le jeu autrement que par des intuitions mystérieuses et le traduire sous un autre langage que celui de l'oracle :
« Quina était pourtant la première à déceler une conduite étrange, un geste, un mot qui n'étaient pas prévus, un pas qui défiait l'équilibre, une décision laissée de côté, un raisonnement qui avait été combattu, et il en était résulté l'inattendu. L'impondérable dans les créatures s'expliquait pour elle par l'influence des esprits, favorables ou malins, mais venus en tout cas de l'au-delà. Grâce à une intuition très fine, elle pénétrait profondément les manifestations de la nature humaine ou simplement du milieu vital, ses éléments, ses causes et ses effets, et elle gagna rapidement une connaissance profonde de tous les rythmes de la conscience, de l'instinct, des forces telluriques qui se conjuguent dans le fatalisme de la continuité. Elle connaissait les hommes sans l'avoir jamais appris. Elle savait, une à une, quelles réactions correspondaient à tel type de personne en présence de telle situation. Elle devinait les pensées avant même que sa raison les ait découvertes. Un sourire la mettait sur ses gardes, de la même façon qu'une araignée tissant sa toile d'une feuille à l'autre d'un pied de mauve la décidait à faire étaler le grain sur l'aire, ou les épis de maïs égrenés encore humides du battage. Comme celui qui distingue de l'autre côté des montagnes si l'ombre qui monte est de fumée, de poussière ou de nuage ; comme celui qui dans la forêt reconnaît la trace d'un animal, à la saison de la chasse ou au temps des amours ; comme celui qui flaire dans le vent le péril, comme celui qui pressent dans l'atmosphère la confiance ou la trahison, ainsi elle vivait, intensément adaptée grâce à cette capacité primitive de défense, d'astuce, de prévision et de préconnaissance de la vie et des choses, que l'homme civilisé, réduit à vivre en troupeaux pacifiques, protégé par des conventions artificielles, perd petit à petit ou ne développe jamais complètement. Ainsi pouvait-elle aisément prendre un ascendant spirituel sur tous ceux pour qui ces dons innés ne faisaient que symboliser un pouvoir magique. On lui fit bientôt une réputation de voyante, de sorcière, qu'elle ne repoussa jamais complètement, bien qu'il lui répugnât d'être comparée à un quelconque exploiteur de naïvetés stupides. La vérité, c'est que Quina ne sut jamais à quel point sa condition spirituelle était puissante. Elle agit toujours sur un plan assez médiocre de vanité et de pure tendresse pour tout ce qui lui paraissait informe, créé dans un état temporaire d'imperfection, et cette tendresse était aussi grande que son mépris, car tout ce qu'elle aimait - créatures, formes, mystères, et la beauté elle-même - lui semblait décevant et froid à côté de ce qu'elle avait rêvé. L'amour est un état de lucidité et de clairvoyance. Celui qui aime est implacable ; et seules les âmes tièdes et indifférentes trouvent en elles-mêmes une justification aux misères de leur prochain et, en lui pardonnant, exigent leur propre pardon » (p.56-57).
Assurément, la narratrice - qui se dévoile ainsi elle-même en même temps que son objet - ne manque pas d'amour pour son personnage, car le lecteur est frappé par la distance qui sépare le portrait tout en contrastes de Quina d'une quelconque hagiographie ou du tableau naïf d'une paysannerie de pacotille à l'usage des nostalgiques urbains. Portraitiste « implacable », elle entre avec autant de sympathie dans les méandres des élans de générosité ou de tendresse de Quina, qu'elle se montre incisive et impitoyable dans le dévoilement de ses petitesses et de ses cruautés, et dans la dénonciation de ses fautes ou des limites de son intelligence. En tout cas jamais « tiède et indifférente », et éloignée de toute problématique du pardon - et s'interdisant à elle-même le pardon pour ce qui est, aux yeux d'une Quina, une trahison ?
Aussi bien pour Quina, qui voit ses collatéraux quitter la campagne, le problème est-il celui de l'héritage : elle-même vieille fille et sans enfants, Quina, avec sa lucidité proprement sibylline, se choisit deux héritiers symboliques, formant à leur tour un couple fonctionnel. D'un côté Custodio, l'enfant recueilli, plus ou moins débile et insaisissable, qui s'attache à elle pour partie (mais pour partie seulement) comme un petit animal à sa mère et se rêve en héritier bien concret de sa terre : un choix difficilement justifiable selon les canons du monde moderne, mais qui peut s'expliquer par l'intuition que ce Custodio, avec toutes ses défaillances, est l'emblème de l'enracinement fusionnel dans le monde dont Quina est la prophétesse, et peut-être aussi le dernier de ses proches sur qui s'exerce toute la puissance de sa magie. De l'autre côté, on retrouve Germa, en qui Quina pressent qu'elle pourrait avoir une héritière spirituelle initiée à ses mystères, si celle-ci acceptait de faire marche arrière, en quelque sorte, dans le mouvement familial de progrès qui l'arrache à la terre.
D'un côté comme de l'autre, Quina montre ainsi la profondeur et en même temps la limite de son intuition sibylline, car elle saisit instantanément ce qui, dans chaque être, est absolument essentiel à son point de vue, mais elle ne peut éviter l'échec de ses ambitions, par méconnaissance (ou ignorance volontaire) de tout ce qui, dans la complexité de la vie, peut contrarier ses rêves, et fait fatalement d'elle l'ultime rejeton stérile d'une famille qui n'est plus paysanne, et l'ultime détentrice d'une puissance immémoriale qui n'a plus place, dans le monde moderne, pour s'exercer sous la même forme. Ainsi y a-t-il de la part de Germa une forme de trahison, qui redouble l'abdication, par les collatéraux de Quina, de leur être paysan. Mais l'auteur suggère dans la dernière page l'unique possibilité d'une mutation salvatrice de la parole sibylline - possibilité fragile, à saisir ou à perdre, comme toutes les issues éventuelles au néant :
« Voici Germa, voici que le temps est venu pour elle de traduire la voix de sa sibylle. Mais peut-être son temps est-il improductif et néfaste et gardera-t-elle en réalité le silence, car qui est-elle pour être un peu plus que Quina et espérer que les temps nouveaux soient plus aptes à éclairer l'homme et à lui apporter la solution de lui-même ? Peut-être, en réalité, se figera-t-elle dans son incessant, lent ou vertigineux balancement, dans cette maison qu'elle habite fortuitement, et son histoire se fermera-t-elle hermétiquement sur le cercle des aspirations qu'elle n'aura pas su distinguer et accomplir, parce que justement il était trop tôt ou trop tard, parce qu'on ne comprend ou qu'on ne croit jamais assez, parce qu'on désire trop, et c'est tout le destin, parce que..., parce que... » (p.278).
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