03.11.2009
Cours L5 LM 35 #4
IV. STOÏCISME
A/ Principe
(revoir considérations générales, chap. précédent)
1° La nature est tout entière essentiellement rationnelle:
Nature universelle: forme un "cosmos" = un tout organisé, ordonné et finalisé par la raison :
tous les événements se produisant dans le monde sont déterminés par le principe de causalité; il n'y a aucune place pour le hasard; tout a une raison, et la somme de toutes les raisons (= de tous les rapports de cause à effet) constitue la Raison du monde;
dans la conception absolument immanentiste des stoïciens, cette raison universelle s'identifie au Dieu, qui est donc entièrement présent dans la nature comme sa raison, et la causalité exprime la volonté de Dieu, qui 'veut' tous les événements qui se produisent;
NB: cette conception d'une unique substance divine (= "hénothéisme") est compatible avec le polythéisme traditionnel (mythologie, cultes publics): les différents dieux de la conception traditionnelle sont interprétés comme des représentations figurées des différents aspects de la puissance divine.
En ce sens, ce sont les Stoïciens qui ont surtout développé la pratique de "l'allégorie", qui consiste à interpréter les récits comme des figurations narratives d'une vérité plus abstraite et profonde.
Nature humaine: homme défini comme animal rationnel = être animé, doué de raison
raison : capacité à connaître, à comprendre les enchaînements de cause à effet, et à découvrir l'ordre du monde en en dégageant le sens: aussi, en tant qu'instance productrice de sens dans un monde lui-même rationnel, la raison humaine est conçue comme un fragment de la raison universelle, c'est-à-dire de Dieu;
la nature veut que l'être se perfectionne, en ce qui est le plus essentiel de son être = sa raison: la fin (but) de l'homme = porter à son point de perfection sa raison;
d'où: entreprise systématique d'éradication des "passions" (=émotions), conçues comme des réactions non rationnelles aux événements;
tout le système des valeurs morales se rapporte à l'impératif de rationalité: ex. justice= rationalité dans les rapports à autrui; courage = rationalité face aux dangers; tempérance = rationalité face aux objets de désir: prudence = rationalité dans la prise de décision
2° Dynamique de l'oikeiôsis ("appropriation):
= Schéma d'analyse du comportement humain, visant à intégrer l'action humaine dans l'ordre du monde;
repose sur le principe naturaliste qui veut que la nature porte d'elle-même le sujet vers ce qui lui est "oikeion" = propre, approprié, conforme, convenable...; ainsi le sujet trouve-t-il en lui-même, de manière naturelle, les ressources de son plein accomplissement;
L'oikeiôsis se spécifie en deux aspects:
"Oikeiôsis personnelle":
Schéma de développement de l'individu, à partir des premières tendances de son être:
au début de la vie et pendant la petite enfance, comme tout être animé, l'homme recherche comme approprié ce qui est nécessaire à sa propre conservation (nourriture, chaleur, confort élémentaire, etc.)
puis, avec l'émergence de la raison ("age de raison", variable selon les auteurs: 7 à 14 ans), se produit une mutation intime de l'être: l'homme n'est plus seulement un animal parmi les autres, mais l'unique animal rationnel: son essence propre est d'être doué de raison, et son oikeiôsis évolue en conséquence: il doit comprendre que ce qui lui est approprié en tant qu'homme, ce n'est plus la conservation de son être vivant, mais le perfectionnement et la préservation de sa raison;
=> la philosophie lui apprend à privilégier en tout la rationalité de ses choix et de ses actions, même au détriment de son confort ou de sa conservation, dégradés comme "indifférents" (par opposition à la valeur absolue de la raison): ainsi est-il par exemple rationnel de sacrifier sa vie pour la défense de la liberté, plutôt que de continuer à vivre en se soumettant à la tyrannie et en collaborant avec elle. Même dans ce cas (extrême), le Sage n'a rien perdu de son "bonheur", dans la mesure où il a préservé l'intégrité de la seule chose qui ait de la valeur absolument, sa liberté et son honneur.
L'éradication des passions évoquée plus haut est l'étape essentielle du processus: par les passions, le sujet témoigne de son défaut de compréhension, en ce qu'il s'attache comme à de vraies valeurs aux objets qui sont en fait indifférents: ex. chagrin, crainte, plaisir, désir : font dépendre le bonheur et le malheur de l'homme de l'obtention ou non d'objets extérieurs à sa propre perfection intérieure, la seule chose qui dépende entièrement de lui; ce ne sont donc pas des réactions rationnelles.
Mais c'est une réalisation extrêmement difficile : le sage stoïcien existe (ce n'est pas un idéal impossible à atteindre), mais il est "rare comme le Phénix" (oiseau légendaire qui renaît de ses cendres, et dont il n'existe qu'un seul spécimen à la fois...)
"Oikeiôsis sociale":
De la même façon, un rapport d'appropriation naturelle lie l'individu aux autres hommes; le schéma se présente sous la forme d'un emboîtement de cercles concentriques, du plus proche (parenté immédiate) au plus éloigné (l'humanité entière), en passant par tous les cercles intermédiaires (village, communauté, cité, etc.);
L'oikeiôsis stoïcienne aboutit ainsi à reprendre le principe socratique et cynique du cosmopolitisme, mais à la différence de l'idée cynique, elle ne fait pas l'économie de tous les degrés intérmédiaires (entre l'individu et l'humanité entière), au contraire elle est subsume:
Elle place le souci de la cité (et donc la participation aux affaires publiques) au coeur de l'appropriation naturelle de l'homme; le rapport avec l'humanité est précisé par la comparaison des deux cités: l'homme appartient à la fois à la "petite cité" (= sa cité historique, ex. Rome, Athènes, etc.), et à la "grande cité" (= la cité universelle, formée par l'ensemble de l'humanité au sein de la nature), et les devoirs envers la seconde ne dispense pas des devoirs envers la première, au contraire: c'est aussi en remplissant ses devoirs dans sa cité que l'individu témoigne de son attachement à la communauté universelle de tous les êtres rationnels
(NB: Cette théorie sera reprise et adaptée par les penseurs chrétiens, opposant la "cité humaine" et la "cité de Dieu")
B/ Stoïcisme romain
1° République
Forte implantation du stoïcisme dans les milieux dirigeants conservateurs romains, aux 2è et 1er s. avant J.C.;
En particulier: 2è s. av. JC: dans le cercle des Scipions, autour du philosophe grec Panétius (source du traité de Cicéron, Des devoirs (De officiis) écrit en 44 av. J.C.): grande attention portée à la morale pratique, adaptée aux exigences de la vie publique romaine. On lui doit en particulier une théorie de la personnalité, conçue comme la synthèse de 4 aspects (appelés "personae" = masque de théâtre, puis par image "personne") -- théorie particulièrement bien adaptée à la complexité de la conscience que les Romains avaient d'eux-mêmes :
- dimension universelle: le fait d'être un être rationnel;
- dimension individuelle: caractère propre à chacun;
- dimension circonstancielle: appartenance à une époque, une société, un milieu, etc.;
- dimension volontaire: ce qu'on fait de soi par ses propres choix, notamment celui d'un type de vie et d'une carrière;
1er s. av. J.C.: dans le contexte de la crise politique et des guerres civiles: nombreuses oppositions stoïciennes à la prédominance de César; en particulier: figure exemplaire de Caton (dit "le Jeune", pour le distinguer de son arrière-grand-père "l'Ancien", ou "d'Utique" d'après la ville d'Afrique du Nord où il est mort) = défenseur acharné du Sénat contre César; après la défaite de son parti, a refusé de se soumettre à César et a préféré se suicider, conformément à l'idéal de rationalité stoïcien; est devenu tout de suite LA figure paradigmatique du Sage romain, pour toute la tradition ultérieure.
2° Empire
Sommairement, la tradition stoïcienne sous l'Empire oscille entre deux pôles :
-A la suite de l'exemple de Caton, persistance d'une tradition stoïcienne d'hostilité au régime impérial et d'opposition aux empereurs (plusieurs stoïciens ont été condamnés à mort pour menées séditieuses), idéalisant le régime républicain;
-Inversement, les Stoïciens ont pu s'accommoder du régime (jugé par lui-même indifférent) et tenter de jouer un rôle plus ou moins direct dans la direction des affaires, considérant qu'ils devaient mettre leur philosophie au service de la bonne marche de la société, tout particulièrement dans l'activité de conseiller du Prince;
Cette oscillation prolonge et renouvelle l'alternative classique, notamment développée par Platon, entre deux figures du pouvoir :
-Les mauvais empereurs incarnent la figure du Tyran, antithèse absolue du Sage, auquel le tyran est confronté dans de nombreux textes;
-Les bons empereurs sont rapprochés du modèle des Philosophes-rois de La République de Platon ("les cités seront heureuses quand les rois seront philosophes et quand les philosophes seront rois");
Le régime politique romain, et l'étendue de l'Empire à tout le monde connu ou presque, donnent ainsi à ce courant de réflexion grecque une actualité nouvelle et une pertinence particulière.
Dans ce contexte, la pratique philosophique prend deux formes particulières remarquables:
Institution de la direction de conscience, avec Sénèque (1er s. après J.C.): le philosophe accompagne par ses conseils et un suivi personnalisé le développement moral de son disciple; travail dont témoignent, pour la relation Sénèque-Néron, le traité De la clémence (vertu essentielle pour le futur empereur), et surtout les Lettres à Lucilius (haut fonctionnaire ami de Sénèque), correspondance entretenue pendant plusieurs années, dans laquelle Sénèque dirige l'effort de perfectionnement stoïcien de son ami, en fonction des circonstances de sa vie et par des exposés généraux ou de détail;
Avec Marc Aurèle: apparition de l'Empereur philosophe (marque l'aboutissement du processus d'adoption par Rome de la culture philosophique grecque) - pratique assidue de l'exercice spirituel conduit sur soi-même, sous la forme de la méditation personnelle consignée dans les "Pensées" (titre original : "A soi-même")
= recueil de courts textes (souvent pas plus de quelques lignes) très concentrés, en grec (= langue technique de la philosophie), dans lesquels l'Empereur s'exerce lui-même à former son jugement et à se rendre maître de ses dispositions morales, pour se conformer à l'idéal de perfection rationnelle;
même lorsque le propos paraît très général, l'auteur n'oublie jamais qu'il est l'Empereur: tous les aspects de sa réflexion se rattachent à la conscience qu'il a la charge du gouvernement de l'Empire, et qu'il lui incombe tout particulièrement non seulement d'être par lu-même un bon individu dépourvu de passions, mais d'incarner la rationalité à la tête dans le gouvernement mondial, faisant d'une certaine manière coïncider petite et grande cité; montre une attention particulière aux aspects qui touchent de près l'exercice du pouvoir absolu (maîtrise de la colère, contrôle de la puissance, attitude face à la flatterie, etc.)
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27.10.2009
Cours L5 LM 35 #3
Transition vers les trois prochains chapitres: présente sommairement les cadres de réflexion qui sont communs à l'essentiel du débat éthique à ces époques; il s'agit de cadres conceptuels qui se sont mis en place dès les tout débuts de l'époque hellénistique, et ont continué à structurer la réflexion
1° La problématique du "moi"
Dans l'Antiquité de manière générale, le moi n'est pas conçu en isolation de façon cartésienne (cf. 'cogito ergo sum'). Le sentiment de soi est davantage dépendant des interactions avec le monde extérieur et avec la collectivité à laquelle l'individu appartient.
Les institutions traditionnelles n'offrent pas les mêmes repères existentiels que leurs correspondants modernes:
Politique: ne propose pas de choix idéologique; l'engagement politique consiste, pour l'essentiel, à remplir les devoirs du "métier de citoyen" (Claude Nicolet), c'est-à-dire à participer aux activités et à assumer les fonctions qui assurent le fonctionnement de la vie publique.
Religion: à la différence des monothéismes, le polythéisme antique ne repose pas sur l'adhésion à des croyances, sur le mode de la foi, et déterminant un certain mode de vie: il se définit comme une "orthopraxie" (pratique correcte) et non comme une "orthodoxie" (croyance correcte): la religion ancienne consiste à accomplir correctement les rites qui garantissent le bon accord entre les dieux et la cité.
En outre, la conquête d'Alexandre a encore fragilisé l'engagement civique, en montrant que le cadre traditionnel de la cité grecque pouvait être dépassé.
Pour toutes ces raisons, l'époque hellénistique va se caractériser par un nouveau "souci de soi" (Michel Foucault):
Les individus, moins exclusivement préoccupés par l'activité civique, vont se tourner vers la philosophie pour développer un sens de soi plus intime et plus individuel, et pour cela la philosophie va apporter ce que n'apportent traditionnellement ni la politique ni la religion.
2° La philosophie comme "manière de vivre" (Pierre Hadot)
La philosophie hellénistique n'est pas seulement un ensemble de théories; ces théories sont toutes indissociables d'une certaine pratique de vie (jusque dans les aspects les plus concrets de l'existence: alimentation, habillement, etc.)
Le but visé est une transformation intime de soi, conformément aux principes de la philosophie choisie; cette transformation s'opère au moyen d' "exercices spirituels" (Hadot), impliquant à la fois théorie et pratique, dans les trois domaines de la physique, de la logique, de l'éthique.
3° Le paradigme du "Sage"
Les principes et les aspirations de chaque philosophie sont synthétisés dans une figure idéale = "le Sage" :
La figure du Sage représente la perfection humaine selon chaque philosophie, et incarne le bonheur promis par celle-ci (= aboutissement hellénistique de l'eudaimonia classique: perfection + bonheur)
Tout le débat hellénistique sur cette figure s'ordonne en fonction de ses caractéristiques essentielles:
apathie (absence d'émotions négatives) - ataraxie (tranquillité, absence de trouble) - indifférence aux accidents extérieurs à sa propre perfection
ces traits garantissent au Sage son autarcie (autosuffisance): la perfection du sage se suffit à elle-même pour atteindre au bonheur.
4° La centralité de la "Nature"
Dès le début de l'époque hellénistique, laNature s'impose comme le point de référence de tout le débat philosophique, partagé entre des attitudes contrastées à son égard:
- Les pensées tenant pour l'immanence affirment que la Nature, telle qu'elle est donnée dans l'expérience, comprend tout l'être, et suffit à tout, notamment pour l'homme ; inversement les tenants de la transcendance dénoncent les insuffisances de la Nature (pensée comme l'ordre du devenir, du changement, de la génération et de la corruption), qui ne peut en particulier pas garantir le bonheur: il faut alors se rapporter à un ordre de réalité supérieur (cf. théorie des "idées" de Platon);
- Les dogmatiques (terme non péjoratif) affirment que la Nature, suffisante et bien faite, fournit à l'homme les moyens d'accès à une parfaite connaissance du réel ; inversement les sceptiques maintiennent (avec des degrés divers selon les courants) le doute quant à la possibilité d'un tel savoir.
Les deux grandes écoles créées au début de l'époque hellénistiques, l'école épicurienne et l'école stoïcienne (chap. III et IV) se définissent comme naturalistes (pensée centrée sur la perfection et la suffisance de la nature), immanentistes et dogmatiques.
III. Epicurisme
A/ Eléments fondamentaux de doctrine
Doctrine caractérisée par sa très grande permanence: pratiquement pas de changements ni d'évolutions notables depuis sa constitution par Epicure.
1° Atomisme
Nature = atomes (="éléments indivisibles") en mouvement dans le vide infini; le hasard préside aux rencontres des atomes, dont la combinaison forme les agrégats constitutifs de tout ce qui existe.
L'univers abrite une pluralité de mondes analogues au nôtre: la Terre n'est pas l'unique monde.
Entre les mondes, il y a des espaces vides : les "intermondes" = lieux où vivent les dieux, où aucun mal ne les atteint: les dieux sont des êtres vivants, présents dans la nature, mais hors du monde des hommes, dont ils ne s'occupent pas du tout et avec lesquels ils n'ont aucun rapport. Pour les hommes, ils représentent ainsi le modèle de la perfection heureuse, que les hommes doivent s'efforcer d'imiter.
L'homme est, comme tous les autres êtres, un composé d'atomes, d'une complexité suffisante pour développer des facultés sensitives, intellectuelles, etc. Mais à sa mort, ce composé se détruit, et il ne reste rien de l'homme: la condition humaine est une mortalité absolue.
2° Plaisir
En tant que doctrine du plaisir, l'épicurisme est un "hédonisme" (< hédoné = plaisir); mais à la différence des autres hédonismes, l'épicurisme pose que le plus grand plaisir n'est pas autre chose que l'absence de douleur (définie comme plaisir "d'état", par opposition au plaisir "en mouvement" = la sensation de plaisir au sens ordinaire du terme)
L'homme doit suivre la "voix de la nature", qui exige, comme chez tous les vivants, la recherche du plaisir ainsi définie; les premiers mouvements naturels de tout être vivant poussent celui-ci à rechercher le plaisir et à éviter la douleur
Pour cela, l'épicurisme propose une méthode, constituée par:
- une hygiène de vie: un bon calcul des plaisirs et des douleurs permet d'obtenir le maximum de plaisir, en écartant les conduites qui peuvent être source de plaisir, mais aussi de douleurs supérieures;
- une thérapeutique permettant de compenser les douleurs inévitables par des plaisirs plus grands, de sorte que le soit en faveur du plaisir; dans cette optique il faut privilégier les plaisirs psychiques (de l'âme), qui sont par nature supérieurs aux affections du corps.
3° L'individu dans la société humaine
L'expérience montre que la participation aux affaires publiques est source de beaucoup plus de peines que de plaisirs: l'épicurisme prône le désengagement, au bénéfice du loisir (otium en latin)
Toutefois l'épicurien ne vit pas dans la solitude, mais dans une micro-société fondée sur les liens d'amitié: celle-ci apporte le plaisir (agréments de l'amitié) et aussi la sécurité (secours mutuel)
La sagesse épicurienne se veut facile à atteindre, par le biais d'un mode de vie simple et accessible à tous
Le modèle de bonheur proposé est constitué par le plaisir d'être vivant dans le temps limité de la vie (bornée par la mort, au delà de laquelle il n'y a rien)
Cette forme de plaisir est très différente de la vie du jouisseur à laquelle, de façon erronée ou volontairement polémique, a souvent été identifiée la vie épicurienne (cf. "les pourceaux d'Epicure"). Celle-ci est au contraire plutôt austère, retranchant de l'existence autant que possible tout ce qui peut être source de douleurs et de chagrin
Le but épicurien est résumé par la formule d'Epicure: le sage devient "comme un dieu parmi les hommes"
B/ L'épicurisme à Rome
1° Figures remarquables
(Déjà évoquée dans une note précédente: constitution d'une école épicurienne à Herculanum, sous la protection de Pison)
A la fin de l'époque républicaine, l'épicurisme est la philosophie brillamment défendue par poète Lucrèce (cf. plus bas)
Dans la société civile, elle est adoptée par des personnages de la haute société comme Atticus: homme d'affaires très riche, ami de Cicéron et d'autres grands personnages du temps, qui a toujours refusé de s'engager dans la carrière politique mais a mis ses ressources au service de ses amis, notamment dans les périodes les plus difficiles (a sauvé la vie de plusieurs adversaires de César pendant la guerre civile, en jouant de son influence personnelle); Atticus est aussi un 'intellectuel' de valeur, notamment commanditaire et superviseur d'une très importante édition de Platon. Son attitude illustre bien la façon dont l'épicurisme apporte un cadre théorique au choix de vivre en dehors de l'engagement politique, en privilégiant les valeurs de l'amitié, de la sagesse et du savoir.
De manière moins rigoureuse du point de vue philosophique, l'épicurisme est aussi présent dans l'entourage de César (cf. Pison, propriétaire de la Villa d'Herculanum): dans ce cas, il s'agit de personnages qui ne respectent pas le principe du désengagement, puisqu'ils participent activement à la vie politique; mais dans ce milieu l'épicurisme a pu séduire comme alternative à l'attachement conservateur au système politique traditionnel, lié plutôt au stoïcisme (cf. chapitre suivant)
Une nette sympathie pour l'épicurisme est également notable dans le cercle des jeunes poètes 'modernes' (les "poetae noui") = premiers représentants du lyrisme personnel à Rome: dans leur cas, la poésie est liée à un rapport conflictuel avec l'idéologie traditionnelle: refus de l'engagement politique, contestation des valeurs politiques, militaires et sociales; repli sur un microcosme d'amis; privilège accordé aux sentiments personnels contre les ambitions nationales, célébration de l'amour (identifié à la figure divine de Vénus = la déesse du plaisir).
=> Les attitudes des épicuriens romains peuvent être sensiblement diverses (notamment vis-à-vis de la question de l'engagement politique), mais il semble qu'ils aient en commun, à des degrés variables, une position critique (parfois ouvertement hostile, mais pas toujours) envers les valeurs traditionnelles de la société conservatrice et l'esprit "vieux Romain", qui se reconnaît davantage dans l'adhésion à l'école rivale des Stoïciens.
2° Lucrèce
C'est la figure la plus éminente de l'épicurisme romain, et le témoin le plus important après les fragments d'Epicure lui-même pour la connaissance de la doctrine. Sa biographie est presque totalement ignorée (sans doute parce qu'il n'a pas fait de politique, et donc pas laissé de traces historiques officielles); c'est en tout cas un contemporain de Cicéron (=première moitié du 1er s. avant J.C.)
Son oeuvre conservée: un long poème De la nature ("De rerum natura" = équivalent latin de grec "Peri Phuseôs"), en 6 chants d'environ 1000-1500 vers chacun (le poème a été édité par Cicéron, qui n'était pas épicurien et était même très hostile à l'épicurisme, mais avait Atticus pour meilleur ami, et a dû reconnaître et admirer la valeur de l'oeuvre de Lucrèce)
(Bonne édition française récente : par J. Kany-Turpin, GF-Flammarion: belle traduction, avec texte latin en regard.)
C'est l'oeuvre d'un propagandiste (sans connotation péjorative) passionné: deux prologues présentent Epicure comme un véritable héros sauvant l'humanité de l'ignorance et du malheur; cette orientation prend le contrepied de la suspicion traditionnelle à Rome envers les théories grecques, et témoigne au contraire de la reconnaissance accordée à celles-ci par certains Romains 'éclairés'.
Lucrèce propose une somme de la doctrine épicurienne, centrée sur la "physique", mais incluant toutes les implications de celle-ci dans les domaines de la connaissance et surtout de l'éthique: = synthèse globale exposant tout le système de pensée épicurien à destination du public romain, avec l'intention déclarée de convertir les esprits à cette vérité
Grande originalité: expression sous la forme de la poésie de style épique (vers hexamètres dactyliques = vers de l'épopée depuis Homère, originellement grecs, puis adoptés par les Romains aux III-IIe siècles)
Originalité par rapport à la tradition philosophique épicurienne: depuis Epicure, les épicuriens privilégient plutôt un mode d'expression prosaïque, peu soucieux d'élégance et de style;
Originalité pour les Romains: Lucrèce propose une oeuvre didactique suivant les canons esthétiques de la grande poésie épique nationale (épopée d'Ennius): c'est une manière d'intégrer la pensée épicurienne au patrimoine romain dans son expression la plus noble et la plus majestueuse.
Les six livres couvrent trois thèmes:
1-2: Exposition des principes de la physique atomiste: physique de l'univers
3-4: Nature de l'homme: constitution atomique, psychisme, mortalité
5-6: Physique du monde sublunaire (=notre Terre et son atmosphère): phénomènes atmosphériques, géologiques, etc; sociétés humaines
Ils traitent les principales questions dont dépendent le bonheur ou le malheur, de l'homme et des sociétés:
- Tout le savoir épicurien vise à combattre les deux peurs cardinales, qui se retrouvent à la racine des principales souffrances:
- crainte irrationnelle des dieux: entretenue par la croyance erronée selon laquelle les dieux se mêlent de la vie des hommes et interviennent dans le monde sublunaire (notamment par les manifestations physiques comme tremblements de terre, inondations, foudre, etc.); toutes ces croyances, réunies dans la mythologie traditionnelle, sont absolument fausses, et nourrissent des terreurs qui doivent être supprimées par une connaissance vraie de la nature des dieux, d'une part, et de la nature des phénomènes naturels, de l'autre;
= entreprise systématique de lutte contre la superstition;
à tort, l'épicurisme a souvent été présenté comme un athéisme; en fait, il reconnaît l'existence des dieux, mais nie leur intervention dans le monde des hommes;
dans la culture occidentale, Lucrèce a fourni beaucoup d'arguments à tous les adversaires des religions présentées comme des superstitions; en réaction, il a été systématiquement condamné par les religieux comme démolisseur de la religion...
