16.07.2008

Comment planter un arbre?

Voici la réponse d'Erri de Luca :

"Je m'en vais dans le champ avec un jeune pommier à planter.

Je le pose par terre, je le tourne, je regarde ses branches à peine ébauchées prendre leur place dans l'espace qui les entoure.

Un arbre a besoin de deux choses: de substance sous terre et de beauté extérieure. Ce sont des créatures concrètes mais poussées par une force d'élégance. La beauté qui leur est nécessaire, c'est du vent, de la lumière, des grillons, des fourmis et une visée d'étoiles vers lesquelles pointer la formule des branches.

Le moteur qui pousse la lymphe vers le haut dans les arbres, c'est la beauté, car seule la beauté dans la nature s'oppose à la gravité.

Sans beauté l'arbre ne veut pas. C'est pourquoi je m'arrête à un endroit du champ et je lui demande:'ici, tu veux?'

Je n'attends pas de réponse, de signe dans la main qui tient son tronc, mais j'aime dire un mot à l'arbre. Lui sent les bords, les horizons et cherche l'endroit exact pour pousser. 

Un arbre écoute les comètes, les planètes, les amas et les essaims. Il sent les tempêtes sur le soleil et les cigales sur lui avec une attention de veilleur. Un arbre est une alliance entre le proche et le lointain parfait.

S'il vient d'une pépinière et qu'il doit prendre racine dans un sol inconnu, il est confus comme un garçon de la campagne à son premier jours d'usine. Je le promène avant de creuser son emplacement."

Trois chevaux (trad. D. Valin), Folio, 23-24.

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Ce Trois chevaux (Tre cavalli, 1999) est le plus beau