- crainte également irrationnelle de la mort, et des Enfers (dans l'Antiquité: le lieu "sous terre" où vont toutes les âmes des défunts): puisque l'âme (principe de vie, de sensibilité et de réflexion de l'être humain) est absolument mortelle, il est absurde de se rendre malheureux par anticipation d'un destin d'après la mort.
- Au contraire, l'épicurisme propose de s'engager dans la recherche de la sagesse comme source unique de bonheur:
- sagesse individuelle: selon les grands principes de l'éthique épicurienne, prônant l'otium et la culture du plaisir en vue de la tranquillité
NB: dans le chant 4, Lucrèce développe en particulier l'analyse de l'amour comme passion dangereuse, source de maux inutiles et évitables ; il défend en conséquence le recours à la prostitution, comme mode simple de satisfaction physique sans engagement affectif...
Cet aspect de la théorie, qui a beaucoup choqué, est sans doute à l'origine de la calomnie forgée de toutes pièces par les auteurs chrétiens du bas-empire: Lucrèce lui-même, victime d'un amour malheureux, aurait recouru à la magie et serait mort, rendu fou par un philtre d'amour! Cette calomnie a été constamment colportée dans l'enseignement catholique, jusqu'au 20ème siècle, pour discréditer le poète 'impie' (pour ceux qui l'auraient vu: il y est fait allusion dans un film italien sorti il y a quelques années, avec un professeur de latin comme personnage principal, 'Un coeur ailleurs' - lien -)
- sagesse collective : la sécurité et le bonheur des sociétés sont assurés par la justice; celle-ci, comme toutes les vertus, n'a pas de valeur absolue, mais pour autant qu'elle est source de plaisir et de tranquillité. Les sociétés humaines sont fondées sur une sorte de contrat social, par lequel les individus s'engagent à ne pas se nuire mutuellement, mais à vivre ensemble en paix: c'est un accord qui garantit à tous les conditions d'une vie heureuse, donc au bénéfice de tous.
Conclusion:
L'oeuvre de Lucrèce témoigne de l'importance prise par une pensée grecque dans la culture romaine de la fin de la République, en tout cas dans la haute société cultivée.
Elle témoigne aussi de l'impact et de la séduction qu'a pu avoir la doctrine épicurienne, comme tentative de réponse à la crise contemporaine de toutes les valeurs et de toutes les institutions traditionnelles, dans le siècle où la République connaît plusieurs guerres civiles particulièrement sanglantes.
Elle s'est imposée comme l'un des principaux vecteurs de connaissance de l'épicurisme dans le monde romain, et ensuite en occident.
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Cours L5 LM 35 #2
II. La "sapientia" romaine entre tradition et hellénisation
La culture romaine traditionnelle n'offrait pas un environnement analogue à celui qui a déterminé l'évolution de la notion grecque de "sophia" dans l'Athènes démocratique (cf cours précédent). Les termes correspondant en latin à ceux grecs de sophos et sophia sont sapiens et sapientia, comportant l'idée du "savoir" et en particulier du "savoir faire", "savoir agir" (comme il faut). Dans la tradition républicaine romaine, ils dénotent un modèle d'éminence sociale et d'excellence politique, qui sera, mais dans un second temps, enrichi par l'apport de la confrontation avec la culture grecque, dans le contexte de l'expansion impériale de Rome.
1° La tradition politique républicaine
On considère uniquement ici les aspects qui jouent un rôle dans la détermination et l'évolution de la notion de "sapientia", en soulignant en particulier tout ce qui diffère des éléments grecs examinés précédemment.
- Une société inégalitaire:
La société romaine non seulement accepte l'inégalité entre les citoyens, mais la consacre par l'institution du cens (census) : classement hiérarchisé des individus selon le montant de leur patrimoine; le cens définit ainsi, pour les possédants, 5 classes par ordre décroissant de richesse, et rejette dans une dernière division "hors classe" tous les "prolétaires" (= ceux qui ont pour seule richesse leur descendance, proles). Cette classification de la société est d'origine militaire: elle organise l'armée en différents corps selon la richesse, car originellement les soldats finançaient eux-mêmes leur équipement, qui pouvait être très onéreux. Les citoyens les plus riches, ceux qui ont le plus de biens à défendre, sont aussi ceux qui sont les plus exposés à la guerre, car la première classe censitaire comprend la cavalerie et les fantassins cuirassés de première ligne : en contrepartie, l'organisation politique leur reconnaît une prééminence de classe.
- Un régime non démocratique:
La prééminence de l'aristocratie constituant la première classe censitaire est inscrite dans la constitution politique. Certes, le régime est républicain, c'est-à-dire que l'Etat est "la chose du peuple" (res publica) au sens où il n'est pas la propriété d'un roi, et la souveraineté du peuple (entendu comme le corps de l'ensemble des citoyens, et non pas seulement le "petit peuple") s'exprime dans les votes et élections. Cependant, ces votes se font par groupes, les "centuries" composant les classes censitaires, dont les effectifs ne sont pas du tout homogènes: la première classe censitaire, très restreinte en nombre d'individus, détient plus de la moitié du nombre total de centuries (98 sur 193): elle détient donc de facto la majorité absolue des voix dans les élections. Comme les membres actifs de cette élite se retrouvent au Sénat, les historiens définissent ce régime comme une "république sénatoriale".
- Expansion et intégration:
L'histoire de Rome est marquée par l'expansion territoriale, mais avec une tendance forte à l'intégration civique, selon deux axes:
- En Italie: l'Etat romain s'est progressivement étendu à l'ensemble de la Péninsule, mouvement qui n'est achevé qu'au début du 1er siècle avant JC, à l'issue de la "guerre sociale" (guerre de Rome contre ses alliés, socii, c'est-à-dire les différentes cités italiennes qui, bien que soumises à Rome, ne jouissaient pas du droit de cité romain). C'est seulement alors que tout le pays est unifié, sous le même régime de citoyenneté. Mais il faut noter que d'emblée ce processus d'unification prend le contrepied des cités-Etats grecques, repliées sur leur petit territoire et n'élargissant pas leur assise citoyenne.
- Hors d'Italie: Rome conquiert progressivement l'ensemble du bassin méditerranéen, entre le 3ème et la fin du 1er s. av. JC, réduisant les pays vaincus en "provinces" (cf. cours précédent). Mais la tendance va être aussi à l'intégration progressive des provinciaux, en aménageant les statuts particuliers aux provinces, jusqu'à l'édit de l'empereur Caracalla (début du 3eme s. après JC) qui conférera la citoyenneté romaine à l'ensemble des hommes libres de tout l'Empire.
La même capacité à intégrer l'étranger à Rome se manifeste également dans la confrontation avec la culture grecque classique et hellénistique.
2° Confrontation de deux modèles
Indépendamment de la culture grecque, la Rome républicaine possède son propre modèle d'excellence, adapté à sa société et à son régime politique:
- Le modèle du sapiens traditionnel:
Traditionnellement la sapientia est reconnue à "l'homme de bien" (uir bonus) qui se distingue particulièrement par son éminence sociale et l'excellence de son action politique. C'est toujours un aristocrate, membre de l'ordre sénatorial, qui appuie son prestige et son pouvoir sur un système de valeurs à trois éléments, caractéristiques de la tradition républicaine:
- Auctoritas : l'autorité dont jouit un individu (ou un corps, comme le Sénat), alimentée par la reconnaissance de son éminence et de ses mérites, et qui dispose d'une grande force d'action par l'influence qu'elle exerce;
- Ius : La connaissance du droit, originellement privilège d'une caste très étroite (rois et prêtres) et d'accès public depuis le 5ème s. av. JC (publication de la loi "des XII tables") est indispensable en politique, du fait de l'intrication constante du politique et du judiciaire (très nombreux procès à caractère ou à connotation politique), et plus généralement, le recours aux tribunaux est très fréquent à Rome. Mais le droit romain est très compliqué, sa connaissance suppose un apprentissage spécifique et est pratiquement réservée aux membres de l'élite, qui peuvent ainsi se servir du droit en politique et assister leurs concitoyens en se ménageant par là-même leur reconnaissance;
- Mos maiorum (la tradition des ancêtres): cadre de référence obligé de la réflexion romaine traditionnelle, qui rapporte tout à l'ensemble, consacré par le temps, des coutumes, des lois, des exemples historiques et des manières d'être et d'agir traditionnelles; l'esprit romain ne nourrit pas d'idéal de progrès, mais au contraire entretient le mythe d'une perfection initialement donnée et ensuite confirmée par l'expérience, que les générations successives ont le devoir de conserver, d'imiter et de transmettre.
Dans ce contexte, l'aristocrate éminent peut revendiquer la sapientia s'il sait à la fois s'acquérir une autorité personnelle forte et en faire bon usage, pour lui-même et pour la collectivité; s'il maîtrise le droit, contribue au bon développement de la législation et intervient avec succès dans les procès; et incarne dans sa personne et sa conduite les valeurs exemplaires de la tradition nationale (en général déjà illustrées par ses propres ancêtres). Dans la préface de son traité sur la vieillesse mettant en scène le personnage historique de Caton l'Ancien (ayant vécu entre le milieu du 3ème et le milieu du 2ème s. av. JC), Cicéron souligne que le personnage a été ainsi qualifié parce qu'il illustrait un modèle d'excellence de cet ordre, et non pas dans le sens qu'a achevé de prendre au 1er s. av. JC la notion romaine sous l'influence de la philosophie grecque.
- Le choc des cultures:
Il est particulièrement mis en scène à l'occasion d'un épisode historique précis: l'ambassade des philosophes athéniens à Rome en 155 av. JC.
A cette date, Athènes en conflit avec une petite cité voisine (contestation de frontière) et mécontente de l'arbitrage rendu par la justice grecque en faveur de cette cité, a délégué une ambassade pour faire appel du jugement auprès des tribunaux romains. Ce seul acte montre déjà l'importance prise par Rome sur la scène mondiale, puisque ce qui était la plus importante cité de la Grèce classique en appelle à son jugement comme à un tribunal d'appel international.
La composition de l'ambassade est aussi révélatrice. Dans l'Antiquité, il n'existe pas de corps diplomatique professionnel; les cités délèguent à leur choix pour des missions précises des personnages éminents pour défendre leurs intérêts ou les représenter à l'étranger. Dans le cas présent, Athènes choisit les chefs des trois principales écoles philosophiques du temps (école platonicienne, école aristotélicienne, école stoïcienne): ce choix témoigne de l'importance prise par les écoles en tant qu'institutions, et de l'autorité morale détenue par leurs grands maîtres.
L'événement a alors été créé par l'intervention du philosophe Carnéade, chef de l'école platonicienne (l'Académie). Celui-ci ne s'est pas contenté de plaider la cause juridique d'Athènes devant le Sénat romain, il a occupé la tribune ainsi offerte pour donner aux sénateurs une leçon de philosophie dans l'esprit de son école. Ce fait marque au moins symboliquement l'émergence en grandes pompes de la philosophie grecque dans le débat public romain.
Devant ce public nouveau, Carnéade a donc developpé une "antilogie" : argumentation contradictoire (deux discours opposés, "pour" suivi d'un "contre") sur le thème de la justice (raison de sa venue à Rome en qualité d'ambassadeur). Dans le premier discours, il a soutenu le caractère naturel de la justice et sa manifestation dans les institutions régulatrices de la marche du monde et des affaires humaines: à ce titre, l'Empire romain apparaît comme un pouvoir destiné à imposer la justice dans un monde naturellement constitué pour l'accueillir. Dans le second discours, au contraire, il a dénoncé le travestissement en justice de ce qui est en fait la loi du plus fort, véritable ressort de la vie des hommes et des sociétés: la justice est un idéal étranger à la pratique humaine effective, dans une nature par elle-même dépourvue de toute détermination morale; à ce titre, les Romains sont seulement des conquérants victorieux, qui imposent leur loi aux vaincus pour leur propre bénéfice, et font croire à la justice pour s'assurer une domination paisible.
En tout cas, la prestation de Carnéade a eu aussitôt un énorme retentissement, les Romains n'étant pas habitués à ce type de discours alliant procédure rhétorique (antilogie) et réflexion philosophique (sur la justice). Beaucoup (de jeunes, notamment) ont été enthousiasmés par cette façon tout à fait nouvelle d'appréhender l'action publique, et beaucoup d'autres horrifiés par la menace que cette façon représentait pour les pratiques et les valeurs traditionnelles. D'ailleurs, le même Caton l'Ancien s'est empressé de faire donner satisfaction aux ambassadeurs athéniens, explicitement au motif qu'il importait de renvoyer chez eux ces trouble-fêtes semant de mauvaises idées dans la tête des jeunes gens et les détournant de la tradition romaine.
Quoi qu'il en soit, si cette ambassade n'est pas historiquement le premier contact de Rome avec la réflexion philosophico-politique grecque, elle marque une étape et fait bien ressortir les enjeux de la confrontation. Les esprits romains vont être partagés entre fascination et répulsion: mesurant d'un côté la puissance de contestation et de remise en cause du système traditionnel que recèle ce type d'activité intellectuelle, et d'un autre côté, désireux d'acquérir pour eux-mêmes de nouvelles ressources de réflexion qui peuvent aussi être mises au service du pouvoir romain et de ses détenteurs. Tout l'effort de l'élite sociale et intellectuelle de Rome va dès lors consister à acclimater l'héritage culturel grec en l'adaptant aux modèles traditionnels qu'il permettra de consolider et d'enrichir.
3° L'hellénisation de Rome
On désigne ainsi le phénomène très général d'acculturation intervenu à la suite de la conquête romaine des monarchies hellénistiques.
- Le butin de la conquête:
D'emblée, cette conquête a entraîné l'importation massive d'éléments grecs à Rome, au titre de butin de guerre: importation d'objets (oeuvres d'art, statues cultuelles -- mais aussi livres et bibliothèques entières, ainsi celle du roi Persée de Macédoine, devenue propriété du général Paul-Emile, soucieux de donner une éducation intellectuelle grecque à ses fils dont le futur Scipion), mais aussi importation d'hommes au statut d'otages ou d'esclaves, notamment de nombreux pédagogues, intellectuels, savants, etc., qui vont continuer à exercer leurs talents à Rome au service de l'élite romaine.
- Développement d'une double culture:
De manière plus pacifique, l'élite romaine va progressivement doubler ses propres pratiques culturelles traditionnelles d'un pendant grec complémentaire:
- Se développe le bilinguisme latin-grec, à peu près généralisé dans la haute société au 1er siècle av. JC, qui permet l'accès aux trésors de la culture grecque, oralement (dans l'enseignement et la fréquentation des intellectuels grecs) et par la lecture des oeuvres à la fois classiques et contemporaines;
- L'éducation des jeunes de la haute société se dédouble également: d'abord l'éducation traditionnelle du futur dirigeant, qui s'attache à un grand homme public pour apprendre à ses côtés, en le regardant faire, en recueillant ses conseils, et en l'imitant, selon ce que la tradition appelle le "tirocinium fori" : transposition sur le forum comme espace par excellence de la vie politique de la formation initiale de la "jeune recrue" (tiro) faisant ses classes dans l'armée; puis, en complément, cursus d'études grecques, notamment par le voyage d'études dans le monde grec, auprès des écoles célèbres, où le jeune Romain suit en grec la même formation que les jeunes grecs ses camarades.
- L'entourage des grands hommes publics s'ouvre aussi volontiers à tout un éventail de conseillers, de maîtres, d'intellectuels grecs, qui contribuent de diverses manières à "helléniser" les milieux dirigeants. Deux exemples particulièrement nets:
Au 2ème s. av. JC, le cercle dit "de Scipion" (ou "des Scipions") constitué autour de la figure éminente du vainqueur de Carthage et de Numance, sur le modèle des cours royales hellénistiques, et qui a rassemblé certains des plus grands esprits grecs contemporains, en particulier l'historien Polybe et le philosophe stoïcien Panaïtios (nom latinisé par la tradition en Panétius), lesquels ont écrit et enseigné en grec, et contribué de façon notable à enrichir la réflexion romaine par l'adaptation aux réalités romaines des concepts grecs.
Au 1er s. av. JC, l'école de philosophie épicurienne installée et entretenue par l'homme politique Pison (contemporain et ennemi personnel de Cicéron) dans sa villa d'Herculanum, et qui a contribué au rayonnement de l'épicurisme italien (sous l'impulsion du maître Philodème de Gadara); les ruines de cette villa, et d'importants débris de la bibliothèque de recherche ("papyri d'Herculanum"), ont été retrouvés sous la lave volcanique qui les avait recouverts au moment de la destruction de la cité par l'éruption du Vésuve en 79 après JC, qui a simultanément détruit Pompéi.
Les divers aspects de cette acculturation concourent à des échanges entre les deux cultures:
Beaucoup de penseurs grecs vont trouver auprès des dirigeants romains un nouveau public avide de connaissances et d'apprentissages pouvant être utiles, pas seulement comme loisirs, mais aussi pour enrichir par la réflexion leur propre action, notamment en lui donnant une nouvelle assise éthique; ils vont en ce sens faire effort pour analyser en termes grecs les réalités romaines, et conjointement développer leurs réflexions en les adaptant à ce nouveau contexte, tout en poursuivant leur mission de formation et d'enseignement. Pour exemple, l'historien grec Polybe mentionné plus haut a analysé la constitution politique romaine selon les concepts de la philosophie politique grecque, et estimé que cette constitution, alliant un élément démocratique (souveraineté du peuple), un élément aristocratique (autorité du Sénat) et un élément monarchique (pouvoir du consul), équilibrait les trois formes de régime connues des Grecs, "constitution mixte" donc ayant le bénéfice, inconnu des cités grecques, de la stabilité apportée par l'action de contrôle qu'exerce chaque forme de pouvoir sur les deux autres.
De leur côté les Romains vont d'abord contribuer largement à la conservation et à la transmission de l'héritage culturel grec dans le monde antique, et certains d'entre eux vont même le prolonger et l'enrichir par leur propre activité: ainsi l'empereur romain Marc Aurèle est-il, par la rédaction de ses Pensées (en grec), de plein droit l'un des plus éminents représentants du stoïcisme d'époque impériale.
Enfin, au premier siècle avant JC, on voit apparaître une philosophie romaine autonome, produite par des Romains en langue latine, bien sûr directement inspirée par la philosophie grecque et s'inscrivant dans sa continuité, mais ayant sa propre originalité par rapport à la culture grecque. On y reviendra dans les chapitres suivants. Cette philosophie latine, dans la suite de l'histoire, a beaucoup contribué à nourrir la culture occidentale postérieure à la fin de l'Empire romain. Il faut aussi noter que c'est souvent par elle que l'on connaît beaucoup d'aspects de la tradition grecque d'époque hellénistique, dont les textes originaux ont souvent complètement disparu.
En tout cas, au premier siècle av. JC, la "sapientia" romaine s'est considérablement modifiée, mais sans perdre toutes ses caractéristiques originelles. Les esprits romains cultivés peuvent penser, en grec comme en latin, "la sagesse" dans les mêmes termes que le fait la tradition philosophique grecque, mais le plus souvent, ils la considèrent inscrite dans le contexte de la vie romaine, avec toutes ses déterminations sociales et politiques. L'éminence traditionnelle (évoquée plus haut) demeure souvent comme base, parce qu'une société hiérarchisée comme la société romaine peut difficilement penser l'excellence hors de tout cadre hiérarchique et de l'ensemble de droits et de devoirs que ce cadre impose; mais à cette éminence viennent s'ajouter, de façon indissociable, les qualités morales personnelles que la philosophie grecque a consacrées dans l'idéal de la sophia, et dont le souci est développé dans l'éducation et la formation personnelle en grec et en latin par l'acquisition de l'héritage culturel grec, mis alors au service de Rome. A l'époque de Cicéron, comme on l'a vu, il faut une explication spécifique pour rendre à "sapiens" son sens primitif dénué d'influences grecques, tant il est devenu habituel de penser le terme en lui attachant les caractères du concept philosophique grec de "sophos".
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22.10.2009
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13.10.2009
Cours L5 LM 35 #1
Documents distribués au 1er cours :
000-Charte L5LM35 LA 2009-10.doc
002 - L5LM35LA chronologie.rtf
Les éléments d'histoire présentés en cours peuvent être précisés et complétés grâce à deux synthèses commodes, avec une riche illustration:
Partie grecque: R. Morkot, Atlas de la Grèce antique, Autrement;
Partie romaine: Ch. Scarre, Atlas de la Rome antique, Autrement;
(Les éditions originales, en langue anglaise, sont : The Penguin historical atlas of ancient Greece, 1996 / The Penguin historical atlas of ancient Rome, 1995, Penguin).
I. La notion grecque de "sophia"
1° Cadre historique (cf. document - chronologie)
Epoques archaïque et classique :
Le "monde grec" comprend non seulement la Grèce continentale et les îles grecques, mais aussi les territoires d'implantation et de culture grecques en occident (Sicile et "Grande Grèce" = Italie du Sud), ainsi que l'Asie Mineure (zone côtière de la Turquie et du Moyen Orient) ;
=Monde politiquement éclaté en une multitude de "cités-Etats" (sg. polis, plr. poleis), de taille restreinte, autonomes, avec des régimes politiques divers, et en rivalité les unes avec les autres;
(Petit complément: cet éclatement est en bonne partie le résultat du processus de "colonisation", à ne pas confondre avec son homonyme moderne: dans le monde grec, il s'agissait, pour une cité (la "métropole" = cité-mère), d'envoyer une fraction de sa propre population fonder ailleurs, éventuellement très loin, une nouvelle cité (la colonie) qui devient à son tour une cité-Etat autonome, même si elle peut garder des rapports privilégiés d'alliance, d'échanges et de bonne entente avec sa métropole, qui de toute façon ne la domine pas.)
Epoque classique (5e-4e s. av. JC) : "âge d'or" d'Athènes (cité démocratique), en rivalité avec Sparte (cité oligarchique), aboutissant à la Guerre du Péloponnèse (dernier tiers du 5e siècle av. JC) qui laisse Athènes exsangue et profondément divisée (la défaite face à Sparte entraîne un coup d'Etat instaurant pendant les dernières années du siècle une sanglante oligarchie; après le rétablissement de la démocratie, le régime est miné par les dissensions internes et la crise à la fois politique, économique et sociale).
(Précision: cet "âge d'or" athénien est caractérisé -- et matériellement alimenté -- par la prééminence qu'Athènes s'est acquise sur d'autres cités, au sein de "ligues" constitutives de ce que les historiens décrivent comme un impérialisme athénien; de fait, Athènes a ainsi exercé pendant quelques décennies un pouvoir parfois très brutal sur les cités en question, assorti d'exploitation financière nécessaire à l'entretien de la flotte de guerre et aux grands travaux d'Athènes (Parthénon notamment); toutefois, ce système n'a jamais fait d'Athènes la "capitale" d'un pays unifié (comme Rome en Italie) et a d'ailleurs toujours été fortement critiqué et contesté, tant de l'extérieur par les cités rivales, que de l'intérieur par certains de ces alliés, comme une violation inadmissible de la liberté des cités grecques les unes par rapport aux autres.)
La fin de l'époque classique voit se préciser la menace de la Macédoine, jouant de l'affaiblissement des cités grecques paralysées par leurs conflits: d'abord Philippe II, puis (surtout) son fils Alexandre, qui lancera une immense entreprise de conquête, en incorporant beaucoup de Grecs à ses troupes : en quelques années, Alexandre unifie sous son seul pouvoir toute la moitié orientale du bassin méditerranéen, depuis l'Egypte jusqu'aux frontières de l'Inde; les cités du monde grec conservent leurs structures, mais perdent de fait leur autonomie;
Epoque hellénistique (3e-1er av. JC):
"Hellénistique" = terme formé par les historiens modernes pour distinguer cette période de celle de l'hellénisme classique.
L'unité de l'empire d'Alexandre ne survit pas à la mort de son fondateur ne laissant pas d'héritier légitime: il est aussitôt partagé entre ses successeurs (ses principaux généraux) qui constituent des monarchies recoupant plus ou moins les grandes aires historiques antérieures à la conquête: chacun de ces royaumes sera dirigé par une dynastie d'origine gréco-macédonienne (et pas du tout indigène), parlant grec, et assurant le mantien et la diffusion de la culture grecque, notamment dans de grands centres d'intense activité culturelle qui rayonnent dans tout le monde antique (par exemple Alexandrie en Egypte).
Epoque romaine (jusqu'au 2e s. après JC, dans le cadre de ce cours) :
A partir du 3e s. av. JC, et surtout au 2e et 1er s. av., Rome commence à s'étendre par la conquête hors des frontières de l'Italie: d'abord dans la partie occidentale du bassin méditerranéen, puis dans la partie orientale, au détriment des monarchies hellénistiques, qui finissent par tomber toutes les unes après les autres (dernière: Egypte, fin du 1er s. av. JC);
Les Romains de cette époque désigne par le terme d' "empire" (lat. imperium= pouvoir souverain) la domination exercée par Rome sur ses conquêtes extérieures, pays alors réduits au rang de "provinces", dépourvues de toute autonomie par rapport au pouvoir central de Rome délégué à un gouverneur romain.
(Ne pas confondre cet emploi du terme avec celui d'Empire pour désigner le régime de type monarchique qui se met en place à Rome même à partir d'Auguste, héritier de César, par contraste avec le régime antérieur de la République.)
2° La "sophia" comme compétence: évolution de la notion
En grec, la notion générale, non spécialisée, est celle de compétence - supposant savoir et capacité d'application - indépendamment du domaine d'exercice: un cordonnier peut être qualifié de "sophos" pour autant qu'il sait faire de bonnes chaussures;
(NB: Ceci explique la récurrence des exemples empruntés au monde des techniques (le cordonnier, le marin, le maçon, etc.) dans les dialogues de Platon, s'agissant de réflexions "philosophiques" sur les vertus, etc.: parlant de la sophia, Platon illustre le propos avec des exemples aussi immédiatement pertinents pour ses contemporains qu'ils peuvent être déroutants pour les modernes.)
Dès l'époque archaïque, le terme prend un relief particulier dans le champ politique: les "7 Sages" du Monde grec sont surtout distingués par leur activité de législateurs, manifestant une compétence dans l'organisation du corps civique et l'invention des lois, dont le résultat est la paix intérieure et la bonne marche de la cité;
Dans l'Athènes classique, la notion de compétence politique va prendre une importance extrême, en raison des exigences particulières au régime démocratique imposant la participation de tous les citoyens à tous les aspects de la vie politique (délibération, législation, activités militaires, justice, finances, etc.): d'un point de vue institutionnel, le seul statut de citoyen donne le droit, et souvent impose le devoir, d'exercer des fonctions vitales pour la collectivité; se pose donc le problème de la compétence de ceux qui remplissent ces fonctions.
- La réponse traditionnelle à ce problème est un a priori idéologique (indissociable du principe démocratique): tout citoyen, en tant que citoyen, est a priori compétent pour gérer les affaires de la cité;
- L'insuffisance manifeste de cette première réponse a favorisé l'émergence et l'épanouissement d'une réponse à la fois originale et très importante dans l'histoire occidentale: celle des "sophistes" (littéralement, "spécialistes de la sophia"): il s'agit d'étrangers venus à Athènes au 5e s. av. JC offrir leurs services de professionnels, ambitionnant d'enseigner aux citoyens athéniens les moyens d'accéder à la sophia entendue précisément compétence politique, et par elle d'atteindre à l' "excellence" dans l'exercice de leur pouvoir (= gr. aretè = le terme qui désignera la vertu dans le domaine strictement philosophique).
Les sophistes sont à ce titre les inventeurs de l'enseignement supérieur (inexistant par ailleurs dans le monde grec) et les promoteurs d'un enseignement supérieur constitué par une discipline intellectuelle: la compétence proposée par les sophistes est exactement "formatée" pour satisfaire aux exigences de la démocratie athénienne, où le succès dépend de la capacité à persuader ses concitoyens (dans les élections, les délibérations, etc.) : elle s'appuie donc essentiellement sur la maîtrise de la rhétorique, discipline spécifiquement développée par les sophistes comme art de la parole visant à persuader. L'aretè se définit alors comme l'excellence-prééminence de celui qui a su imposer sa personne et ses vues à ses concitoyens en les persuadant dans le débat politique.
- Mais les deux réponses (traditionnelle et sophistique) sont la cible de la critique originale et personnelle de Socrate, qui ne cesse d'interroger les supposés détenteurs de la sophia-compétence sur les fondements de cette compétence: il ressort de cette critique systématique que la réponse traditionnelle ne garantit aucune forme de compétence, tandis que la réponse sophistique engage sur une mauvaise voie: en soi, la rhétorique n'est pas forcément mauvaise, mais l'orientation sophistique substitue à la recherche du vrai la culture de l'apparence (seule nécessaire pour persuader) et au pire, elle fournit des armes aux ambitieux qui cherchent à tromper pour l'emporter sur les autres: c'est en particulier le cas de jeunes brillants, issus des plus grandes familles athéniennes, qui cherchent à exploiter les ressources du régime démocratique au profit de leur soif de pouvoir personnel.
En conséquence, Socrate définit l'idéal de la "philo-sophia" = recherche (peut-être jamais aboutie) de la 'vraie' compétence, c'est-à-dire de la compétence garantie par la connaissance du vrai et du bien, seuls fondements possibles pour une vie harmonieuse, aussi bien pour l'individu lui-même que pour la collectivité; ainsi, la notion de "sophia" prend une dimension beaucoup plus large qu'auparavant: la compétence politique dans le système démocratique, objet premier de l'enquête, est absorbée dans l'exigence d'un savoir rationnel assurant le bonheur aussi bien de l'individu que de la collectivité -- d'où le sens de "sagesse"; parallèlement, l'aretè s'accède au sens de "vertu" comme excellence morale, dont les aretai (pluriel) spécifiques détaillent le contenu (courage, tempérance, justice, prudence): le courage est la connaissance exacte dans l'ordre des choses à redouter, la justice la connaissance exacte dans l'ordre des récompenses et des châtiments, etc.
La réponse sophistique d'une part, la démarche critique de Socrate d'autre part, vont ensuite avoir leurs prolongements, dès la fin de l'époque classique et à l'époque hellénistique, par un phénomène d'institutionalisation: création des "écoles" (d'un côté, de rhétorique, de l'autre, de philosophie, rivales entre elles), qui sont des institutions à part entière (avec leurs biens, leurs réglements, leurs cursus, leur personnel, etc.) ayant en commun une même ambition: former par un enseignement supérieur spécifique les futurs dirigeants politiques; pour exemple de la fin de l'époque classique, la rivalité entre l'école de rhétorique d'Isocrate, et l'école philosophique de Platon (dont le Phèdre constitue le 'trac' publicitaire, attaquant Isocrate sous le masque de Lysias).
De fait, la plupart des dirigeants grecs (et plus tard, romains) sont passés par l'une ou l'autre (voire plusieurs) de ces écoles, qui ont ainsi diffusé les problématiques rhétoriques et philosophiques dans toute la vie politique de l'antiquité.
L'époque hellénistique voit ainsi l'âge d'or des écoles, en général protégées par les monarques hellénistiques et les élites locales. On reviendra plus tard sur leur détail. Dans les écoles de la tradition philosophique, la définition de la sophia comme sagesse personnelle est en outre confortée par le contexte politique de l'époque: la confiscation du (vrai) pouvoir par les souverains et leurs cours a pour effet de détacher (en partie) l'individu des enjeux étroitement politiques de la vie dans les cités, et d'accroître les préoccupations de développement personnel de l'individu, indépendamment de l'appartenance au corps civique. Le discours philosophique lui-même acquiert une autonomie par rapport à la politique et accède à une dimension plus évidemment universelle qu'auparavant (cela se voit encore aujourd'hui, où les philosophies d'époque hellénistique nous "parlent" plus immédiatement que leurs antécédents classiques, davantage ancrés dans le contexte spécifique des cités-Etats grecques).
Ce phénomène d' "universalisation" facilitera aussi la reprise de l'héritage grec par les conquérants romains (cf. cours suivant).
NB: Les écoles proprement dites ne couvrent pas tout le champ de la réflexion et de la pratique philosophique; certains courants de pensée se sont caractérisés, justement, par le rejet du modèle institutionnel, et une démarche indépendante, même contestataire, de toute institution: c'est le cas en particulier des Cyniques, mais sur lesquels on ne s'attardera pas quel qu'en soit l'intérêt propre. Noter seulement que l'hostilité de ces courants témoigne par elle-même de l'importance prise par les écoles en tant qu'institutions, puisqu'elles deviennent des cibles privilégiées. Quoi qu'il en soit, le nouveau sens pris par la notion de sophia demeure le socle commun à toute la réflexion: sagesse comme compétence dans tous les aspects de la vie, fondée sur un savoir spécifique qui garantit l'excellence morale (aretè).
3° "Sophia" et "éthique"
A l'intérieur de la réflexion sur la sophia, les Anciens définissaient un champ spécifique, celui de "l'éthique".
Le terme moderne d' "éthique" peut être tenu pour synonyme de "moral(e)", avec la partition ordinaire en français: "éthique" = mot savant, d'origine grecque, "moral(e)" = mot commun, d'origine latine.
La double étymologie (grecque et latine) renvoie simultanément: au caractère de l'individu; à ses moeurs et comportements; aux coutumes et traditions (c'est-à-dire aux moeurs collectives);
En conséquence, l'éthique ancienne associe plusieurs dimensions: intérieure et extérieure, individuelle et collective;
En outre, dans sa pratique, elle est à la fois descriptive et prescriptive;
Font donc normalement partie de l'éthique ancienne aussi bien la psychologie (description des tempéraments personnels) que la science politique.
Les écoles, en raison de leurs exigences pédagogiques, ont très tôt imposé un cadre organisant le savoir philosophique; ce cadre, accepté par tous les acteurs du débat, sera conservé dans toute l'antiquité. Le savoir s'ordonne ainsi (dans la réflexion et dans l'enseignement) en trois grandes parties (dont les désignations peuvent être trompeuses aujourd'hui), dont l'une est donc l'éthique:
- "Physique" = connaissance de la phusis (=nature) entendue comme l'ensemble du réel; cette partie répond à la question de savoir "qu'est-ce que le monde?" (au sens le plus large); en fait donc partie la théologie (= connaissance de ce que sont les dieux, en tant que partie du réel);
- "Logique" = théorie de la connaissance (épistémologie) : réponse à la question "comment -- et dans quelle mesure -- peut-on connaître le réel?"
- "Ethique" = réponse à la question "comment se comporte-t-on, et doit-on se comporter, dans le monde?"
NB: On reviendra plus tard sur les rapports entre les trois parties du savoir; noter pour l'instant que, dès les tout débuts de l'époque hellénistique et ensuite de façon invariable, l'éthique a été constituée comme partie d'un savoir à prétention universelle, disant ce qu'est la réalité, ce qu'on peut en connaître, et comment y agir; elle s'applique à tous les ressorts de l'action humaine, à la fois en analysant ce qui les motive et ce qu'ils font, individuellement et collectivement, et en proposant des règles et des modèles de conduite, toujours soumis à l'exigence de sophia entendue comme sagesse, seule garante du bonheur et du succès ultime de l'action.
Bien entendu, ce cadre général ne préjuge pas du contenu doctrinal: chaque école développe sa propre conception du réel, de la connaissance et de l'action, en rivalité et souvent en opposition avec ses concurrentes; le cadre de la réflexion est commun, mais les réponses sont spécifiques.
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01.10.2009
Agrégation LM #1
Rappel : A partir du prochain TD nous travaillerons sur l'extrait du commentariolum petitionis :
000-Q Cicéron Commentariolum 34-38.doc
Il est vivement recommandé de "préparer" chez vous, en défrichant le texte autant que vous le pouvez.
Le manuel de civilisation que j'ai évoqué hier est : C. Salles, L'Antiquité romaine, Larousse, 600 p.: bonne synthèse historique, chapitres thématiques, important choix de textes traduits auxquels renvoient les développements des chapitres.
11:13 Publié dans Agrégation LM Version 2009-2010 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
RENTREE....
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21.05.2009
Melting Pot rue des Orteaux (XXe)
10:06 Publié dans Généralités | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
14.05.2009
Gonzalez Rodriguez, Des os dans le désert (chronique ArtsLivres)

Quand la réalité dépasse la fiction... Une enquête serrée sur des centaines de meurtres de jeunes femmes à Cuidad Juarez (ville du nord du Mexique) restés impunis, qui dénonce avec force la corruption des pouvoirs publics locaux et fédéraux par les cartels de la drogue.
Depuis 1993, dans la cité ouvrière de Cuidad Juarez (l'ancien Paso del Norte, point de passage mexicain vers le Texas) plusieurs centaines de femmes jeunes, parfois très jeunes, sont enlevées, puis violées et assassinées, leur corps mutilé abandonné sur des terrains vagues ; l'enquête officielle piétine depuis plus de quinze ans, alternant déclarations tantôt rassurantes, tantôt triomphalistes, arrestations de supposés coupables dont certains meurent mystérieusement en prison, radiations et nominations de responsables, campagnes de presse, intimidation de témoins et disparition de preuves... Les politiques adoptent tantôt la tactique de l'autruche, tantôt la posture de la croisade anticriminalité - devant les caméras en tout cas. En attendant, les meurtres continuent, avec la même effroyable régularité, celle d'une machine bien huilée, qui se moque éperdument de ces agitations de surface, sûre de son impunité.
Un esprit négligent ou blasé pourrait lire ce livre comme un roman de James Ellroy, en y retrouvant les mêmes ingrédients d'horreur individuelle et collective. Le lecteur plus avisé ne doit jamais oublier qu'il ne s'agit pas d'une fiction, mais d'une enquête bien réelle, portant sur des faits avérés et en cours - enquête qui, d'ailleurs, met en danger la vie de son auteur, comme celle de plusieurs de ses témoins.
N'entrons pas ici dans le détail des événements, qui parlent d'eux-mêmes et que l'auteur expose avec minutie. Soulignons plutôt les points d'analyse les plus suggestifs proposés par Sergio Gonzalez Rodriguez, et aussi les plus instructifs en particulier pour le lecteur peu informé de la réalité politique et sociale du Mexique contemporain.
1. D'abord l'importance de la localisation de l'affaire : Cuidad Juarez demeure la plaque tournante de tous les trafics, de produits et d'êtres humains, entre le Mexique et les Etats-unis (voir par exemple les évocations qui en sont faites, pour les années 20-30, sous son ancien nom de Paso del Norte, dans les nouvelles de Juan Rulfo, dans le recueil Le llano en flammes, édition Folio). A ces trafics tristement traditionnels, s'est ajoutée plus récemment une industrie florissante de sous-traitance de produits manufacturés, entraînant la multiplication d'usines employant massivement, à très faible coût, des femmes de milieu défavorisé : autant dire un bétail humain, livré là exactement à la portée des réseaux de narcotrafiquants très puissants dans une région périphérique, volontiers abandonnée par les pouvoirs centraux à un provincialisme de mauvais aloi, encore aujourd'hui miné par le système archaïque du 'caciquat' (mainmise de potentats locaux, se plaçant par la terreur au-dessus des lois : se rapporter, sur ce point, à un autre classique de la littérature mexicaine qui vient d'être réédité chez L'Herne, Ceux d'en bas, par M. Azuela). Rappelons aussi que le Mexique est un État fédéral, et que les tensions et rivalités entre les États et le pouvoir central (aux sens administratif et géographique) de Mexico entravent souvent l'action publique et facilitent la corruption des élites régionales.
2. Ensuite, un point, si l'on peut dire, de sociologie culturelle : les très nombreuses victimes présentent toutes le même profil. Ce sont toujours de jeunes femmes actives employées dans ces usines de manufacture, travaillant dur toute la semaine avec pour seul loisir, en général, la distraction du week-end dans des établissements (bars, boîtes) fréquentés également par une faune interlope de jeunes désoeuvrés, de petits caïds et de péquenots échoués dans la grande ville, où les mauvaises rencontres sont plus que faciles, et plus que facilitées par la complicité de la police locale. Ce profil, malheureusement, entre en résonance avec certain préjugé exprimant le malaise de la société rurale et traditionnelle devant l'évolution des mœurs : sans être des Rosa Luxembourg, ces jeunes femmes apparaissent localement volontiers comme des menaces à l'égard du modèle archaïque de la femme soumise au foyer, dépendant en tout (financièrement, en particulier) de son mari et ne fréquentant pas les lieux publics. Aussi les victimes souffrent-elles d'une image de « putes » ou à tout le moins d'imprudentes, dont on n'est pas loin de penser, voire de déclarer par voix officielle, qu'elles ont cherché ce qui leur est arrivé. Comme en outre elles appartiennent à un milieu défavorisé, dans une société fortement inégalitaire, elles ne bénéficient pas de la protection dont jouissent d'autres femmes émancipées, dans des milieux plus riches et plus ouverts à la modernité.
3. Enfin - et c'est bien sûr le nœud du problème - tous les fils de l'enquête conduisent immanquablement à la gangrène nationale du trafic de drogue, particulièrement florissant dans la région, au-delà des péripéties faisant alterner les cartels dominants. Le livre veut démontrer que les narcotrafiquants sont les vrais auteurs de ces enlèvements meurtriers, qui procèdent d'une part d'une forme particulièrement immonde de 'divertissement' aux dépens de ces proies faciles et quasi sans défense, d'autre part, de manière moins ostensible, de pratiques rituelles d'initiation et de fidélisation à l'intérieur de la société criminelle, avec de claires accointances avec d'autres actes de type satanique ou de sorcellerie.
4. Face à ces exactions, l'auteur dresse le constat accablant de la corruption généralisée des pouvoirs publics, non seulement au niveau local, mais également au niveau national : on reste sans voix à suivre avec lui les belles carrières de tant de ces messieurs (et dames parfois), notoirement corrompus, ayant donné toute leur mesure pour étouffer l'enquête ou la conduire sur de fausses pistes, et qui se retrouvent nommés responsables de très haut niveau... de la lutte anti-drogue ou anti-enlèvement... En tout cas, Gonzalez Rodriguez montre bien également que les alternances politiques (dont le détail sera peu parlant pour le lecteur étranger) ne changent rien à une situation où le crime organisé est non seulement couvert et protégé par la corruption, mais détourné (si l'on ose dire) comme argument de propagande politique à seules fins électoralistes, sans qu'aucun changement réel de politique accompagne les alternances. Cela sous les yeux d'une population largement sous- et malinformée, les médias étant systématiquement soit eux-mêmes corrompus, soit phagocytés et abreuvés de fausses informations, complaisamment relayées. Tous les détails sur lesquels pourraient s'appuyer le désir de justice et de paix s'effacent devant une évidence assénée d'après les meilleures sources scientifiques : la suppression du trafic de drogue entraînerait un effondrement de plus de 20% de l'économie nord-américaine, et de près de 70% de l'économie mexicaine...
Sur ce fond d'enfer dantesque, l'auteur mis à part, émergent quelques figures admirables ou émouvantes : quelques très rares officiels, risquant chaque jour leur vie pour un peu de justice, mais parfois (et on les comprend) se résignant à jeter le gant lorsque leurs proches commencent à être frappés ; des parents de victimes, s'obstinant à résister aux pressions et aux intimidations pour réclamer enquête et justice, au sein d'associations sans moyens et sans pouvoirs ; certaines victimes « collatérales », tel cet ingénieur d'origine arabe, certes pas un ange, mais désigné malgré toutes les preuves comme bouc émissaire et prétendu coupable, mort en prison pour avoir trop parlé... et bien sûr les centaines de victimes directes, dont la liste emplit les pages 260-277, en manière de mémorial.
Techniquement, le livre alterne les chapitres 'narratifs' et les exposés plus analytiques. Peut-être dans les premiers le lecteur français éprouvera-t-il quelque peine : il semble que l'auteur ait adopté le mode de narration journalistique de la presse d'investigation nord-américaine, très différent des pratiques françaises, et s'agissant souvent d'acteurs et de contextes peu ou pas du tout connus, on a parfois quelque mal à suivre la pensée principale ; car il s'agit d'un style qui énonce et juxtapose les faits 'bruts', sans ménager les transitions, et laisse souvent au lecteur le soin de tirer la conclusion de l'exposé, ce qui n'est pas toujours aisé quand on est un peu perdu dans le flot factuel. Cette toute petite réserve faite, l'ensemble se lit très bien.
Signalons pour finir que le travail de Sergio Gonzalez Rodriguez a inspiré le dernier livre du chilien Roberto Bolano, 2666, récemment traduit en français chez Christian Bourgois.
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Mercier Roca, Le dernier train (chronique ArtsLivres)

La 'chronique d'une mort annoncée', celle d'un couple qui, après vingt ans de vie commune, se dissout dans le manque de dialogue et l'incompréhension mutuelle : sur ce thème banal, la mélodie personnelle de Maria Mercé Roca offre une composition originale et suggestive.
Andreu et Teresa ne vivent plus d'amour et d'eau fraîche : la faute à l'usure ordinaire du couple, aux divergences de caractère et de conception de la vie qui se cristallisent au fil des ans en antagonisme tranchant, à la résignation qui anticipe l'échec en renonçant au dialogue, jusqu'à la fin provoquée par l'irruption d'un tiers.
On comprend tout de suite que l'intérêt du livre n'est pas dans les péripéties du plus que classique trio amoureux femme-mari-maîtresse, mais dans l'analyse et l'exposition des points de vue et des motivations. La forme même du roman l'explicite, avec trois parties bien distinctes : les deux premières sont les monologues intérieurs de la femme puis du mari, qui, dans la troisième, laissent la parole à un narrateur pour l'ultime confrontation entre les deux protagonistes, autour d'un très symbolique piano désaccordé.
Plus précisément, les deux monologues sont en fait chacun un long discours adressé, in absentia, à Andreu par Teresa, et inversement : figuration même de la mort du 'vrai' dialogue au sein du couple entre les intéressés, qui, de fait, chacun dans son propre discours sans interlocuteur et sans réponse, révèle les points de conflit et de séparation qui l'opposent à l'autre, privé de voix au chapitre, et confie - mais à personne d'autre qu'à soi-même - ses attentes déçues et son amertume ravalée : comme les fragments négatifs d'un discours amoureux, qui dévoile les figures sous différents éclairages complémentaires : d'abord celle du personnage tel qu'il se construit lui-même dans son propre discours, et celle du même personnage tel qu'il se voit dans le regard de l'autre ; ensuite celle de l'autre tel que son conjoint le voit ; enfin, celles des deux personnages tels qu'ils auraient pu être, chacun avec un autre comportement...
L'une des premières réussites du roman est dans cette multiplicité de points de vue, qui arrache les protagonistes à la caricature d'une identification psychologique superficielle : Teresa en 'control freak' (diraient les Américains), brillante avocate à la fois glaçante, frustrée et pathétique, Andreu en doux rêveur attachant mais assez irresponsable, à la limite de l'infantilisme. Il y a pourtant un peu de cela dans ces figures, mais pas seulement, loin de là ; surtout, il y a beaucoup de cela dans les statues que les personnages ont dressées d'eux-mêmes, et dans lesquelles ils se sont aussi laissé enfermer au fil de leur relation, avec la complicité involontaire de leur fille adolescente, précipitant (comme en chimie) les réactions désastreuses : de sorte que chacun est - comme il se doit dans toute bonne tragédie - à la fois coupable et victime.
Une autre réussite du roman est dans l'extrême justesse du ton, dans toutes les parties du texte, d'autant que le risque était partout présent de verser, ici dans le pathos larmoyant, là dans le voyeurisme agressif, ailleurs dans le défoulement écoeurant, tous écueils qui ne sont pas moins puissants de figurer dans une fiction. Tout au contraire, donc, l'auteur sait partout trouver le ton juste pour faire couvrir à ses personnages la gamme des sentiments, tantôt vifs et tranchants, tantôt confus voire contradictoires, alternant la méditation nostalgique et la confession impudique, le reproche et le pardon, alliant la reconnaissance de ses torts et même l'aveu d'amour malgré tout au souhait de voir l'autre mourir : « [Teresa :] Tu ne sais pas ce que c'est que d'avoir à ses côtés quelqu'un qui te dit sans arrêt qu'il va mourir ; il arrive un moment où pour ne plus l'entendre, tu as envie qu'il meure pour de bon (p. 38) » ; « [Andreu :] Il y a des jours où tu m'as dégoûté parce que je ne pouvais pas rester avec elle à cause de toi. Je me sentais tellement coincé que j'en suis arrivé à penser que si tu étais morte, d'un seul coup, ça aurait résolu tous mes problèmes (p. 114) ».
Aussi bien, la 'problématique' amoureuse s'enrichit-elle d'être en permanence inscrite sur un fond particulier, qui est le spectre de la mort. A la mort - figurée, si l'on veut - du couple, répondent deux manifestations bien concrètes de la mort : d'abord l'accident de chasse, au cours duquel Andreu, vingt ans auparavant, a tué un ami en lieu et place d'un gibier ; c'est le trou noir de la conscience qui depuis mine l'esprit du personnage avec une force destructrice dont Teresa ne veut pas prendre la juste mesure ; ensuite la maladie mortelle, celle qui faillit récemment coûté la vie au même Andreu, laissant implantées en lui une fragilité et une menace qui d'un côté, là encore, l'éloignent de sa femme, et de l'autre côté, de manière inattendue, le rapprochent d'une autre femme, Marina, elle-même marquée dans sa chair par l'épreuve du cancer.
Et finalement, en leçon ironique de l'histoire, ou en retournement paradoxal des valeurs, c'est de cette conjonction des deux faiblesses que naît une force qui n'a jamais 'pris' dans le couple d'Andreu et Teresa, où devaient s'allier et s'équilibrer les contraires : « [Andreu :] Je n'ai jamais eu te soigner. Tu ne tombes jamais malade. Dans la salle d'accouchement, c'est tout juste si on ne t'a pas applaudie ; quatre jours après, tu étais déjà au travail. Moi, derrière toi, je me suis toujours senti limité. Oui, je crois que si je suis capable de te quitter, après toutes ces années, c'est que je sens qu'elle a besoin de moi. Je n'avais jamais éprouvé la sensation d'être indispensable, et maintenant oui. La sensation de compter en priorité pour quelqu'un (p. 101) ».
Au bout du compte, il ressort de tous ces discours croisés, pétris de confessions, de griefs, de présupposés vrais ou faux et spéculations plus ou moins fondées, sur soi et sur l'autre, que si les protagonistes ont 'raté le train' dans leur vie de couple, c'est peut-être, en dernier ressort, faute d'avoir su (ou vraiment voulu) se donner un langage commun à l'usage exclusif de leur intimité partagée ; de s'être - d'un commun accord, mais jamais formulé - soustraits à cette nécessité amoureuse par le maniement routinier et stérile d'un discours emprunté au monde, à l'artifice des devoirs sociaux et à la superficialité des caricatures psychologiques, de sorte que chacun s'est peu à peu muré, et a emmuré l'autre, dans un silence essentiel tapi sous le bavardage remplissant de ses paroles creuses l'espace nécessaire au dialogue véritable.
La rupture consiste précisément en l'explosion de ce microcosme étouffant et saturé, détruisant les statues de sel : « Il y a eu une explosion, le paysage a été soufflé, un monde entier, et maintenant, dans la pièce où ils se tiennent, entre les canapés en cuir, il y a des morceaux de l'un mélangés avec des morceaux de l'autre au milieu d'un grand silence. Il y a un instant encore, on entendait une tondeuse à gazon dans un jardin derrière la maison, de l'autre côté de la rue ; maintenant, curieusement, on n'entend plus rien, tout est resté en suspens, immobile, pétrifié : c'est le calme qui suit une explosion ou une tempête, on dirait qu'il n'y a plus âme qui vive et la scène où a eu lieu la tragédie est muette, il n'y a plus d'obstacle aux mots qu'il faut dire, rien qui interdise de les écouter et de les comprendre, aucun bruit auquel se raccrocher pour pouvoir dire qu'ils sont mensongers (p. 146) ».
Et le nouveau départ voulu par Andreu avec Marina, cette manière de sauter dans le dernier train en marche, se construit d'abord sur le (bon) degré zéro, mais essentiel, du rapport amoureux, rejetant aussi bien les identifications toutes faites que les dissimulations imposées par les stéréotypes : c'est ainsi avant tout le partage des douleurs cachées et des terreurs secrètes, la révélation sans fard du corps mutilé, la confession acceptée de la conscience irrémédiablement déchirée par la culpabilité : tout ce langage complice - parfois même muet - au sein duquel se retrouvent Andreu et Marina, et qu'Andreu et Teresa n'ont pas su articuler.
Bref, un beau livre, parfaitement maîtrisé ; souvent dur, mais d'une dureté qui fait ressortir une grande sensibilité, et d'une finesse qui donne toute leur épaisseur à ses figures : preuve, s'il en était besoin, de la belle vitalité de la littérature catalane contemporaine.
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Sanchez Pinol, Pandore au Congo (chronique ArtsLivres)

Un étourdissant va-et-vient entre Londres et le Congo, la Première Guerre Mondiale et la Guerre des Mondes, entre fiction et réalité - le tout traversé de Noirs (d'Afrique) et de nègres (d'édition), de bourreaux et de héros... D'un mot, un petit chef d'œuvre d'invention, à la fois drôle et grave : un vrai bonheur de lecture.
Londres, 1914, à la veille du déclenchement de la Grande Guerre : le très jeune Thomas ('Tommy') Thompson fourbit ses premières armes d'écrivain en exerçant la peu glorieuse activité de nègre - de surcroît, au service du nègre du nègre du nègre d'un feuilletoniste graphomane à grand succès, le Dr Flag : trois romans par semaine, dont le dernier, Pandore au Congo, farci, selon l'ordre du 'maître', de tous les clichés racistes et puritains du temps, est donc en fait dû à la plume de Tommy, nègre à la puissance quatre. Un beau jour, une série rocambolesque de décès porte à la tombe tous les nègres intermédiaires. Tommy ne pourra profiter de l'occasion pour accéder à la dignité de nègre au premier degré - mais le hasard lui permettra de se faire embaucher, toujours comme plumitif, par un jeune avocat ambitieux, Edward Norton (oui, exactement comme l'acteur américain...). Ce dernier tient la gageure de faire acquitter son client Marcus Garvey, un cas apparemment désespéré : valet d'une grande famille aristocratique londonienne, Marcus est en effet accusé, avec force preuves accablantes, d'avoir assassiné ses jeunes maîtres Charles et William Craver, les deux fils de famille, au cours d'une mystérieuse aventure dans la jungle congolaise. Norton requiert donc les services de Tommy pour rédiger à sa place le récit de l'aventure, d'après le témoignage de Marcus, dans l'espoir que le livre ainsi produit contribuera à révéler la vérité cachée et à innocenter son client. C'est d'abord, pour Tommy, l'occasion de gagner sa vie en écrivant, cette fois, un 'vrai' livre ; mais ce sera surtout le doigt mis dans un engrenage qui va très vite l'aspirer... et le lecteur avec lui.
Poupées russes en Afrique
« Que nul n'entre ici s'il n'est géomètre », avait fait graver Platon au fronton de son Académie ; de même, qui n'a pas le goût de l'invention romanesque se tiendra sagement à l'écart de ce Pandore au Congo, qui, telle la boîte de l'antique Pandore (mythique ancêtre de toutes les femmes), enferme tous les sortilèges, cette fois de la fiction. Ou, plus précisément, les emboîte en manière de poupées russes, et cela, dès le titre : Pandore au Congo était le titre du roman de gare du Dr Flag, mais il devient celui du récit rédigé, entre 1914 et 1917, par Tommy d'après les dires de Marcus ; mais c'est aussi celui du livre que le lecteur tient en main : or ce livre est le récit, soixante ans après les faits, que le même Tommy fait des événements, en y incluant par tranches la réécriture de son premier Pandore au Congo de jeunesse : écrivant donc l'histoire de l'histoire en même temps que l'histoire de Marcus... Et l'on verra, in fine, que le prototype du Dr Flag n'avait pas dit son dernier mot dans cette histoire...
Chronologiquement, donc, l'ensemble se développe sur trois plans : le temps du témoignage et de la réécriture par le vieil écrivain revenant sur son premier livre ; le temps de la guerre 14-18 qui fut celui de la rédaction du premier récit, au moment du procès de Marcus ; le temps de l'aventure de Marcus et des frères Craver au Congo, en 1912. Sur ce dernier plan se développe une histoire d'abord classique d'expédition coloniale, avec son exotisme africain et ses violences mues par la cupidité occidentale : les frères Craver (nom à rapprocher du verbe anglais to crave, dénotant le désir irrépressible ?) ont donc monter une expédition très coûteuse en sang noir, dans la plus pure tradition esclavagiste, pour établir une mine d'or au cœur de la jungle ; un succès inattendu, inimaginable même, couronne l'entreprise, qui donne aux maîtres anglais l'occasion de brutaliser et d'exploiter encore davantage leurs 'nègres' réduits à l'animalité au fond de la mine, sous le regard consterné mais impuissant de leur timide valet Marcus, du reste peu profilé naturellement pour l'héroïsme humanitaire.
Mais l'histoire - encore une histoire dans l'histoire - prend un tout autre visage lorsque, des entrailles même de la terre, se mettent à sortir, non plus seulement des pépites d'or... mais des hommes, ou quelque chose qui y ressemble sans s'y identifier tout à fait ! Ainsi entrent en scène en pleine jungle, entre colons anglais et quasi-esclaves noirs, de très blancs champions de forage souterrain, les « Tectons » (peut-être hybride de 'techtôn' - 'constructeur' en grec - et de 'teuton' ?), et notamment une jeune et belle demoiselle Tecton - deux mètres au garrot, peau livide mais brûlante, des yeux de chat en forme de soucoupe, et six doigts à chaque main - qui ne va pas tarder à faire tourner le cœur et la tête de l'innocent Marcus...
Antimonde, Guerre des Mondes, Guerre Mondiale
Manifestement, l'auteur s'amuse comme un petit fou - et le lecteur avec lui - de ces multiples niveaux du récit, avec chacun son petit univers propre, et dans le plus lointain d'entre eux, de sa fable de style cinéma d'anticipation : tous les ingrédients hollywoodiens y sont, bâtissant peu à peu un antimonde tecton caché dans les profondeurs de la terre, et menaçant d'invasion 'notre' monde avec sa formidable puissance destructrice ; avec, en bonne place, une grandiose histoire d'amour salvateur...
La fable joue alors parfaitement son rôle de miroir, facilité par le parallélisme inscrit dans le récit entre la guerre hommes-tectons sur fond de mine et la Première guerre mondiale, où le narrateur connaîtra lui-même l'épreuve du feu dans les tranchées. Comme toute bonne fable, elle comporte sa morale, qui s'impose d'elle-même : à la menace de la barbarie doit répondre l'effort pour sauver la civilisation, et à la violence l'héroïsme, ici célébré avec lyrisme. La leçon se module, du reste, selon les ressources du récit : a contrario, la bonne conscience de la civilisation occidentale est minée par la barbarie que les blancs font subir à leurs sujets africains - et qui n'est peut-être qu'une exacerbation d'un mode d'exploitation de l'homme par l'homme tranquillement installé, là encore en toute bonne conscience, dans les sociétés dites civilisées : au Noir de la mine congolaise correspond le 'nègre' esclavagisé par son commanditaire, comme, plus généralement, toutes les victimes de la misère dans les pays d'opulence - lesquels enfin, paraissent surtout acharnés à étendre leur œuvre civilisatrice en transformant le reste du monde en vallée de larmes et jusqu'à leurs propres terres en champs de mort. Les no man's lands européens fouaillés par les obus allemands et noyés de gaz moutarde apparaissent ainsi comme un doublet à peine grossi, dans un retournement suicidaire, du monde 'sous-développé' éventré comme mine à ciel ouvert par l'avidité coloniale... « Le Congo (note Tommy, à un autre propos) amplifiait la puissance du monde » (p. 78), et même, « le Congo n'était pas un lieu, le lieu, c'était nous » (p. 261).
Dans cette veine, le narrateur adopte d'ailleurs volontiers le ton et le style du moraliste de tradition Grand Siècle : « Norton était un génie. La plupart des génies se distinguent par l'emploi qu'ils font de leurs talents naturels. Lui par l'emploi qu'il faisait des défauts du monde » (p. 132) ; « ce qui contribue à faire de la jeunesse une période douloureuse est de croire qu'il suffit de lutter durement pour obtenir ce que l'on souhaite. Ce n'est pas vrai. Si tel était le cas, le monde appartiendrait aux justes » (p. 236) - et cela vaut également dans le registre burlesque, lorsqu'il évoque, par exemple, une autre guerre implacable à l'échelle picrocholine ou plutôt lilliputienne, l'opposant dans sa jeunesse... à Marie-Antoinette, la tortue sans carapace de sa logeuse de l'époque : « C'était elle, Marie-Antoinette, qui me scrutait, sataniquement muette. Certains diront que Marie-Antoinete exprimait sa haine en silence parce que c'était une tortue. Je répliquerai aux âmes candides que la haine et les rivières font d'autant moins de bruit qu'elles sont plus profondes » (p. 105).
Morale fictive, morale de la fiction
Par ailleurs, l'auteur ne manque pas, à l'occasion, de s'amuser au dépens de son lecteur : « Et maintenant, il est possible que quelqu'un se demande : compte-t-il vraiment interrompre le récit précisément là, alors que Marcus vit l'un de ses pires moments, pour nous expliquer vos petits combats ? Eh bien, la réponse est oui, je compte le faire. Pourquoi ? Parce que j'en ai envie » (p. 258) ; et peut-être faut-il mettre au compte de cet amusement jusqu'à de tels aspects du récit lui-même : « Puis il se mit à me tutoyer. Je me le rappelle très bien, parce que ce fut l'une des rares fois où il le fit lors de toutes les années où dura notre relation » (p. 104) - or les personnages en question, Anglais s'exprimant dans leur langue, ignorent la distinction entre tutoiement et vouvoiement...
Dans ce livre où tant de clés sont constamment offertes pour approfondir le sens du propos, on devine assez vite que plusieurs degrés de lecture sont proposés en même temps ; de tels jeux avec le lecteur suggèrent qu'il convient de n'être pas (ou pas seulement) un consommateur d'histoires, si passionnantes ou réjouissantes soient-elles, mais de garder constamment ses sens en éveil.
L'auteur, de lui-même, indique certaines voies de bon usage du récit, qui, là comme ailleurs, se réfléchissent et se dédoublent. La découverte de la 'vraie histoire' de Marcus doit conduire, selon son avocat, le public à s'améliorer moralement : « Une fois que nous serons à la maison, quand la porte se refermera derrière nous, nous nous réjouirons d'être rentrés chez nous comme des citoyens meilleurs que nous ne l'étions en sortant » (p. 405) ; parallèlement, d'une manière encore plus profonde, c'est le jeune Tommy qui prend conscience de la valeur thérapeutique de sa propre écriture : « Je me dis que peut-être, en fin de compte, le livre avait un autre objectif que la libération de Marcus Garvey : faire de son auteur quelqu'un de meilleur qu'il ne l'était avant de l'avoir écrit » (p. 402) ; et une telle prise de conscience s'approfondit encore dans l'expérience de la guerre, dans les tranchées, à un moment où les Allemands détruisent méthodiquement les églises romanes environnantes : « (...) Si je renonçais à la littérature pour me consacrer, simplement, à écrire des feuilletons, ce que je faisais, c'était grossir les rangs de la résignation humaine. Chaque bon livre que je n'écrirais pas serait comme un clocher détruit » (p. 261).
Tout cela est très beau, très juste, très sérieux... Mais gare ! Le roman garde encore bien des surprises en réserve dans sa boîte de Pandore. Je n'en dirai pas plus pour ne pas gâter le plaisir de la découverte ; j'ajouterai seulement qu'au fond de cette boîte comme au fin fond de la mine, se cache encore le mot de la fin... en forme de feu d'artifice célébrant la puissance de la fiction elle-même... Et je conclurai en rappelant le jugement de Borges, à propos du court roman de son ami Adolfo Bioy Casarès, L'invention de Morel (dans sa préface à ce texte, édition de poche 10/18). Pour Borges, la véritable originalité et la vraie grandeur de la prose narrative du XXème siècle sont dans une capacité d'invention romanesque et une maîtrise de la fiction en tant que telle qu'aucune époque antérieure n'avait acquises. Si l'on suit ce critère, il est certain que Pandore au Congo est une parfaite réussite.
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10.03.2009
Des nouvelles du Mexique
Ce n'est pas parce que Nicolo Piccolo et Carlita Pepita s'espatarent avec sombreros et castagnètes en bons beaufs franchouillards sur les plages des Tropiques qu'il faut honnir le Mexique -- d'autant que le prochain Salon du Livre accueillera ce pays comme invité d'honneur.
Quelques titres en passant, donc, pour un avant-goût:
Parmi les classiques, je retiens Le Coq d'or, du même Juan Rulfo dont j'avais fort vanté il y a quelque temps le magnifique Pedro Paramo: comme ce dernier, un court roman avec en toile de fond le monde villageois aux allures de Far West; appréhendé ici sous l'angle du microcosme des jeux, en premier lieu les combats de coq entourés de tout leur folkore avec figures typiques et singulières. L'histoire est surtout construite autour de trois personnages, un va-nu-pieds qui se reconvertit dans ces combats pour y tenter sa chance, un vieux routier des combats truqués, et une danseuse de cabaret gravitant autour des arènes; une très belle histoire -- tragique -- toute en finesse... Au premier abord, fort éloignée du climat fantastique de Pedro Paramo, plus étroitement ancrée dans le réalisme social; mais l'élément fantastique cher à Rulfo (et après lui à Cortazar, et tant d'autres) oeuvre quand même en sourdine, dans le rôle que tient la puissance de la Chance, embrassant certaines personnages d'une étreinte mortelle...
Dans le genre de l'étrange, vous pouvez aussi faire un détour par L'une est l'autre, de Daniel Sada (les Allusifs) -- pour une plongée abyssale dans les méandres de la gémellité... Deux soeurs y poussent leur identité jusqu'à se partager un même amoureux (à l'insu de celui-ci), étant elle-mêmes partagées entre désir d'identification fusionnelle et désir d'un destin personnel -- le tout, ici aussi, sur fond de vie campagnarde et villageoise. Un texte dérangeant, ironique et cruel -- avec (à mon goût) une franche réserve quant au style, que l'auteur a choisi heurté, à la syntaxe souvent rompue, intermédiaire entre l'écrit et le parlé: peut-être passe-t-il mieux en espagnol qu'en français, je ne sais; j'ai trouvé pour ma part que cela n'apportait pas grand-chose au traitement du thème, pénalisait la lecture et obscurcissait le propos, qui reste fort intéressant.
Fort intéressant aussi, dans un tout autre genre: Les généalogies, de Margo Glantz (Folies d'encre): une archéologie familiale, qui remonte, d'après les témoignages des parents de l'auteur, aux sources russes de cette famille d'immigrés juifs installés au Mexique peu après la Révolution russe. L'intérêt n'est pas seulement (disons) documentaire, du point de vue historique; il est aussi, et peut-être d'abord, dans le travail de la mémoire, dont on suit l'élaboration avec l'auteur, en quelque sorte en direct, par la restitution des dialogues entre la fille et ses parents: croisement de diverses versions d'une même histoire, volubilité de certains souvenirs et réticence face à d'autres, constant va-et-vient entre les époques, constitution d'une sorte de légende personnelle et familiale... L'intérêt est également redoublé par la thématique de l'identité propre, pour l'auteur elle-même partagée entre son ascendance juive et russe, son choix personnel de vivre en dehors de la religion, et sa naissance en terre mexicaine; de ce point de vue, le dernier chapitre est magnifique; il se penche aussi avec beaucoup de finesse sur la façon dont la communauté russe exilée, regroupant les ennemis héréditaires (russes blancs, révolutionnaires, juifs) s'est reconstituée en remplaçant par d'autres oppositions les antagonismes ancestraux.
Deux regrets. L'un mineur: la tenue de l'écriture laisse parfois à désirer -- dans les évocations historiques, la narration 'vivante' cède à l'occasion la place à des litanies de noms (fort peu parlants, pour beaucoup) ou à un procédé d'enregistrement factuel un peu trop sec. C'est un peu comme s'il avait manqué à l'ensemble une révision globale parachevant le travail en un tout plus harmonieux -- d'où parfois une impression d'inachevé, de "work in progress".
L'autre regret vise le travail de l'éditeur français: alors que le livre-objet est réussi (belle typo, joli volume relié) le texte est absolument bourré de coquilles -- vous me direz que cela peut faire un effet de déco, réhaussant le texte lui-même, qui est, en ce qui le concerne ,émaillé de grossières fautes de langue, et d'une ponctuation volontiers erratique; bref, comme cela devient de plus en plus l'usage, à l'évidence le manuscrit (produit peut-être à la va-vite par le traducteur) a été semble-t-il imprimé tel quel sans la moindre révision éditoriale: mais où sont les éditeurs d'antan?
Well, that's all, folks!
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06.03.2009
Preuve ontologique de l'existence de Dieu - la suite
En guise de Pensée du Jour-bis: viendrai-je à bout du scepticisme de l'excellent Alain Lecomte (son commentaire à ma note : lien), et d'autres éventuellement, en invoquant cette fois le témoignage concordant de l'ami Bakchich (à qui j'emprunte l'image ci-dessous)? Si la grand-mère du roman de Milena Agus n'a pas convaincu, je retente le coup avec J. Séguéla:
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Ecrire ou ne pas écrire, that is the question
La Pensée du Jour vous est généreusement offerte par Thomas Thompson, protagoniste-narrateur du roman d'Albert Sanchez Pinol, Pandore au Congo (Actes Sud, 2007) -- évoquant une réflexion faite de son passage dans les tranchées de la guerre de 14, à un moment où les Allemands détruisent méthodiquement les églises romanes environnantes:
"(...) Si je renonçais à la littérature pour me consacrer, simplement, à écrire des feuilletons, ce que je faisais, c'était grossir les rangs de la résignation humaine. Chaque bon livre que je n'écrirais pas serait comme un clocher détruit." (p. 261)
12:34 Publié dans La pensée du jour | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : albert sanchez pinol, pandore au congo
03.03.2009
Vargas Llosa, Gamboa, Cercas: même combat
Trois auteurs (et quatre livres) réunis pour l'occasion autour d'un même thème: celui de l'écrivain avorté ou raté (ou qui croit l'être) -- avec un même ancrage autobiographique mais autant de traitements différents et autant de réussites.
Commençons par le roman du péruvien Mario Vargas Llosa (le plus enlevé et le plus drôle de ce petit lot), La tante Julia et le scribouillard (Folio, 470 p.): un roman à deux voix, en quelque sorte, distinguées par l'alternance des chapitres: d'abord celle du narrateur, alter ego de l'auteur évoquant les péripéties amoureuses de son jeune âge et ses débuts dans la vie, avec une verve et un humour tout à fait délectables; ensuite celle qui raconte d'autres histoires -- une par chapitre -- et que le lecteur apprend vite à identifier: il s'agit d'un personnage étrange, que le narrateur côtoie dans son exercice de pigiste pour une radio locale; ledit personnage est, de fait, un personnage: une gloire sud-américaine du feuilleton radiophonique, débauchée à grands frais par le patron de la radio en question pour doper son audience, avec charge de pondre au kilomètre de ces feuilletons inénarrables qui font pleurer et frémir dans les chaumières. un chapitre sur deux du roman constitue donc l'amorce d'un de ces feuilletons à très grands succès, auxquels leur auteur (le 'scribouillard', donc), se consacre comme un dévot à sa religion. Dans les chapitres alternatifs, l'auteur-narrateur s'active de son côté avec deux fers au feu: d'un côté, sa passion grandissante pour une parente par alliance, jeune divorcée volcanique qui lui fait tourner la tête, et de l'autre, ses tentatives toutes avortées pour écrire -- au sens fort du terme, c'est-à-dire autre chose que les minables notes qu'il plagie dans la presse pour nourrir son bulletin d'information radio. Le malheureux auteur en (im)puissance s'empêtre dans les affres de la création, ayant dans le même temps sous les yeux le modèle vivant de l'écrivain plus que prolifique, mais à la fois rangé par le canon au plus bas de l'échelle de la dignité littéraire, avec ses feuilletons pour ménagères de moins de cinquante ans avec du temps de cerveau disponible, et lui-même, à sa manière, partagé entre une immense conscience de soi en tant que créateur, et un dédain absolu pour le devenir de son oeuvre en tant qu'oeuvre, ne se souciant pas un instant d'en conserver la trace et ne voulant pour elle aucune autre existence que celle, plus qu'éphémère, que lui confère l'instant de l'écoute par le public. Bien sûr, à mesure que le lecteur apprend à connaître le feuilletonniste, il découvre tout ce que ce dernier, sous l'apparence d'une imagination débridée déconnectée de toute expérience vécue, met en fait de lui-même dans ses histoires, en projetant ses fantasmes, ses obsessions et ses angoisses dans l'imaginaire; et dans le même temps, on découvre peu à peu avec le narrateur-auteur le chemin d'apprentissage qu'il est en train de parcourir sans en avoir conscience: car si ce would-be écrivain peine tant à produire, c'est qu'il se trompe d'objet; en effet, il est vain de chercher, comme il le fait, une matière littéraire dans des fictions qui ne tiennent pas debout, ne mènent à rien et ne se nourrissent de rien -- alors qu'il a plus qu'à portée de main sa propre expérience, elle pleine de rebondissements, d'enseignements et de vie : leçon qu'il finit par comprendre, en se faisant lui-même Vargas Llosa auteur de La tante Julia et le scribouillard... Avec, à l'intérieur de ce récit, ces multiples récits du feuilletonniste, qui à travers l'écriture de l'auteur, accède en même temps à la double dignité de personnage (du roman) et d'auteur (de ses propres histoires devenues littérature). bref, un étonnant jeu de miroirs, qui vous tient en haleine de la première à la dernière page, avec cet allant et cette verve caractéristiques du meilleur de la littérature sud-américaine...
Encore plus franchement autobiographiques: les deux "romans" du colombien Santiago Gamboa, qui se font suite: Esteban le héros, et Le syndrome d'Ulysse (les deux chez Métailié).
Le même Gamboa, donc, dont j'ai déjà dit tout le bien que je pensais à propos d'un autre roman, Les captifs du Lys blanc (Métailié itou) (lien). Cette fois-ci, avec un diptyque qui évoque les deux temps, de l'enfance et de la prime jeunesse dans le pays natal d'abord, puis l'expérience de l'exil, en Espagne puis surtout en France.
Une même voix y rapporte en première personne les aventures et mésaventures du garçon et du jeune homme, d'une manière plus classique dans le premier livre, et plus échevelée dans le second, qui est aussi plus riche et plus achevé. Et donc, avec tout partout l'idée obsédante de devenir écrivain, sans arriver à transformer l'essai de manière concluante, du moins tant qu'une certaine expérience de la vie, et une certaine méditation sur l'essence de l'écriture, n'ont pas opéré leur oeuvre, précisément en permettant à l'apprenti-écrivain de s'accomplir par le récit de son apprentissage. Le lecteur français est doublement sensible à l'évocation de l'exil parisien du personnage, et à ses tribulations au sein de la micro-communauté colombienne de région parisienne, qui occupent le plus gros du deuxième récit,; mais celui-ci évoque également divers autres destins d'exilés (volontaires ou contraints), comme autant de diffractions d'une même expérience, douloureuse souvent, voire tragique, mais aussi pleine de surprises et, parfois, de bonheurs. Prévenons les amis des ligues de vertu que l'ouvrage n'est pas à mettre entre toutes les mains (évitez de l'offrir à votre grand-mère, en tout cas avant de l'avoir lu -- bien sûr, ça dépend aussi des grand-mères): beaucoup de sexe, vous l'aurez compris (mauvais esprits que vous êtes, va), mais sans voyeurisme de mauvais aloi comme si souvent, notamment dans la prose germanopratine contemporaine -- mais avec cette prouesse rare (littéraire, j'entends) d'une évocation souvent très drôle, notamment dans les passages en genre pseudo-héroïque... et si présent dans le livre à la fois parce qu'il s'impose dans l'expérience des personnages comme l'un des seuls espaces de liberté et d'expression et d'affirmation de soi dans une existence déracinée, souvent minée par les contraintes, et menacée de disparaître en quelque sorte dissoute par un flot d'anonymat dans un milieu urbain étranger, volontiers hostile, où ces êtres ne trouvent pas d'attaches solides. En tout cas, une belle réflexion sur le thème de l'exil (forcément), mais aussi de l'identité, et de la fabrication de soi (si je puis dire) dans un contexte où font défaut les repères et les ancrages ordinaires... Le tout servi par une plume alterte, qu'il faudra suivre dans l'avenir.
(NB: ma délicieuse voisine, elle-même exilée colombienne, se joint à moi pour vous en recommander la lecture.)
Pour finir, le petit dernier -- petit par la taille, mais grand par l'esprit, comme tel Président de ma connaissance: Les soldats de Salamine, qui a apporté une renommée largement méritée à son auteur Javier Cercas (Actes Sud-Babel, 239 p.), à lire absolument.
Où l'on retrouve pour commencer notre thème, avec l'auteur -- Cercas ipsissimus -- en proie au syndrome de l'écrivain raté: journaliste de profession, mais désireux de "véritable" écriture, seulement tentée avec deux livres publiés dans l'indifférence générale, et qui se résout la mort dans l'âme à ne pas écrire (vraiment)... Jusqu'à ce qu'un hasard professionnel (une interview) attire son attention sur l'étrange destin de Rafael Sanchez Mazas, un des fondateurs et tête pensante de la Phalange espagnole dans les années trente, mouvement fasciste absorbé tôt après la guerre civile dans le parti unique franquiste. La particularité de ce personnage bien réel est d'avoir survécu à son exécution par les derniers combattants républicains en pleine déroute, et d'avoir enrichi son propre personnage par l'édification en quasi-légende de cette survie pour le moins extraordinaire (je vous laisse découvrir les détails et péripéties de l'histoire).
Le récit de Cercas se compose alors en trois parties: d'abord, les débuts de l'enquête et l'émergence d'un projet d'écriture autour de cette histoire (avec l'active complicité du romancier chilien Roberto Bolano); puis, une sorte de monographie sur le personnage, qui est autant une réflexion sur la guerre civile et ses suite, et une méditation sur le rôle des écrivains engagés et leur responsabilité face à l'histoire -- et qui s'impose comme une sorte de substitut au livre que Sanchez Manaz avait promis d'écrire, sans tenir sa parole; enfin, une sorte d'appendice en retour de l'enquête, autour d'un autre personnage -- républicain celui-ci -- qui permet à la fois de compléter le tableau historique, et surtout de tirer, si l'on peut dire, la morale de l'histoire au sens le plus noble du terme.
A un certain nombre d'égards, le récit de Cercas présente des analogies avec le roman d'Almudena Grandes, Le coeur glacé, dont j'ai parlé il y a quelque temps (lien). Avec une position anti-fasciste sans la moindre équivoque, Cercas évite l'écueil d'une évocation manichéenne des faits connus qui n'apporterait rien; il s'efforce d'entrer dans le pourquoi des engagements, et d'analyser comment les idéologies et les principes déterminent l'action, s'accorde avec elle ou la contredise, et, comme je l'ai dit plus haut, d'aborder avec lucidité et sans hystérie le problème crucial de la responsabilité des penseurs, mais pas seulement d'eux; en outre, les particularités de l'histoire évoquée (Sanchez Mazas a été recueilli et caché par des adversaires politiques) amènent le thème -- brûlant pour l'Espagne post-franquiste -- de la coexistence, de l'éventuel pardon des fautes, et, plus généralement, de l'écart, qui peut parfois être acrobatique, entre les positionnements politiques (avec toutes leurs conséquences) et la complexité infiniment plus grande de l'être humain. Chapeautant le tout et structurant le récit, d'abord à travers l'opposition entre les deux personnages de Sanchez Mazas, le (pseudo-)héros/héraut du fascisme et de Miralles le héros républicain inconnu, ensuite par l'évocation d'autres personnages qui, eux, n'ont pas survécu à la guerre civile, une très profonde réflexion sur l'héroïsme, son essence, ses valeurs, sa possibilité d'existence... Thème notamment traité par une réflexion critique remarquable sur les mots d'ordre caractéristique des courants de pensée de l'époque, et aussi sur divers jugements portés alors et depuis; avec, une pareille méditation sur le souvenir et l'oubli, le devoir de mémoire et celui de gratitude (tant au niveau personnel qu'à l'échelle de la collectivité), et, en point d'orgue, une magnifique consécration des plus belles figures évoquées, sauvées par l'écriture de cette deuxième mort qu'est l'oubli, et consacrées, précisément, en figures de héros envers lesquels notre civilisation efface trop facilement sa dette précisément par cet oubli. Juste un petit passage de l'avant-dernière page:
"(...) (Je pensais que) tant que je raconterais son histoire Miralles continuerait en quelque sorte à vivre, tout comme continueraient à vivre, pour peu que je parle d'eux, les frères Garcia Segues - Joan et Lela - et Miquel Cardos et Santi Brugada et Jordi Gudayol, bien que morts depuis tant d'années, morts, morts, morts, je parlerais de Miralles et d'eux tous sans oublier personne, et bien sûr des frères Figueras et d'Angelats et de Maria Ferré et aussi de mon père, jusqu'aux jeunes Latino-Américains de Bolano, mais surtout de Sanchez Mazas et de ce peloton de soldats qui au dernier moment a toujours sauvé la civilisation et auquel Sanchez Mazas ne méritait pas d'appartenir, contrairement à Miralles, de ces moments inconcevables lors desquels la civilisation tout entière dépend d'un seul homme et je parlerais de cet homme et du traitement que la civilisation lui réserve" (p. 236)
Un coup de chapeau pour finir aux traducteurs et à l'éditeur, qui ont magnifiquement travaillé: un très beau texte pour le lecteur français, sans fautes de langue ni coquilles (chose qui, dans l'édition française, devient si rare qu'elle mérite d'être soulignée).
19:31 Publié dans Petites notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : vargas llosa, la tante julia et le scribouillard, gamboa, esteban le héros, le syndrome d'ulysse, cercas, les soldats de salamine
25.02.2009
Le blog judiciaire de Pascale Robert-Diard
Aux amateurs de belle prose virtuelle, je recommande vigoureusement cet excellent, et très délectable, blog d'une chroniqueuse judiciaire du Monde, que je viens de découvrir à l'occasion d'une page mystérieusement intitulée "La cigarette de Madame Tibéri", qui est un petit bijou:
http://prdchroniques.blog.lemonde.fr/2009/02/25/la-cigare...
11:39 Publié dans Généralités | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
Machado de Assis, Chasseur d'esclaves
Et encore une mienne sublime chronique ArtsLivres (lien)
J.-M., MACHADO DE ASSIS, Chasseur d'esclaves. Un père contre une mère, Chandeigne, 40 p., 7€
Courte et saisissante nouvelle évoquant l'esclavage une quinzaine d'années après son abolition au Brésil, et la violence égoïste à laquelle conduit la faim.
Candido Neves, lassé de métiers qu'il n'a pas la patience d'apprendre correctement, s'est reconverti dans l'activité lucrative de chasseur d'esclaves fugitifs. Pour subvenir aux besoins de sa famille, et éviter d'avoir à abandonner son fils nouveau-né, il en viendra à commettre un crime - mais légal selon le droit esclavagiste en vigueur - et cela en toute bonne conscience...
Comme à l'ordinaire chez Machado de Assis, tout est dans le ton : ici marqué par une apparence de détachement, et presque de légèreté, mais appliqué à des aspects parmi les moins ragoûtants de la société brésilienne. N'en ressort que davantage la violence des contraintes sociales, tant du côté des rapports esclavagistes traitant la personne comme une marchandise ou un bétail, que du côté des hommes « libres » en droit mais asservis par la pauvreté, et de ce fait perdant tout sens de l'humain. Sur cette sombre toile de fond se détache l'ironie de l'auteur, soulignant implicitement les contrastes, par exemple avec les noms éloquents des personnages, ou les références à la topographie de Rio (les allusions sont élucidées par des notes de la traductrice, qui propose aussi une brève mais suggestive introduction).
L'ouverture de la nouvelle donne d'ailleurs tout de suite le la, d'une manière dévastatrice que n'aurait pas reniée un philosophe du XVIIIe siècle :
« Avec l'esclavage, des métiers et des accessoires ont disparu, comme cela est sans doute arrivé pour d'autres institutions sociales. Je ne citerai quelques-uns de ces accessoires que parce qu'ils sont liés à un certain métier. L'un d'eux était le fer au cou, un autre le fer au pied ; il y avait aussi le masque en fer blanc. Ce masque faisait perdre aux esclaves le vice de l'ivrognerie, parce qu'il leur fermait la bouche. Il n'avait que trois trous, deux pour voir, un pour respirer, et il était fermé derrière la tête par un cadenas. Avec le vice de l'ivrognerie, ils perdaient la tentation de voler, car en général, c'est dans les sous de leur maître qu'ils puisaient de quoi étancher leur soif ; on avait du coup deux péchés abolis, et la sobriété et l'honnêteté étaient assurées. Ce masque était grotesque, mais on ne peut pas toujours obtenir l'ordre social et humain en évitant le grotesque, voire la cruauté. (...) Il y a un demi-siècle, les esclaves s'enfuyaient souvent. Ils étaient nombreux, et tous n'aimaient pas l'esclavage. Il arrivait occasionnellement qu'ils soient battus, et tous n'aimaient pas être battus » (p. 11-12).
Bref, matière à réfléchir sur les « bons côtés de l'esclavage », vantés par certains du côté de la Martinique...
08:11 Publié dans Petites notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : machado de assis, chasseur d'esclaves
Machado de Assis, Ce que les hommes appellent amour
Une autre mienne sublime chronique ArtsLivres (lien)
J.-M. MACHADO DE ASSIS, Ce que les hommes appellent amour (titre original : Memorial de Aires), Métailié, 215 p., 9€
Le plus célèbre auteur brésilien du XIXe siècle propose, sous la fiction du journal d'un vieux diplomate, une méditation intime sur la vie, la société et l'amour, avec un apparent détachement, marqué en fait par l'ironie et le désenchantement.
A l'heure de la retraite, après des décennies à l'étranger, un diplomate brésilien rentre à Rio couler ses vieux jours dans le confort bourgeois entre sages plaisirs et nostalgie douillette. L'envie lui prend ainsi de consigner en un journal impressions et menus faits, au fil d'un quotidien ordonné autour de deux pôles, face auxquels il affecte autant de détachement : dans l'ordre de la grande histoire, c'est l'agitation politique qui entoure le décret d'abolition de l'esclavage, avec lequel le Brésil entre dans le monde moderne ; dans l'ordre de l'intimité, c'est la rencontre avec une belle et jeune veuve éplorée (Fidélia !), à laquelle il feint de ne s'intéresser qu'à titre de curiosité - d'autant que les hasards de la vie mondaine ne tarderont pas à rapprocher ladite veuve d'un beau jeune homme de bonne famille (Tristan !), qui s'apprête à entrer dans la vie comme le diariste se prépare à en sortir...
L'intérêt de ce beau roman n'est pas, on le devine vite, dans les péripéties d'une intrigue fort mince et sans surprise ; il est bien davantage dans le ton et le point de vue, dont la première clé est fournie par les clins d'œil significatifs que l'auteur adresse à son lecteur : de nombreuses notations invitent ce dernier à n'être pas dupe du jeu littéraire du faux journal intime, donné ainsi pour un poncif assumé, et donc à prendre avec ce qu'il faut de recul critique : « Je ne sais si je me fais bien comprendre, mais pourquoi essayer de mieux dire dans des pages écrites par un solitaire et que connaîtra seul le feu où je les jetterai un jour » (p. 23) ; « Je conserve la présente page à seule fin de me rappeler que le hasard aussi peut faire d'un mensonge vérité. Un homme qui commence à mentir, sous le masque ou effrontément, finit souvent par se retrouver exact et véridique » (p. 55-56) ; « Si un roman proposait semblable parallélisme, il se trouverait bien un critique pour crier à l'invraisemblance, et pourtant le poète disait déjà que le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable » (p. 67) ; et autres notations qui rappellent, si besoin était, que l'écriture est d'autant plus fiction qu'elle se donne pour non-fictive, et d'autant plus vraie qu'elle est représentation fictive.
A ce titre, la seconde clé est à chercher dans ce qui est au cœur du roman en tant que roman, c'est-à-dire la personnalité de son protagoniste. Bien sûr, Aires porte en bonne part la parole de l'auteur, dont ces « Mémoires d'Aires » (titre original) constituent le dernier livre. Mais par bien d'autres aspects il est également très éloigné de lui, en particulier par sa profession et son rang social (Machado de Assis, né d'un père noir et d'une mère portugaise, n'avait rien du notable de la bonne société, et a dû pratiquer de multiples métiers pour vivre).
L'artifice du journal supposément promis au feu permet d'abord de caractériser le personnage, bien qu'écrivant (censément) le texte, comme étranger au monde de la littérature ; en cela, il est une figure de la stérilité, et se montre d'ailleurs lui-même conscient de n'avoir rien à laisser derrière lui : « Moi, j'ai laissé ma femme sous la terre de Vienne, et aucun enfant n'est sorti pour moi du berceau du Néant. Je suis seul, entièrement seul. Les rumeurs du dehors, voitures, animaux, hommes, sonneries de cloches et coups de sifflets, rien de tout cela ne s'adresse à moi. Tout au plus ma pendule, lorsqu'elle sonne les heures, semble me parler, mais de quelle voix lente, rare, funèbre. Et quand je relis les lignes que je viens de tracer j'ai l'impression d'être un fossoyeur » (p. 124-125). De telles notations abondent, qui ouvrent pour ainsi dire des gouffres intimes sous les pas si mesurés du vieux routier de chancellerie.
De manière complémentaire, en effet, Aires est le diplomate par excellence - aussi habile à décrypter les intentions sous les gestes et à repérer les fils invisibles qui animent les marionnettes sociales, qu'à se faire entendre à demi-mots ou à cacher son jeu. L'auteur s'amuse ainsi volontiers à une sorte de petit jeu de massacre dont tout le sel est dans l'air de ne pas y toucher : « C'est que la dame, entre autres dons, ne manque pas d'habileté ; elle avait peut-être dit du mal de son beau-frère ou de sa belle-sœur ; mais elle a dû si bien s'y prendre que je les ai trouvés dans les meilleurs termes. Quel mal dira-t-elle de moi ? Elle m'intéresse et j'ai préféré ses médisances au poker ; à médire, au moins, on ne perd pas d'argent » (p. 80) ; « Je vais me répéter au sujet de cette dame : elle est beaucoup plus amusante que son mari : le mal qu'elle dit des autres, il le dit mal ; elle, en revanche, sait toujours intéresser. / Oui, Dona Césaria a bien payé sa dette. Non que les propos qu'elle a tenus soient par eux-mêmes une garantie d'estime et d'amitié, mais la qualité de ses regards, l'admiration et la considération qu'on pouvait lire sur son visage, le sourire qui ne quittait presque pas ses lèvres, tout cela avait bien valeur d'affection. Valeur-or, peut-être pas, mais le papier-monnaie aussi sert à payer » (p. 95).
Ainsi Aires veut-il faire croire, veut-il peut-être se faire croire à lui-même, que les événements qu'il évoque ne sont qu'aimables variations sur le thème d'une vie plutôt paisible et assurément confortable, ensoleillée par les promesses d'un avenir collectif radieux (une fois balayées les scories qui font tache sur le présent), et tout au plus assombrie par les nuages que poussent les ordinaires difficultés de l'existence dans le ciel des braves gens qui l'entourent, et dont la générosité, l'amour et la grandeur d'âme sauront bien triompher des épreuves. Derrière la façade, le gros œuvre laisse bien autrement à désirer. L'équilibre fragile du monde pratiquement féodal, dont la bonne société du roman présente le sommet émergé, est largement compromis par la remise en cause de son assise esclavagiste, et le tableau idyllique du devenir de la propriété de Fidélia, assuré par la conjonction de la pure générosité des maîtres et de la non moins pure fidélité de leurs affranchis, est un replâtrage de comédie qui ne trompe guère. De même, dans l'ordre affectif, les personnages en apparence tout amour et don de soi se révèlent, de diverses manières, tous plus ou moins hantés par une horrible peur de la solitude et de l'ennui, en attendant de céder à la terreur de la mort, et projettent leurs bras aimants comme des lianes garnies de ventouses autour du cou de leurs proches.
Car c'est bien, finalement, de mort qu'il est question d'un bout à l'autre, pas seulement dans les morts 'réelles' souvent évoquées, comme celle du premier mari de Fidélia, supposée ne jamais s'en remettre dans les bras d'un autre, jusqu'à ce qu'elle reparte pour un tour avec Tristan, ou celle de la femme d'Aires, lequel paraît avoir enterré toute vie affective avec sa défunte, mais ne manque pourtant pas de s'attacher à la belle veuve comme le diabétique devant une vitrine de confiseur. Plus généralement, c'est avec Aires tout un monde qui va vers sa fin, une certaine société qui se cache à elle-même les symptômes de son agonie en s'étourdissant de futilités, ou en se repliant sur la sphère de l'intime comme l'escargot dans sa coquille. Et c'est aussi, en la personne d'Aires, le drame intime d'une conscience assez lucide pour appréhender le néant de l'existence et le gouffre de sa propre fin, mais retenue par le carcan d'une élégance fin-de-siècle, autant que par une pudeur essentielle, de se pencher vraiment sur l'abîme et d'en avouer l'horreur - sinon sur le mode de la litote et de l'auto-ironie : « Aujourd'hui, Toussaint ; demain, jour des Morts. L'Église a eu raison de fixer une date pour qu'y soit célébré le souvenir de ceux qui s'en sont allés. Dans le tumulte de la vie, au milieu de ses séductions, qu'un jour au moins leur soit consacré... Les présents points de suspension traduisent l'effort que je faisais pour poursuivre jusqu'au bout de la page sur le ton de la mélancolie ; je ne peux, je n'ai jamais pu rien faire de tel. M'attrister n'est pas mon fort. Et pourtant, quand j'étais jeune et faisais des vers, ils n'ont jamais exprimé que la plus sombre tristesse. Avec les larmes que j'ai versées alors - noires puisque l'encre était noire - il y aurait eu de quoi inonder le monde qui est, comme on sait, leur vallée » (p. 144-145).
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Agustina Bessa-Luis, La Sibylle
Une mienne sublime chronique Artslivres.com (lien)
Agustina BESSA-LUIS, La sibylle, Métailié, 279 p., 11€.
Entre XIXe et XXe siècles, dans le monde paysan du nord du Portugal encore à demi féodal, une chronique familiale dominée par un étonnant portrait de femme, qui a valu à son auteur elle-même le surnom de « La Sibylle » dans son pays.
Comme la plupart des auteurs portugais, à l'exception de Fernando Pessoa et José Saramago, Agustina Bessa-Luis est très peu connue en France, alors qu'elle compte parmi les « icônes » culturelles nationales : pour preuve, son portrait, honoré du titre « La Sibylle », figure en bonne place parmi les gloires du Portugal sur la chronologie universelle géante présentée au public dans l'une des salles historiques du couvent des Jéronimos de Belem, à Lisbonne. A bon droit, comme le prouve la lecture de son roman le plus célèbre.
Le roman est d'abord celui d'un monde, le monde paysan partagé entre traditions immémoriales et émergence de la modernité, qui occupe une telle place dans la réflexion et l'imaginaire d'un pays, s'il en est, écartelé entre passé et avenir. Ce monde nous est ici décrit à travers l'histoire d'une famille à cheval sur le XIXe et le XXe siècle et les tribulations de ses principaux membres, qui pourraient chacun revendiquer l'honneur d'un roman. Toutefois, la narration elle-même est assumée du point de vue de Germa, une plus jeune descendante qui n'appartient plus elle-même à ce monde, et qui évoque cette mémoire familiale dans le cadre plus ou moins abandonné de la propriété familiale : ce procédé introduit d'emblée la distance avec le passé, et cette distance se redouble également d'une distance critique, constamment à l'œuvre dans le récit, à travers les fréquentes notations analytiques de la narratrice, qui juge autant qu'elle rapporte, et rapporte et juge, précisément, comme seul peut le faire quelqu'un qui a assez vécu dans le microcosme étudié pour en comprendre les rouages, mais s'en est assez éloigné pour n'en être plus prisonnier.
En quelques générations, le récit porte donc sur le devant de la scène le personnage éponyme, Joaquina Augusta dite Quina, alias « La Sibylle » de ce petit monde. Forte femme (pour dire le moins), viscéralement attachée à sa terre, et farouche défenseur de ses intérêts dans un contexte âpre de rivalités paysannes, de jalousies personnelles et d'avidités familiales, compliquées par les aléas de la vie économique locale et les heurs et malheurs des conduites individuelles... A vrai dire, il n'est pas toujours facile de s'y retrouver dans le dédale de l'arbre généalogique, forcément enrichi d'alliances et, parfois, de surgeons illégitimes - mais cette complexité même, exigeant du lecteur contemporain (et urbain) une attention soutenue, participe de l'étrangeté, pour ce lecteur, d'un monde qui n'est pas le sien et lui demeure, en certains de ses aspects, difficilement pénétrable, car son mode d'organisation, y compris dans le temps de la longue durée, lui est étranger, alors qu'il est le quotidien évident des personnages, pour qui, par exemple, il va de soi que les querelles de voisinage s'héritent comme la terre de génération en génération, et que l'atavisme construit les personnes comme les semailles reproduisent les moissons.
Les choses se compliquent également de ce partage historique qui s'opère, au niveau des dernières ramifications de l'arbre généalogique, entre les enracinés fidèles à la tradition et ceux qui sortent du monde rural pour tenter l'aventure de la ville, et dans celle-ci, d'une vie qui les désolidarise des premières. Germa, dont les parents appartiennent au second groupe, mais qui a dans son enfance partagé la vie du premier, incarne bien cette rupture progressive, qui coupe les racines en rejetant l'ancien dans un passé perdu, mais en même temps permet d'en faire de l'histoire, et en particulier, d'élever à l'immortalité littéraire la figure de La Sibylle autrement condamnée à passer sans phrases comme les saisons. Enseignement proustien, à sa manière : pour recréer et faire vivre le monde dans l'art, il faut l'avoir intimement connu, mais s'en être retiré, pour éviter de se laisser entraîner par son cours inéluctable vers la mort et le silence.
De ce monde-là, donc, Germa est pour nous l'interprète autant que l'analyste - formant ainsi une sorte de couple fonctionnel (et un couple aux relations d'amour-haine) avec la Sibylle Quina, qui, elle, doit son surnom à une étrange capacité, issue du fond des âges : celle d'être également interprète des forces et des puissances à l'œuvre dans son monde immémorial, mais dont elle est trop partie prenante pour en comprendre le jeu autrement que par des intuitions mystérieuses et le traduire sous un autre langage que celui de l'oracle :
« Quina était pourtant la première à déceler une conduite étrange, un geste, un mot qui n'étaient pas prévus, un pas qui défiait l'équilibre, une décision laissée de côté, un raisonnement qui avait été combattu, et il en était résulté l'inattendu. L'impondérable dans les créatures s'expliquait pour elle par l'influence des esprits, favorables ou malins, mais venus en tout cas de l'au-delà. Grâce à une intuition très fine, elle pénétrait profondément les manifestations de la nature humaine ou simplement du milieu vital, ses éléments, ses causes et ses effets, et elle gagna rapidement une connaissance profonde de tous les rythmes de la conscience, de l'instinct, des forces telluriques qui se conjuguent dans le fatalisme de la continuité. Elle connaissait les hommes sans l'avoir jamais appris. Elle savait, une à une, quelles réactions correspondaient à tel type de personne en présence de telle situation. Elle devinait les pensées avant même que sa raison les ait découvertes. Un sourire la mettait sur ses gardes, de la même façon qu'une araignée tissant sa toile d'une feuille à l'autre d'un pied de mauve la décidait à faire étaler le grain sur l'aire, ou les épis de maïs égrenés encore humides du battage. Comme celui qui distingue de l'autre côté des montagnes si l'ombre qui monte est de fumée, de poussière ou de nuage ; comme celui qui dans la forêt reconnaît la trace d'un animal, à la saison de la chasse ou au temps des amours ; comme celui qui flaire dans le vent le péril, comme celui qui pressent dans l'atmosphère la confiance ou la trahison, ainsi elle vivait, intensément adaptée grâce à cette capacité primitive de défense, d'astuce, de prévision et de préconnaissance de la vie et des choses, que l'homme civilisé, réduit à vivre en troupeaux pacifiques, protégé par des conventions artificielles, perd petit à petit ou ne développe jamais complètement. Ainsi pouvait-elle aisément prendre un ascendant spirituel sur tous ceux pour qui ces dons innés ne faisaient que symboliser un pouvoir magique. On lui fit bientôt une réputation de voyante, de sorcière, qu'elle ne repoussa jamais complètement, bien qu'il lui répugnât d'être comparée à un quelconque exploiteur de naïvetés stupides. La vérité, c'est que Quina ne sut jamais à quel point sa condition spirituelle était puissante. Elle agit toujours sur un plan assez médiocre de vanité et de pure tendresse pour tout ce qui lui paraissait informe, créé dans un état temporaire d'imperfection, et cette tendresse était aussi grande que son mépris, car tout ce qu'elle aimait - créatures, formes, mystères, et la beauté elle-même - lui semblait décevant et froid à côté de ce qu'elle avait rêvé. L'amour est un état de lucidité et de clairvoyance. Celui qui aime est implacable ; et seules les âmes tièdes et indifférentes trouvent en elles-mêmes une justification aux misères de leur prochain et, en lui pardonnant, exigent leur propre pardon » (p.56-57).
Assurément, la narratrice - qui se dévoile ainsi elle-même en même temps que son objet - ne manque pas d'amour pour son personnage, car le lecteur est frappé par la distance qui sépare le portrait tout en contrastes de Quina d'une quelconque hagiographie ou du tableau naïf d'une paysannerie de pacotille à l'usage des nostalgiques urbains. Portraitiste « implacable », elle entre avec autant de sympathie dans les méandres des élans de générosité ou de tendresse de Quina, qu'elle se montre incisive et impitoyable dans le dévoilement de ses petitesses et de ses cruautés, et dans la dénonciation de ses fautes ou des limites de son intelligence. En tout cas jamais « tiède et indifférente », et éloignée de toute problématique du pardon - et s'interdisant à elle-même le pardon pour ce qui est, aux yeux d'une Quina, une trahison ?
Aussi bien pour Quina, qui voit ses collatéraux quitter la campagne, le problème est-il celui de l'héritage : elle-même vieille fille et sans enfants, Quina, avec sa lucidité proprement sibylline, se choisit deux héritiers symboliques, formant à leur tour un couple fonctionnel. D'un côté Custodio, l'enfant recueilli, plus ou moins débile et insaisissable, qui s'attache à elle pour partie (mais pour partie seulement) comme un petit animal à sa mère et se rêve en héritier bien concret de sa terre : un choix difficilement justifiable selon les canons du monde moderne, mais qui peut s'expliquer par l'intuition que ce Custodio, avec toutes ses défaillances, est l'emblème de l'enracinement fusionnel dans le monde dont Quina est la prophétesse, et peut-être aussi le dernier de ses proches sur qui s'exerce toute la puissance de sa magie. De l'autre côté, on retrouve Germa, en qui Quina pressent qu'elle pourrait avoir une héritière spirituelle initiée à ses mystères, si celle-ci acceptait de faire marche arrière, en quelque sorte, dans le mouvement familial de progrès qui l'arrache à la terre.
D'un côté comme de l'autre, Quina montre ainsi la profondeur et en même temps la limite de son intuition sibylline, car elle saisit instantanément ce qui, dans chaque être, est absolument essentiel à son point de vue, mais elle ne peut éviter l'échec de ses ambitions, par méconnaissance (ou ignorance volontaire) de tout ce qui, dans la complexité de la vie, peut contrarier ses rêves, et fait fatalement d'elle l'ultime rejeton stérile d'une famille qui n'est plus paysanne, et l'ultime détentrice d'une puissance immémoriale qui n'a plus place, dans le monde moderne, pour s'exercer sous la même forme. Ainsi y a-t-il de la part de Germa une forme de trahison, qui redouble l'abdication, par les collatéraux de Quina, de leur être paysan. Mais l'auteur suggère dans la dernière page l'unique possibilité d'une mutation salvatrice de la parole sibylline - possibilité fragile, à saisir ou à perdre, comme toutes les issues éventuelles au néant :
« Voici Germa, voici que le temps est venu pour elle de traduire la voix de sa sibylle. Mais peut-être son temps est-il improductif et néfaste et gardera-t-elle en réalité le silence, car qui est-elle pour être un peu plus que Quina et espérer que les temps nouveaux soient plus aptes à éclairer l'homme et à lui apporter la solution de lui-même ? Peut-être, en réalité, se figera-t-elle dans son incessant, lent ou vertigineux balancement, dans cette maison qu'elle habite fortuitement, et son histoire se fermera-t-elle hermétiquement sur le cercle des aspirations qu'elle n'aura pas su distinguer et accomplir, parce que justement il était trop tôt ou trop tard, parce qu'on ne comprend ou qu'on ne croit jamais assez, parce qu'on désire trop, et c'est tout le destin, parce que..., parce que... » (p.278).
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24.02.2009
Antonio Lobo Antunes #2
Nous avions laissé l'ami portugais Antonio Lobo Autunes, il y a quelques mois, sur la première série Le cul de Judas, Mémoire d'éléphant, et Connaissance de l'enfer (lien); retrouvons-le donc avec une deuxième série: L'explication des oiseaux (Points-Seuil, 1991, 317 p.) et Fado Alexandrino (Métailié-Suites, 1998, 605 p.).
Il est intéressant de comparer les deux romans, qui se suivent dans la chronologie de l'auteur (éditions originales 1981 et 1983), autant pour ce qui les rapproche que pour ce qui les distingue.
On y retrouve d'abord les mêmes thèmes chers à Lobo Antunes (obsessionnels, même), diversement brodés: traumatismes de la guerre coloniale, dictature salazariste à l'agonie, vide existentiel et sentiment intense d'échec, alcoolisme, déliquescence du couple, déchirements familiaux, etc. Le tout orchestré avec le même brio stylistique déjà éprouvé dans les précédents romans, qui allie dans les mêmes longues phrases de type "stream of consciousness" (comme disent les faux savants fainéants grassement payés à ne rien foutre et dûment morigénés par notre omni-micro-président), perceptions de la réalité extérieure, expressions affectives, fantasmes et hallucinations, et associant divers points de vue par le jeu changeant des pronoms ou des personnes -- et cela sans perdre le lecteur dans la confusion, ce qui relève souvent de la prouesse.
L'explication des oiseaux cependant tient bien davantage de la série précédente, avec un unique narrateur qu'on devine fort autobiographique, et un cheminement personnel qui accumule les prises de conscience jusqu'au cataclysme final. Le titre, étrange, se justifie par le souvenir d'une scène d'enfance entre le protagoniste et son père (je vous laisse découvrir), et souligne par ce rappel l'ancrage terrifiant du roman et la justification de sa dynamique à partir des déterminations familiales, lourdement présentes: le personnage est né et a été élevé dans un milieu de bonne bourgeoisie proche des cercles dirigeants de la dictature de Salazar, et toutes ses tentatives pour se sortir par lui-même de ce carcan n'auront été que lamentables échecs sous l'oeil symbolique impitoyable d'un Père charognard attendant son heure...
De son côté, Fado Alexandrino manifeste une ambition plus ample: d'abord par sa structure "polyphonique" (comme disent, etc.), orchestrant les voix de plusieurs anciens combattants réunis dix ans après leur retour du Mozambique (pour changer de l'Angola, que Lobo Antunes a connu et qu'il évoquait dans ses précédents romans), avec une répartition des chapitres selon les personnages: au cours d'une longue nuit d'ivresse et de débauche, ces anciens (du troufion au lieutenant-colonel ensuite promu général) se confient à un autre camarade, un anonyme capitaine qui figure la conscience du romancier; le partage est cependant brouillé, de manière marginale, par l'interférence dans chaque chapitre de bribes relevant d'autres personnages que de celui auquel chaque chapitre est consacré -- mais là encore, sans confusion tant est maîtrisé le jeu des points de vue, ainsi rapprochés lorsqu'il s'agit de manifester des parallélismes ou des contrastes. La difficulté est initiale pour le lecteur, dans les premiers chapitres; mais lorsqu'on a bien compris le cadre général (discussion au cours d'une soirée d'anciens), et, dans ce cadre, la répartition des figures qui ne sont, pratiquement jusqu'à la fin, identifiées par les grades militaires ("le soldat", "le sous-lieutenant", etc.), on s'y retrouve très bien.
Outre cette organisation, le roman se distingue aussi par la place plus structurante, et plus massive, donnée l'histoire contemporaine dans son articulation précise, autour de la chute du régime de l'Estado Novo (révolution dite des oeillets): les chapitres se répartissent en trois parties égales, avant, pendant et après la révolution, par rapport à laquelle se positionnent très diversement les personnages.
On y suit donc les parcours divers de ces personnages, partis de positions sociales différentes et d'engagements intimes ou politiques également divergents -- mais finalement tous pareillement laminés par l'expérience de la guerre, et d'un impossible retour à la normalité: autant d'épaves dérivant au long d'un même cours d'échec et de dégradation, s'abîmant sur les mêmes écueils du couple, de la vie sociale et et de l'absurdité de l'existence; mais chacun à sa manière, selon son "génie" propre et conformément aux déterminations de son sort.
Plus que jamais le style virtuose de l'auteur s'en donne à coeur joie, réussissant à l'occasion à provoquer autant le rire que l'horreur... un vrai bonheur (noir). Le ton est une fois seulement volontairement rompu, dans l'un des derniers chapitres, qui laisse la parole à un personnage féminin jusqu'alors très secondaire, sous la forme, quasi, d'une nouvelle à l'intérieur du roman: celle-ci introduit sur l'histoire d'un des personnages un point de vue complémentaire, parfaitement tragique (au sens classique), énoncé sous la forme de l'oracle de la fatalité, et donne à cette figure féminine (la vieille bonne de la tante de l'agent de transmissions) une grandeur inoubliable.
Les deux romans toutefois se rejoignent par la fin: puisque l'un et l'autre sont des parcours vers la mort violente, comme ultime et nécessaire aboutissement de la tragédie... Mais je vous laisse découvrir les détails...
11:38 Publié dans Petites notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Preuve ontologique de l'existence de Dieu
Selon la jeune narratrice du roman de Milena Agus, Battement d'ailes (Liana Levi, 2008, p. 81-82):
"Grand-père dit qu'il ne voudrait pas de cette femme, même si c'était la dernière restée sur terre et qu'il s'agissait de la prendre non pas sous son toit ou dans son lit, mais comme voisine de caveau. Mais la grand-mère des voisins est un être humain important parce qu'avec son cerveau plus petit qu'un petit pois, elle est la preuve ontologique de l'existence de Dieu. Comment pourrait-elle en effet, alors qu'elle manque autant de cervelle, marcher, parler, exprimer des pensées et éprouver des sentiments si l'âme n'existe pas? Donc l'âme existe. Donc Dieu existe."
09:51 Publié dans La pensée du jour | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
19.02.2009
Poupée vaudoue
Ce n'est pas parce qu'on snobe La Princesse de Clèves qu'on n'a pas de lettres: telle procédure judiciaire récente n'a pu, à l'évidence, qu'être inspirée par la lecture attentive, en très haut lieu, de Balzac, et de surcroît d'un des moins connus, en l'occurrence l'Etude philosophique intitulée Sur Catherine de Médicis -- et jusqu'au bout en plus, puisque c'est près de la fin qu'on y trouve ces considérations sur les pratiques magiques, à propos de Cosme Ruggieri:
"Il convint d'avoir fourni à La Mole une figure représentant le roi, piquée au coeur par deux aiguilles. Cette façon d'envoûter constituait, à cette époque, un crime puni de mort. Ce verbe comporte une des plus belles images infernales qui puissent peindre la haine, il explique d'ailleurs admirablement l'opération magnétique et terrible que décrit, dans le monde occulte, un désir constant en entourant le personnage ainsi voué à la mort, et dont la figure de cire rappelait sans cesse les effets. La justice d'alors pensait avec raison qu'une pensée à laquelle on donnait corps était un crime de lèse-majesté."
(La comédie humaine, t. 7, Seuil - L'Intégrale, p. 224-225).
Pour l'anecdote, il est intéressant de comparer ce texte avec La Reine Margot de Dumas (publié quelques années après), qui s'en est manifestement inspiré ici ou là (scène de torture par les "brodequins"; image de la figure au-dessus de la fraise comparée à la tête de Jean Baptiste sur son plateau, etc.); plus intéressant dans le cas présent, Dumas a en fait fondu (avec succès) en un seul personnage les trois figures historiques distinguées par Balzac: les deux frères Ruggieri, Cosme et Laurent, et le parfumeur René; c'est ce dernier, chez Dumas, qui concentre les attributions de parfumeur-empoisonneur, astrologue et devin de la Reine-mère, et témoin à charge au procès de La Mole (lequel La Mole, je vous le rappelle en cas de besoin, est l'ancêtre modèle revendiqué dans Le Rouge et le noir de Stendhal par Mlle de La Mole : on s'est beaucoup intéressé aux personnages et aux histoires du temps des Valois dans les années 1830-1848!)
A replacer dans ce contexte (monarchie de Juillet), la tentative d'interprétation historique de Balzac (et d'autres), qui cherche dans les Guerres de Religion l'antécédent et comme le patron de l'antagonisme entre monarchie et républicanisme: le catholicisme comme colonne vertébrale de la monarchie, le protestantisme comme porteur en germe de l'esprit républicain qui annihile les différences de rang; dans cette optique, pour Balzac (dans la troisième et dernière partie, "Les deux rêves"), le couple sanglant Robespierre-Marat apparaît comme l'héritier de la Catherine de la Saint-Barthélémy, en image en quelque sorte inversée: ce que Catherine fit (ou voulut faire) au profit de la Couronne par le meurtre des Réformés, les Jacodins le firent au profit du Peuple par la Terreur. Bon, il faut le reconnaître, le tout dans un esprit horriblement conservateur, où Balzac, en apologiste du crime d'Etat, ne donne pas vraiment son meilleur...
19:15 Publié dans La pensée du jour | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Mort aux idées
Egalement sous la plume de Dumas dans La Dame de Monsoreau (éd. Folio, p. 479-480), ce conseil avisé donné par le duc de Guise au roi Henri III :
"– Les hommes, continua le duc, les hommes sont visibles, palpables, mortels ; on les joint, on les attaque, on les bat ; et, quand on les a battus, on leur fait leur procès et on les pend, ou mieux encore. (...) Mais les idées, continua le duc, on ne les rencontre point ainsi. Sire, elles se glissent invisibles et pénétrantes ; elles se cachent surtout aux yeux de ceux-là qui veulent les détruire ; abritées au fond des âmes, elles y projettent de profondes racines ; et plus on coupe les rameaux imprudents qui sortent au dehors, plus les racines intérieures deviennent puissantes et inextirpables. Une idée, sire, c'est un nain géant qu'il faut surveiller nuit et jour ; car l'idée qui rampait hier à vos pieds demain dominera votre tête. Une idée, sire, c'est l'étincelle qui tombe sur le chaume, il faut de bons yeux en plein jour pour deviner les commencements de l'incendie, et voilà pourquoi, sire, des millions de surveillants sont nécessaires."
Heureusement, tout cela, c'est de l'histoire ancienne.
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17.02.2009
My own private Martine
09:46 Publié dans La pensée du jour | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
Surexcité
Sous la plume du père Dumas, dans La dame de Monsoreau (Cinquième volume, chap. XXI ; éd. Folio, p. 830):
"La surexcitation tient lieu à quelques hommes de passion réelle, comme la faim donne au loup et à la hyène une apparence de courage."
C'est drôle, ça me fait penser à quelqu'un. Mais qui?
09:27 Publié dans La pensée du jour | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
07.02.2009
Miroir, mon beau miroir
"Chaque homme, même le plus indifférent aux avantages physiques, a, dans certaines circonstances, avec son miroir des conversations muettes, des signes d'intelligence, après lesquels il s'éloigne presque toujours de son confident, fort satisfait de l'entretien."
A. Dumas, La Reine Margot, chap. XVIII, p. 232 éd. Folio.
(cliquer sur l'image pour l'agrandir)
(merci à Sarkostique)
00:24 Publié dans La pensée du jour | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
05.02.2009
De la Sicile à la Sardaigne
Décidément, les îles italiennes sont à l'honneur. La Sardaigne, à la différence de son auguste voisine (je ne parle pas de la Corse), n'est pas réputée pour avoir été de tout temps un fécond centre d'art et de culture... On lui doit pourtant (entre autres) un des plus curieux phénomènes littéraires de ces dernières années, en la personne de la romancière Milena Agus -- publiée de manière très confidentielle en Italie (notamment sous les jolies petites couvertures de Nottetempo) jusqu'à sa traduction en France (chez Liana Levi) qui en a fait un succès immense chez nous étendu ensuite au monde entier... Belle revanche de l'écriture discrète et de qualité, sur les mammouths des gros tirages de très grêle substance -- je ne citerai personne, ils sont trop nombreux.
Bref, on la trouve maintenant partout, et facilement chez nous: Mal de pierres, le roman qui l'a 'lancée', vient d'être repris en Livre de Poche (5€) -- accompagné de surcroît de la traduction d'une plaquette publiée en Italie sous le titre 'Perché scrivere' (pourquoi écrire?) -- et Liana Levi, outre ce titre et le suivant (Battements d'ailes -- mais que je n'ai pas encore lu), vient aussi de sortir, dans sa collection de poche "Piccolo", un court texte -- en fait, une nouvelle -- Mon voisin (3€). Autrement dit, vous n'avez plus aucune excuse.
En tout cas, Mal de pierres et Mon voisin sont deux très beaux titres que je vous recommande chaudement: magnifiques portraits de femmes, perdues quelque part entre amour, folie et tentation de la mort, mais cela sans une ombre de pathos, et avec une acuité rare appliquée à la beauté de choses et à la délicatesse des sentiments; des êtres comme de petits mondes au bord de gouffre, en même temps légers comme des plumes, et lourds d'une charge tragique constamment retenue, prompts à déchaîner contre eux-mêmes une violence qui ne trouve pas de mots pour s'exorciser...
Je vous laisse découvrir; si vous ne savez pas où placer vos stock-options et autres dividendes dûment fournis par la poche du contribuable finançant les triomphes du capitalisme français en général et neuilléo-élyséen en particulier, voilà de bons placements!
19:39 Publié dans Petites notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : milena agus, mal de pierres, mon voisin
Apologie du bordel
Sans prétention au sublime ou au transcendant, le petit roman d'Andrea Camilleri (surtout connu pour ses polars), La Pension Eva, vous offrira une agréable soirée avant de faire de beaux rêves (sauf, bien sûr, si vous avez regardé le clown sinistre à la télé ce soir: là, on ne peut rien pour vous).
En sicile également, mais dans les dernières années du fascisme, la vie d'une petite ville vue par un jeune garçon à l'approche de sa majorité, et surtout préoccupé par les mystères du gynécée, sous les espèces du bordel local (la pension Eva en question) dont une complicité avec le fils du patron lui ouvrira la petite porte (aux jours de "relâche", car ces dames ont leur convention collective)...
Rien de scabreux ou de lubrique: au contraire, une belle histoire faite de plusieurs histoires croisées, qui sont autant de figures de l'amour entraperçu dans son temple, sous l'oeil humide et émerveillé d'un galopin faisant ses premiers pas dans la vie. En outre, la deuxième moitié du livre fait entrer la grande histoire dans la petite, avec le pilonnage de l'île par les troupes alliées, et on y trouve, ici ou là, sans nuire à la tonalité d'ensemble du livre, quelques éclats de la même grandeur tragique qui fait tout le fond, par exemple, du terrible roman de Malaparte, La peau (évoquant les mêmes événements, à Naples); ainsi ce beau passage, à la manière de Pompéi, montrant le héros attelé au déblaiement d'un tas de ruine après bombardement:
"Quand le nuage se dissipa, il s'aperçut que le mur, en tombant, avait découvert une espèce d'arcade sous laquelle était dressée une très belle statue de marbre blanc. Celle d'une jeune fille grandeur nature, complètement nue, la tête dressée, les cheveux en chignon, les seins de forme parfaite, les yeux fermés, la bouche ouverte dans un cri silencieux, les mains unies en prière. Que représentait cette oeuvre étrange? Qu'il y eût des statues de femmes nues dans un bordel était normal, mais ce qui ne l'était pas, c'était l'attitude du personnage qui eût mieux convenu à une église. Il s'approcha, la toucha. Ce n'était pas du marbre, mais de la chair. Un catàfero, un cadavre féminin changé en statue par la rigidité de la mort et par la poussière. On ne voyait pas de blessures, elle était intacte, elle avait dû mourir sous la poussière de l'effondrement, qui l'avait complètement recouverte et étouffée."
(édition Métailié 2007, p. 122-123.)
Le seul (petit) reproche qu'on puisse faire est à la traduction française, qui s'est efforcée de rendre les termes dialectaux ou apparentés par des barbarismes en français, ce qui me semble sonner assez faux et tomber à plat. Mais on s'y habitue vite et on n'y prête guère attention.
Enfin, Points-Seuil vient d'avoir la bonne idée de reprendre le livre en poche, pour une pincée d'euros.
19:04 Publié dans Petites notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : andrea camilleri, la pension eva
La Flûte enchantée en Sicile
Il faut vite découvrir ce très beau petit livre de Roberto Vecchioni -- connu avant tout comme chanteur en Italie -- le premier de l'auteur à être traduit en français.
Le libraire de Sélinonte (Livre de poche, 124 p., 5€) est une merveilleuse fable fantastique, qui campe, à travers les yeux d'enfant du narrateur, une étrange figure de libraire qui ne vend pas ses livres, mais en fait lecture publique, cela dans le cadre de la petite ville sicilienne encore hantée par les fantômes de l'antique cité grecque; hélas, le caractère énigmatique et étrange du personnage -- mais peut-être plus profondément aussi son message -- dressera la population locale contre lui, jusqu'au drame...
Une histoire d'initiation quasi magique à cette magie des mots et des textes qui bouleverse le rapport au réel -- histoire troussée d'une plume allègre, espiègkle, poétique en même temps, aussi heureuse dans l'évocation du quotidien du petit monde provincial de l'île, que dans celle des vestiges antiques et de leur dialogue avec le présent, et enfin dans le souffle fantastique qui transforme en livres les rats de l'opéra, et décrit sur le mode tragi-comique le sort malheureux des hommes coupables du crime de lèse-littérature...
Une très heureuse découverte pour moi -- encore une fois, grâce aux amis de l'Imagigraphe -- que je vous invite à partager...
18:40 Publié dans Petites notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : vecchioni, le libraire de sélinonte
Petit éloge de Théophile
Eh non, pas celui qui est au programme de l'agrégation de LM -- l'autre, Théophile Gautier: car pas mal d'entre vous, j'imagine, comme moi auront surtout appris sur les bancs de l'école à farcir leurs indigestes disserts sur de non moins indigestes sujets, de méchancetés à l'égard du père d'Emaux et camées, sans qu'on se donnât d'ailleurs la peine d'en lire jamais une ligne.
Bien à tort, et pour se rattraper, mieux vaut tard que jamais. Par exemple, ce soir, vers l'heure du dîner, au lieu de regarder bovinement à la télé un clown triste faire ses singeries éculées qui n'amusent que lui, vous pouvez découvrir, ou redécouvrir, s'il comptait parmi vos lectures d'enfance, Le roman de la momie: c'est vraiment bien! Histoire d'amour (dont le personnage principal est une jeune femme) aux temps bibliques, alliant dans une prose éblouissante le rêve égyptien du XIXe siècle aux souvenirs de l'Exode -- et le tout, dans l'édition Folio, servi par une remarquable préface de J.M. Gardair, qui est elle-même un délice de lecture, et resitue parfaitement le roman à la fois dans le contexte de l'égyptologie naissante du temps et de la littérature et des arts orientalistes, fourmille de citations passionnantes de textes difficiles à trouver aujourd'hui, et brosse un excellent portrait de l'auteur. Le secret du roman, selon le préfacier : "la langue des Sphinx et la poésie de la Bible mises à la portée de tous par un homme spirituel, fraternel et charmant" (p. 35).
18:24 Publié dans Petites notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
De l'utilité de la version latine...
... Au moins, amis agrégatifs de LM -- en tout cas ceux qui ont fait la sublime version de Cornelius Nepos sur l'origine de la haine d'Hannibal envers les Romains, comprendrez-vous maintenant sans faillir, et sans avoir besoin de note explicative, cette allusion qu'on trouve au tout début de La Reine Margot, du père Dumas (à propos du jeune duc Henri de Guise, un des principaux instigateurs du massacre de la Saint Barthélémy):
"Alors le jeune duc, comme Annibal, avait fait un serment solennel: c'était de venger la mort de son père (=le duc François de Guise) sur l'amiral (=de Coligny) et sur sa famille, et de poursuivre ceux de sa religion sans trêve ni relâche, ayant promis à Dieu d'être son ange exterminateur sur la terre jusqu'au jour où le dernier hérétique serait exterminé."
(éd. Folio, p. 22)
Remarquez, ça tombe bien, parce que le procurateur de l'édition Folio en question ne s'est pas foulé le tronc, et n'a mis aucune note. Même pas pour des choses comme l'emploi du mot "miséricorde" au sens de "poignard", qui m'eût laissé bien en peine si justement l'ami Montaigne ne venait pas quelques heures auparavant de me le signaler, quelque part vers la fin du livre II, curieux hasard.
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03.02.2009
Petites chroniques
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Aveuglement et lucidité
Imaginez que, dans le beau pays où vous vivez, du jour au lendemain, tout le monde devienne aveugle... Si vous avez du mal, l'excellent J. Saramago (prix Nobel portugais de littérature en 1998) vous a mâché le travail, dans sa fable terrifiante L'aveuglement (points-seuil, 1997), qui suit minutieusement l'effondrement progressif de la société rendue à l'état de sauvagerie totalement désorganisée... ou plutôt libre de voir émerger de micro-organisations improvisées en fonction des circonstances; celle qui retient d'abord l'attention est celle qui se met vite en place dans le centre d'internement où le gouvernement a d'emblée décidé de parquer les contaminés (espérant éviter que le fléau n'atteigne toute la population), aveugles qui, abandonnés à eux-mêmes, se trouvent rapidement sous le joug d'un groupe d'aveugles qui les terrorisent et les rançonnent de la manière la plus sauvage... De quoi réfléchir dûment (à la manière de Carnéade?) sur ce qui fonde la justice et rend possible la communauté de vie entre les hommes... Le tout avec un grain de sable dans le mécanisme: sans qu'on sache pourquoi, une femme (et elle seule) a échappé à la contagion, et se chargera de sortir elle-même, son mari et quelques autres de cet enfer concentrationnaire, et de maintenir un minimum d'humanité dans les rapports humains au sein d'un monde livré au chaos.
C'est proprement terrifiant -- et comme toujours chez le Maître Saramago, pétillant d'intelligence, à la fois drôle et grinçant, avec une implacable analyse de la manière dont les sociétés qui se veulent libres et démocratiques sont en permanence menacées de sombrer dans l'horreur et la violence (n'oubliez pas que le Maître, fort âgé, appartient à la génération qui, au Portugal, a connu les quarante et quelques années de dictature salazariste). Uns des aspects les plus forts, d'ailleurs, du roman, c'est l'attention elle-aussi implacable aux effets directs de cet aveuglement universel sur l'hygiène: conséquences évidentes, si on y pense, et dont la mise en relief montre bien dans quoi, malgré qu'il en ait, l'homme se vautre lorsqu'il est réduit à sa nature 'aveugle'. Et on a bien sûr constamment sous les yeux (si je puis dire) le magnifique tableau de Brueghel, que vous irez voir ventre à terre au non moins magnifique musée Capodimonte, sur les hauteurs de Naples (rappelez-vous: la deuxième plus sublime ville de l'univers après Rome).
Mais l'histoire ne s'arrête pas là: on prend les mêmes et on recommence, quatre ans plus tard,, avec La Lucidité (points-seuil, 2006), dans la même ville, où cette fois se produit un événement inouï: lors des élections municipales, tous les électeurs votent (aucune abstention)... et une écrasante majorité (dans les 90%) vote... blanc. Phénomène inexplicable, qui alors déclenche une autre réaction terrible de paranoïa du gouvernement, mettant peu à peu en place un système de blocus concentrationnaire de la capitale "rebelle" pour empêcher la "contagion" du "mal" incontrôlable que constitue ce vote blanc quasi-unanime, d'ailleurs répété sous d'autres formes et avec d'autres modulations en d'autres occasions; dans ce contexte, un lien finit par être fait avec le drame précédent (celui de l'aveuglement), réintroduisant par force les mêmes acteurs sur le devant de la scène, pour les conduire au drame ultime.
Cette fable-là est, en apparence d'abord plus légère, moins brutale que sa petite soeur; mais, outre que le point final rétablit la balance, elle n'est pas moins hantée par le même sentiment d'horreur devant cette sorte de monstrueux serpent politique qui, à partir d'un message démocratique hors-normes et incompréhensible pour le pouvoir, parce qu'il échappe à son contrôle, se mord la queue en étouffant, au besoin par le meurtre, toute liberté dans ses anneaux. Ample matière à réflexion pour nos fragiles démocraties...
Bref, à lire de toute urgence.
09:29 Publié dans Petites notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Sorbonne poétique
Amis de la poésie, un site d'étudiants à découvrir, et à consommer sans modération (ça ne fait pas grossir) :
08:42 Publié dans Généralités | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Question de taille
J'ai déjà eu plus d'une occasion de le dire: tout est dans Montaigne (et inversement); par exemple:
"Or je suis d'une taille un peu au dessoubs de la moyenne: ce deffaut n'a pas seulement de la laideur, mais encore de l'incommodité: à ceux mesmement qui ont des commandements et des charges: car l'authorité que donne une belle presence et majesté corporelle, en est à dire (= leur manque). C. Marius ne recevoit pas volontiers des soldats, qui n'eussent six pieds de haulteur. Le courtisan a bien raison de vouloir pour ce gentilhomme qu'il dresse, une taille commune, plustost que toute autre: Et de refuser pour luy, toute estrangeté, qui le face montrer au doigt. Mais de choisir, s'il faut à cette médiocrité, qu'il soit plustost au deça, qu'au delà d'icelle, je ne le ferois pas, à un homme militaire. Les petits hommes, dit Aristote, sont bien jolis, mais non pas beaux: et se cognoist (= l'on reconnaît) en la grandeur, la grande âme, comme la beauté, en un grand corps et hault. Les Aethiopes et les Indiens, dit-il, elisans leurs Roys et Magistrats, avoyent esgard à la beauté et procérité des personnes. Ils avoient raison: car il y a du respect pour ceux qui le suivent, et pour l'ennemy de l'effroy, de voir à la teste d'une trouppe, marcher un chef de belle et riche taille:
Ipse inter primos praestanti corpore Turnus
Vertitur, arma tenes, et toto uertice supra est.
Notre grand Roy divin et celeste, duquel toutes les circonstances doivent être remerquées avec soing, religion et reverence, n'a pas refusé la recommandation corporelle, speciosus forma prae filiis hominum. Et Platon avec la temperance et la fortitude, desire la beauté aux conservateurs de sa republique. C'est un grand despit qu'on s'addresse à vous parmy vos gens, pour vous demander où est Monsieur: et que vous n'ayez que le reste de la bonnetade, qu'on fait à vostre barbier ou à vostre secretaire. Comme il advint au pauvre Philopoemen: estant arrivé le premier de sa trouppe en un logis où on l'attendoit, son hostesse, qui ne le cognoissoit pas, et le voyoit d'assez mauvaise mine, l'employa d'aller un peu aider à ses femmes à puiser de l'eau, ou attiser du feu pour le service de Philopoemen: Les gentils-hommes de sa suitte estans arrivez, et l'ayants surpris embesongné à cette belle vacation (car il n'avoit pas failly d'obeïr au commandement qu'on lui avoit faict) lui demandèrent ce qu'il faisoit-là: Je paie, leur respondit-il, la peine de ma laideur."
Essais, II, XVII "De la presumption", p. 679 Pléiade, 2007.
Et pour bien commencer le semestre, sous le haut patronage de Sarkostique, une image pieuse :
08:39 Publié dans La pensée du jour | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
10.01.2009
Auto-pub
Comme on n'est jamais mieux servi que par soi-même... Voici le programme (forcément très alléchant) du module optionnel de troisième année consacré à la philosophie hellénistique et romaine:
L6 LC 09 AC : Doctrines littéraires, morales et politiques de l’Antiquité classique (domaine latin)
Module d’initiation aux problèmes de l’éthique dans l’Antiquité.
Enseignement destiné aux étudiants de Lettres Classiques, mais également ouvert aux publics modernes.
Les grands textes philosophiques latins ont très largement contribué à former les modes de pensée de l’Occident. Une initiation à de ces textes est un bagage utile pour la compréhension de pans entiers de notre culture : les Humanistes et penseurs de la Renaissance, les moralistes du XVIIème siècle, les philosophes des Lumières, les théoriciens du XIXème siècle – tous ont entretenu un dialogue étroit avec les penseurs latins, dont les textes sont restés très vivants. Enfin, au XXème siècle, ces textes ont suscité un formidable intérêt chez des philosophes comme Michel Foucault, qui a beaucoup contribué à faire reconnaître leur valeur. En conséquence, aujourd’hui même, beaucoup des réflexions contemporaines sur l’éthique et les problèmes de la personne humaine se nourrissent de cet héritage latin, que le présent module propose de découvrir, ou de redécouvrir.
CM : Autonomie du moi et puissance de l’ordre social (Professeur Carlos Lévy)
Hebdomadaire : mardi 9h-10h, salle à préciser.
Textes étudiés :
SÉNÈQUE, Lettres à Lucilius, livres XIX-XX (= tome 5 de l’édition Belles Lettres, coll. Budé) ;
ÉPICTÈTE, choix de textes.
TD : Lecture de textes stoïciens relatifs à la question (François Prost)
Hebdomadaire : mercredi 11h-12h, salle D 690
Textes étudiés :
SÉNÈQUE, Des Bienfaits (De beneficiis), livres I-IV (= tome 1 de l’édition Belles Lettres, coll. Budé).
MARC AURÈLE, Pensées.
Le T.D. aborde le thème du cours dans les trois textes indiqués, et vise à donner une connaissance plus générale du stoïcisme.
Les textes de Sénèque peuvent également être lus dans l’édition SÉNÈQUE, Entretiens, Lettres à Lucilius, Robert Laffont – coll. Bouquins, qui reprend les traductions des Belles Lettres, corrigées et annotées par P. Veyne, auteur d’une importante introduction.
Le texte de Marc Aurèle peut être lu dans l’édition MARC AURÈLE, Pensées pour soi-même, Nathan, coll. Les intégrales de philo, qui reprend la traduction de l’édition Belles Lettres de Trannoy, revue, avec notes et commentaires importants de Pierre Pellegrin.
Aucune maîtrise du latin et du grec n’est nécessaire, ni aucune connaissance particulière de la philosophie ancienne. Toutes les notions utiles sont expliquées en cours.
Le travail consiste à lire des textes entiers, pour ce qu’ils sont, de « vrais textes », en réfléchissant sur ce que ces textes signifiaient pour les Anciens, et aussi sur ce qu’ils peuvent signifier de nos jours.
Les étudiants sont invités à faire part de leur lecture personnelle des textes, lecture qui sert de point de départ pour l’étude en commun de ceux-ci.
Évaluation :
L’évaluation de juin se fait en contrôle continu exclusivement.
L’évaluation de septembre se fait par examen écrit (une question sur le CM, une question sur le TD).
(la même chose à télécharger : Charte L6LC09 2008-2009.rtf)
11:18 Publié dans Généralités | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Subtilité adverbiale
Avez-vous remarqué que dans le monde de Proust, en règle générale, on n'est pas (simplement) riche: Madame Verdurin est "excessivement riche", de même lady Rufus Israels (la tante de Swann), Norpois est "colossalement riche", etc. Tout est dans l'adverbe, évidemment.
11:11 Publié dans La pensée du jour | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
14.12.2008
Inutile, La Princesse de Clèves?
Comme on sait, un Grand Homme contemporain (petit par la taille, mais immense par l'esprit) a pris, il y a peu, La Princesse de Clèves en exemple de connaissance inutilement fourguée aux jeunes esprits innocents par une Education Nationale ignorante des vraies valeurs de la vraie vie et complètement à côté de la plaque.
Apparemment, le petit Marcel avait commis la même erreur d'appréciation, si l'on en croit ce passage, consacré à la musique, qui peut aussi bien s'appliquer à la littérature et l'évoque :
"Il savait que le souvenir même du piano faussait encore le plan dans lequel il voyait les choses de la musique, que le champ ouvert au musicien n'est pas un clavier mesquin de sept notes, mais un clavier incommensurable, encore presque tout entier inconnu, où seulement çà et là, séparées par d'épaisses ténèbres inexplorées, quelques−unes des millions de touches de tendresse, de passion, de courage, de sérénité, qui le composent, chacune aussi différente des autres qu'un univers d'un autre univers, ont été découvertes par quelques grands artistes qui nous rendent le service, en éveillant en nous le correspondant du thème qu'ils ont trouvé, de nous montrer quelle richesse, quelle variété, cache à notre insu cette grande nuit impénétrée et décourageante de notre âme que nous prenons pour du vide et pour du néant. Vinteuil avait été l'un de ces musiciens. En sa petite phrase, quoiqu'elle présentât à la raison une surface obscure, on sentait un contenu si consistant, si explicite, auquel elle donnait une force si nouvelle, si originale, que ceux qui l'avaient entendue la conservaient en eux de plain−pied avec les idées de l'intelligence. Swann s'y reportait comme à une conception de l'amour et du bonheur dont immédiatement il savait aussi bien en quoi elle était particulière, qu'il le savait pour La princesse de Clèves ou pour René, quand leur nom se présentait à sa mémoire. Même quand il ne pensait pas à la petite phrase, elle existait latente dans son esprit au même titre que certaines autres notions sans équivalent, comme la notion de lumière, de son, de relief, de volupté physique, qui sont les riches possessions dont se diversifie et se pare notre domaine intérieur. Peut−être les perdrons−nous, peut−être s'effaceront−elles, si nous retournons au néant. Mais tant que nous vivons, nous ne pouvons pas plus faire que nous ne les ayons connues que nous ne le pouvons pour quelque objet réel, que nous ne pouvons par exemple douter de la lumière de la lampe qu'on allume devant les objets métamorphosés de notre chambre d'où s'est échappé jusqu'au souvenir de l'obscurité. Par là, la phrase de Vinteuil avait, comme tel thème de Tristan par exemple, qui nous représente aussi une certaine acquisition sentimentale, épousé notre condition mortelle, pris quelque chose d'humain qui était assez touchant. Son sort était lié à l'avenir, à la réalité de notre âme dont elle était un des ornements les plus particuliers, les mieux différenciés. Peut−être est−ce le néant qui est le vrai et tout notre rêve est−il inexistant, mais alors nous sentons qu'il faudra que ces phrases musicales, ces notions qui existent par rapport à lui, ne soient rien non plus. Nous périrons, mais nous avons pour otages ces captives divines qui suivront notre chance. Et la mort avec elles a quelque chose de moins amer, de moins inglorieux, peut−être de moins probable."
(Du côté de chez Swann, Pléiade t. 1, 1987, pp. 343-344)
Heureusement, tout de même, que nous avons, nous, un phare de la pensée pour éclairer notre aveuglement.
Mais soyons justes envers notre Grand Homme: on peut le soupçonner de tout, mais certainement pas d'avoir lu La Recherche (ni La Princesse de Clèves, d'ailleurs).
19:04 Publié dans La pensée du jour | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
Nénuphars neurasthéniques et parents dantesques
Juste pour le plaisir, cette page merveilleuse inspirée par le souvenir d'une promenade le long de la Vivonne:
"Bientôt le cours de la Vivonne s'obstrue de plantes d'eau. Il y en a d'abord d'isolées comme tel nénufar à qui le courant au travers duquel il était placé d'une façon malheureuse laissait si peu de repos que, comme un bac actionné mécaniquement, il n'abordait une rive que pour retourner à celle d'où il était venu, refaisant éternellement la double traversée. Poussé vers la rive, son pédoncule se dépliait, s'allongeait, filait, atteignait l'extrême limite de sa tension jusqu'au bord où le courant le reprenait, le vert cordage se repliait sur lui−même et ramenait la pauvre plante à ce qu'on peut d'autant mieux appeler son point de départ qu'elle n'y restait pas une seconde sans en repartir par une répétition de la même manoeuvre. Je la retrouvais de promenade en promenade, toujours dans la même situation, faisant penser à certains neurasthéniques au nombre desquels mon grand−père comptait ma tante Léonie, qui nous offrent sans changement au cours des années le spectacle des habitudes bizarres qu'ils se croient chaque fois à la veille de secouer et qu'ils gardent toujours ; pris dans l'engrenage de leurs malaises et de leurs manies, les efforts dans lesquels ils se débattent inutilement pour en sortir ne font qu'assurer le fonctionnement et faire jouer le déclic de leur diététique étrange, inéluctable et funeste. Tel était ce nénufar, pareil aussi à quelqu'un de ces malheureux dont le tourment singulier, qui se répète indéfiniment durant l'éternité, excitait la curiosité de Dante, et dont il se serait fait raconter plus longuement les particularités et la cause par le supplicié lui−même, si Virgile, s'éloignant à grands pas, ne l'avait forcé à le rattraper au plus vite, comme moi mes parents."
Proust, Du côté de chez Swann, Pléiade t. 1, 1987, pp. 166-167
13:04 Publié dans La pensée du jour | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : proust, nénuphars
Proust épicurien
l y a dans la psychologie de l'amour chez Proust un esprit d'analyse que n'auraient certainement pas renié Epicure et son propagandiste romain Lucrèce, dont on continuera à parler mercredi prochain.
Pour se limiter au Côté de chez Swann que je relis en ce moment, je relève ces passages qui, parmi beaucoup d'autres, sont fort concordants avec la doctrine (les paginations renvoient à la nouvelle édition Pléiade, t. 1):
Sur la spécificité des douleurs psychiques, comparées aux douleurs physiques, auxquelles elles sont très supérieures par essence:
"Comme si ç'avait été une douleur physique, les pensées de Swann ne pouvaient pas l'amoindrir ; mais du moins la douleur physique, parce qu'elle est indépendante de la pensée, la pensée peut s'arrêter sur elle, constater qu'elle a diminué, qu'elle a momentanément cessé. Mais cette douleur−là, la pensée, rien qu'en se la rappelant, la recréait. Vouloir n'y pas penser, c'était y penser encore, en souffrir encore." (p. 271)
Sur le processus pervers par lequel la souffrance même entretient le sentiment d'amour, sentiment qui se nourrit de lui-même indépendamment de la personne à qui il s'adresse (c'est au moment où Swann essaie vainement de persuader Odette de n'aller pas à un spectacle sans lui):
"Odette depuis un moment donnait des signes d'émotion et d'incertitude. A défaut du sens de ce discours, elle comprenait qu'il pouvait rentrer dans le genre commun des "laïus" et scènes de reproches ou de supplications, dont l'habitude qu'elle avait des hommes lui permettait, sans s'attacher aux détails des mots, de conclure qu'ils ne les prononceraient pas s'ils n'étaient pas amoureux, que du moment qu'ils étaient amoureux, il était inutile de leur obéir, qu'ils ne le seraient que plus après. Aussi aurait−elle écouté Swann avec le plus grand calme si elle n'avait vu que l'heure passait et que pour peu qu'il parlât encore quelque temps, elle allait, comme elle le lui dit avec un sourire tendre, obstiné et confus, "finir par manquer l'ouverture !"" (p. 286)
Sur les peines, conséquence nécessaire de l'amour, et excédant de beaucoup le plaisir (à propos de Swann, confronté soudain à la sonate de Vinteuil qui lui rappelle les premiers temps de son amour pour Odette):
"A ce moment−là, il satisfaisait une curiosité voluptueuse en connaissant les plaisirs des gens qui vivent par l'amour. Il avait cru qu'il pourrait s'en tenir là, qu'il ne serait pas obligé d'en apprendre les douleurs ; comme maintenant le charme d'Odette lui était peu de chose auprès de cette formidable terreur qui le prolongeait comme un trouble halo, cette immense angoisse de ne pas savoir à tous moments ce qu'elle avait fait, de ne pas la posséder partout et toujours !" (p. 340)
A contrario, le Narrateur a évoqué peu avant le jugement sévère d'Oriane sur cette liaison :
"Ce pauvre Swann, dit ce soir−là Mme Des Laumes à son mari, il est toujours gentil, mais il a l'air bien malheureux. Vous le verrez, car il a promis de venir dîner un de ces jours. Je trouve ridicule au fond qu'un homme de son intelligence souffre pour une personne de ce genre et qui n'est même pas intéressante, car on la dit idiote", ajouta−t−elle avec la sagesse des gens non amoureux, qui trouvent qu'un homme d'esprit ne devrait être malheureux que pour une personne qui en valût la peine ; c'est à peu près comme s'étonner qu'on daigne souffrir du choléra par le fait d'un être aussi petit que le bacille virgule. (p. 337)
La nécessité des douleurs est d'ailleurs soulignée un peu plus loin par le Narrateur :
"Il se rappela ces soirs de clair de lune où, allongé dans sa victoria qui le menait rue la Pérouse, il cultivait voluptueusement en lui lesémotions de l'homme amoureux, sans savoir le fruit empoisonné qu'elles produiraient nécessairement. Mais toutes ces pensées ne durèrent que l'espace d'une seconde, le temps qu'il portât la main à son coeur, reprît sa respiration et parvînt à sourire pour dissimuler sa torture. Déjà il recommençait à poser ses questions. Car sa jalousie qui avait pris une peine qu'un ennemi ne se serait pas donnée pour arriver à lui faire assener ce coup, à lui faire faire la connaissance de la douleur la plus cruelle qu'il eût encore jamais connue, sa jalousie ne trouvait pas qu'il eût assez souffert et cherchait à lui faire recevoir une blessure plus profonde encore. Telle, comme une divinité méchante, sa jalousie inspirait Swann et le poussait à sa perte. " (p. 358-359)
(La dernière métaphore est d'ailleurs très lucrétienne, à sa manière!)
12:58 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : proust, épicure, lucrèce
Amis du petit Marcel...
... ce site est pour vous (lien): je l'ai trouvé en cherchant une image de la Zeporah de Botticelli, à laquelle Swann associe l'image d'Odette (Pléiade, nouv. éd., t. 1, p. 219)
Le maître d'oeuvre dudit site y a réuni une ample documentation sur les références de la Recherche : pratique, agréable, bien fait!
Voilà donc, tirés de ce site, le Botticelli en question:
Quant au buste de Rizzo (ou Riccio), auquel le même Swann compare la tête de son cocher Rémi (ibid.), je l'ai trouvé sur un autre site (lien) lui aussi consacré à Proust :
NB: "en vrai", le Botticelli est visible à la Chapelle Sixtine, le Rizzo au Museo Correr de Venise; contrairement à ce qu'indique Proust, le Loredan en question n'était pas doge -- 'doctus cum libro': c'est la note de l'édition Pléiade qui me l'apprend -- j'imagine qu'il a dû confondre avec le doge Loredan peint par Bellini:
Pour finir, pas besoin d'aller loin pour voir le célébrissime portrait de vieillard de Ghirlandaio, que l'esthète (ibid., toujours) rapproche de M. de Palancy, puisqu'il est au Louvre:
12:28 Publié dans Petites notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : proust, botticelli, rizzo, loredano, bellini, ghirlandaio
09.12.2008
Un autre Hernan Rivera Letelier
Après La Reine Isabel chantait des chansons d'amour, évoqué hier, voici Les trains vont au purgatoire, du même Hernan Rivera Letelier (Métailié, 2003, 143 p., 15€).
Un même monde, mais vu autrement, et à travers d'autres figures: vu d'abord en mouvement, puisque tout le roman évoque un voyage poussif de quatre jours en train -- l'interminable trajet Sud-Nord du Chili, conduisant le petit troupeau humain au fond du désert saplêtrier. S'y côtoient diverses figures, d'origines différentes mais toutes de milieu humble (nous sommes dans les voitures de troisième classe), avec du reste ici ou là un clin d'oeil aux personnages du premier roman (notamment la rabelaisienne Ambulance, exerçant son commerce derrière une tenture près des toilettes). Forcément, les contacts se nouent, les langues, elles, se délient, les péripéties égaient ou attristent l'équipage; et dans la lignée de l'écriture de La Reine Isabel, le narrateur cède régulièrement la place à une autre voix, ici celle d'un conteur populaire dévidant par épisodes une histoire-clé dans "l'économie" (comme on dit) du récit. Et bien sûr, avec en décor illimité et oppressant l'immensité sans bornes du désert, forme géologique du purgatoire où sont (en)traînées ces âmes perdues.
Et ici comme dans les autre récits du même auteur, on s'attache à ces personnages souvent misérables ou à peine mieux, portant avec leur maigre baluchon le fardeau de leurs peines et le poids de leur destin, tandis qu'aussi bien l'interminable cheminement du train que la dévoration du soleil lentement dissolvent la vie comme un cadavre se fait squelette. Avec, ici encore, de très beaux passages, par exemple:
"Une sensation terriblement proche de la détresse, qu'il est incapable de définir avec des mots: eux aussi ont peu à peu rejoint les trous de sa mémoire. La solitude du désert a effacé les mots l'un après l'autre pour laisser seulement le nom de cette femme lumineuse scintiller, solitaire, dans le firmament de sa mémoire, un nom qu'il ne peut s'empêcher de répéter jour après jour comme une psalmodie d'amour qui se mêle au sifflement du vent insensible passant à travers les trous de son chapeau de fantôme, à travers son regard transparent, à travers les ruines douloureuses de son pauvre coeur de spectre." (p. 97-98)
Spectres et purgatoire ne sont du reste pas qu'une image: ici en effet l'auteur s'essaie au genre du cosiddetto 'réalisme merveilleux' (ou 'fantastique'), et offre une vision saisissante de ce qui se révèle être une danse macabre montée sur des rails qui n'existent plus que la mémoire des morts. Une même condition d'abandon et de dépérissement réunit les 'vrais' morts du train et du récit, et ces fantômes errants conscients ou non de leur état d'âmes en peine... On est alors ici assez proche du Pedro Paramo de Juan Rulfo que j'évoquais il y a peu. Mais avec, bien sûr, ici en toile de fond toujours le même univers à la fois concentrationnaire (à sa manière) et mythique des exploitations minières, déchirant le sol du désert dans une entreprise prométhéenne qui laisse derrière elle, entre les décombres blanchis des compagnies fantômes, des foules de cadavres embaumés dans le nitrate comme autant de nouvelles momies d'Atacama.
19:48 Publié dans Petites notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : hernan rivera letelier, les trains vont au purgatoire
Le premier roman de Hernan Rivera Letelier
J'ai déjà eu l'occasion de parler du romancier chilien Hernan Rivera Letelier; j'y reviens, avec La reine Isabel chantait des chansons d'amour, son premier roman (trad. fr. Métailié, 1997, 200 p.), qui campe bien droit dans ses bottes l'univers spécifique de l'auteur: le microcosme des campements salpêtriers du désert d'Atacama, dans le nord du Chili, qui constitue, de fait, le milieu d'origine de HRL.
Un monde doublement et même triplement défavorisé, au pire sens du terme; d'abord victime d'une exploitation forcenée, au bénéfice des grands propriétaires, à peine adoucie par de petits aménagements acquis au prix du sang par la lutte ouvrière; ensuite, cible de choix de la répression politique menée à coups de brimades et d'exécutions sommaires par la dictature de Pinochet; enfin, un monde sinistré par la crise économique, vidant les campements les uns après les autres par vagues massives de licenciements secs rendant le désert à son immémorial abandon.
Et pourtant, rien de plus vivant, à sa manière, que ce monde romanesque-là; un monde qui malgré toutes ses disgrâces s'acharne à vivre envers et contre tout, jaloux de son honneur si souvent bafoué, fier de ses luttes et de ses achèvements, un monde dur, violent, cruel, pourtant vivifié par tout ce qu'il est permis aux individus dans les pires circonstances de tisser de liens d'affection et de solidarité, si fragiles soient-ils, et profondément attaché à ce désert de silice au visage d'enfer sur terre, magnifiquement évoqué par l'auteur. Par exemple:
"La nuit restait sans réponse. Pas un bruit de feuilles, pas un frottement d'élytres, pas un battement d'ailes, pas un craquement de branches ne troublait la nuit tellurique du désert. Il n'y avait que le silence et la lune. Et la lune, illuminant une fondrière de sel spongieux, une étendue de désert lézardée par l'humidité des brouillards ou encore un sol couvert de pierres laminées aux strates affûtées et cassantes, prêtait à la nuit et au silence un onirique éclat de larve." (p. 113)
"Mais la Reine Isabel n'échangeait son foutu désert contre rien au monde. Dans cette aridité elle se sentait mieux qu'un marin en pleine mer. Ses sens s'étaient parfaitement adaptés à la nudité lunaire de ces terres abandonnées où ne fleurit que l'ombre de la pierre, où le silence de ses blancheurs infinies a un bruissement de planète, où tout à coup la solitude est soulignée, douloureusement, par le vol obscur d'une hirondelle assoiffée, le soudain prodige d'un papillon orangé, la vision hallucinante d'un renard fou, traversant la froide gelée de l'hiver ou le trait rapide et nerveux de l'inéluctable lézard bleuté." (p. 56)
L'auteur s'attache à décrire avec une minutie à la fois amusée et compatissante les heurs et malheurs de ce petit monde bercé par les mélodies de chansons populaires mexicaines, avec pin-ups de magazines pornos comme unique support du rêve -- et, dans ce premier roman, frappé par la mort de sa plus illustre putain, la vénérable "Reine Isabel", selon ses propres termes "née pour être pute comme la poule pour le pot-au-feu", à la fois mère, femme et soeur de nombre de ces pauvres mineurs célibataires abandonnés à la solitude.
Il joue et en même temps s'amuse du stéréotype de la "pute au grand coeur", décliné et modulé, derrière cette figure archétypale, en une diversité de figures annexes, depuis les moins amènes et les plus rudes de ces dames jusqu'à la colossale incarnation de la Prostitution en la chair suante et titanesque de "la plus grosse pute du désert", mythique dévoreuse d'hommes dite l'Ambulance, dans ce naufrage de la dignité civile où la collation de surnoms tient lieu de nouveau baptême à usage interne.
C'est peu dire que les esprits prudes et compassés, farouches défenseurs de bonnes moeurs et du beau langage en littérature, n'y trouveront pas leur compte. Les autres (nombreux, espérons) se plairont à cette évocation aux accents volontiers épiques de l'amour mercenaire comme seul refuge de désir et du besoin de tendresse dans un monde privé de tout, avec certaines pages -- comme la description plus qu'enlevée des orgasmes feints d'une passionaria de la simulation -- méritant leur place dans une anthologie du genre.
Entre le pathétique et le ridicule, voire le sordide, il y a toujours place pour la tendresse et le respect, parfois pour la grandeur, celle caractéristique de ces micro-héros d'un quotidien affreux, abandonnés de Dieu et des hommes aux marges (mais aussi au coeur) des tourments de l'Histoire, toujours présente en profil de spectre à l'arrière-plan des souvenirs d'un monde quasi-mort, pleurant discrètement sa propre disparition implacable.
08:30 Publié dans Petites notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : hernan rivera letelier, la reine isabel chantait des chansons d'amour
08.12.2008
Addendum bibliographique: Cicéron, Ad familiares
Puisque j'évoquais les lettres Ad familiares de l'ami Cicéron : je recommande très, très vivement l'édition italienne parue l'an dernier dans la collection BUR en deux volumes (2007, 1800 pages en pagination continue), un vraie merveille à vous tirer des larmes d'émotion.
Le texte latin, suivant l'ordre traditionnel des lettres, est repris de l'édition Shackleton-Bailey, qui fait autorité, mais dans les notes le texte de SB est à l'occasion corrigé là où les interventions de l'éminent éditeur anglosaxon sont jugées inopportunes; la traduction italienne est vive et très agréable à lire; l'ensemble de l'introduction, de l'annotation (très développée et précise) et des présentations introductives de chaque livre est absolument excellent. Le tout avec une typographie de très bonne qualité. Un vrai bonheur à grimper aux rideaux en faisant "houba-houba", je vous dis.
Quant à l'édition SB, elle est disponible (dans sa dernière version datant de 2001) en trois volumes dans la collection Loeb :
Noter que cette édition ne présente pas la Correspondance dans l'ordre traditionnel des manuscrits, mais dans un ordre chronologique reconstitué (parfois avec des incertitudes) par l'éditeur moderne; d'où un double système de référence: soit suivant le classement traditionnel (livre + numéro de lettre), soit par numéro de lettre (sans numéro de livre) selon cet ordre chronologique; exemple: Letter 189 (SB) = Ad fam. IX, 22, pour la lettre que j'évoquais dans ma note précédente. Cette édition est utile et bien faite, mais l'annotation est plutôt sommaire.
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Cri du coeur flaubertien
... Et puisque j'ai Madame Bovary en main, voici, pour faire de beaux rêves lettrés, en guise de Pensée du jour, ce magnifique passage évoquant le mépris de Rodolphe pour les déclarations d'Emma:
"Parce que des lèvres libertines ou vénales lui avaient murmuré des phrases pareilles, il ne croyait que faiblement à la candeur de celles-là; on en devait rabattre, pensait-il, les discours exagérés cachant les affections médiocres; comme si la plénitude de l'âme ne débordait pas quelquefois par les métaphores les plus vides, puisque personne, jamais, ne peut donner l'exacte mesure de ses besoins, ni de ses conceptions, ni de ses douleurs, et que la parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles."
(Folio, p. 265-266).
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"Habemus facetum consulem"
C'est par cette formule ("nous avons un consul facétieux"), dit-on, que Caton le Jeune -- à mi-chemin, sans doute, entre l'hommage et le mépris -- salua la prestation de Cicéron à l'occasion du procès de Murena: dans son plaidoyer de défense, l'illustre avocat (qui était dans les derniers jours de son consulat) sapa l'argumentaire d'accusation dudit Caton, en s'en prenant à l'adhésion de ce dernier à la doctrine stoïcienne; il sut tourner en ridicule l'intransigeance de l'adversaire, en se moquant notamment du dogme stoïcien selon lequel toutes les fautes morales, en tant que telles, sont égales (tout manquement à la droiture morale est un manquement, peu importe le degré et les conséquences): à raisonner ainsi, prétend Cicéron, il faudrait croire qu'il n'est pas plus grave de tuer son père que d'égorger un poulet sans raison.
Il faut dire qu'a priori, Cicéron n'avait pas la partie facile: en effet, il défendait son successeur désigné, accusé (certainement à juste raison, d'ailleurs) par Caton de corruption électorale -- précisément au titre de la lex tulliana de ambitu, votée très peu de temps auparavant sur la proposition vertueuse de Cicéron lui-même... Caton avait alors eu beau jeu de dénoncer Cicéron, proposant d'un côté une loi anti-corruption pour défendre de l'autre un corrupteur notoire. A cela donc, Cicéron rétorque que l'un n'est pas incompatible avec l'autre, puisque pour lui, bien entendu, Murena est innocent; mais surtout que, face à des circonstances dramatiques (on est en pleine crise au moment de la répression de la conjuration de Catilina, fin 63), il ne faut pas faire les oies blanches effarouchées devant les moindres pécadilles, mais serrer les rangs pour se concentrer sur le plus important et le plus grave; autrement dit, en cherchant des poux dans la tête de Murena, Caton dans son aveuglement rigoriste fait le lit des révolutionnaires sanguinaires.
Bref, tout ceci pour dire que, comme souvent, la tradition scolaire a été bien injuste en véhiculant à plaisir l'image d'un Cicéron pisse-froid, alors qu'il fut un maître de l'humour -- pas toujours très relevé, ni (surtout) très opportun, ce qui lui a d'ailleurs valu bien des soucis à l'occasion: c'était de ces gens parfaitement incapables de résister au plaisir d'un mot d'esprit, d'un calembour ou d'une vacherie bien affûtée, fût-ce au risque de se faire des ennemis mortels, comme cela lui est arrivé plus d'une fois.
En outre, c'est au même Cicéron que l'on doit, bien avant Bergson, deux textes capitaux sur la théorie du comique: le premier est le long excursus du livre II du De oratore, baptisé par les érudits le 'De ridiculis', qui analyse très en détail les ressources offertes à l'orateur pour susciter le rire de son auditoire: précieux document, donc, tant pour l'histoire de la rhétorique que pour celle de l'esprit comique; le second est beaucoup moins connu, et rarement cité, bien à tort: il s'agit de l'essentiel de la lettre Ad familiares IX, 22, à Paetus (qui dira quelque chose à nos amis agrégatifs) l'un de ses amis de plus longue date, avec lequel Cicéron entretint des relations particulièrement étroites et familières: en pendant au 'De ridiculis' on peut parler ici d'un 'De obscaenis', même si la longueur et l'envergure du traitement ne sont pas comparables; en tout cas un 'de l'obscénité' qui n'a pas son pareil parmi les textes anciens conservés, et qui, bien entendu, fourmille d'exemples croustillants, notamment de propos anodins au pied de la lettre mais parfaitement obscènes dans un certain contexte.
Sans doute un tel amateur aurait-il apprécié à sa juste valeur ce petit passage que j'ai croisé récemment dans Madame Bovary, et qui se situe au moment où Rodolphe a offert ses services pour accompagner Emma en promenade à cheval :
"Quand le costume fut prêt, Charles écrivit à M. Boulanger (=Rodolphe) que sa femme était à sa disposition, et qu'ils comptaient sur sa complaisance." (Folio, p. 226)
Comme quoi, Cicéron - Flaubert, même combat.
21:11 Publié dans Petites notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
Martine II : elle revient, et elle n'est pas contente
Voilà un VRAI scoop :
Avec, comme dans l'ancienne formule, tout ce qu'il vous faut pour créer vos propres Martine, et en page d'accueil, un "best of"; personnellement, j'aime beaucoup celle-ci :
20:09 Publié dans Généralités | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Alain Lecomte à Venise
Deux jolis billets à lire sur le blog d'Alain Lecomte, avec de magnifiques photos, pour appréhender la ville autrement qu'à travers les clichés touristiques :
http://alainlecomte.blog.lemonde.fr/2008/11/21/usage-de-v...
http://alainlecomte.blog.lemonde.fr/2008/11/23/kakis-dans...
ça tombe pile poil en avant-goût de vacances, puisque j'y vais pour Noël; je ne manquerai pas de bien penser à vous, abîmés dans vos révisions pour les examens de janvier (oui, je sais, c'est bas et petit, mais ça fait tellement plaisir).
19:54 Publié dans Généralités | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
L'instrumentaline
Inutile de vous précipiter sur votre Petit Larousse: L'instrumentaline, c'est le néologisme formé ad hoc par le paterfamilias pour désigner (et stigmatiser) la bicyclette de son fils, dans le très court récit de la portugaise Lidia Jorge qui porte ce titre (Métailié, 48 p., 1995).
Inutile aussi, semble-t-il, de vous précipiter chez votre libraire préféré pour réclamer l'opuscule en question à cors et à cris, puisque, d'après ce que je vois sur mon exemplaire (que j'ai trouvé par hasard d'occasion), il s'agit d'un tirage hors-commerce limité à 1500 exemplaires. Bonne chance aux chasseurs de curiosités bibliophiliques...
En tout cas cette diffusion si restreinte est bien regrettable, car il s'agit d'un joli texte, évoquant le souvenir d'une enfance perdue, illuminée par l'aura d'un oncle adepte, donc, du vélo, et aussi de la photographie, qui un jour emmena avec lui la narratrice sur son porte-bagage pour une séance de pose campagnarde -- avant de disparaître dans la nature, par refus de se plier aux ordres du père voulant attacher son dernier rejeton à une terre agricole signifiant l'enracinement dans l'archaïsme, et aux soins des vieux jours du patriarche entouré d'une nuée de belles-filles, autant dire une condamnation à être enterré vivant.
Beaucoup de délicatesse dans cette peinture du souvenir, beaucoup de suggestions pleines de mélancolie pour le temps passé et l'incroyable capacité de l'enfance à s'inventer des rêves, qui se cristallisent sur ce parent élevé au rang de Chevalier servant, avec sa bécane pour sublime Rossinante...
19:32 Publié dans Petites notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Des gens heureux
Pour le moins antiphrastique, ce titre (donné par l'éditeur français) au roman du brésilien Luiz Ruffato dont le titre original est : Inferno Provisorio I: Mamma, son tanto felice (trad. fr. Métailié, 2007, 167 p., 17€).
Un roman court mais complexe, articulant en plusieurs chapitres les histoires de divers membres d'une communauté italienne dans le Minas Gerais (région située, en gros, au nord de Sao Paulo et Rio) -- personnages dont les destins se croisent d'un chapitre et d'une histoire à l'autre, sur fond de violences familiales, d'oppression, d'incompréhension et de silences étouffants. Mais sur cette basse continue, une grande variété de tons et de styles narratifs renouvelle constamment le récit, qui décrit sans fards une réalité sociale assez terrifiante, sans verser toutefois dans le misérabilisme. A découvrir...
19:09 Publié dans Petites notes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : luiz ruffato, des gens heureux



































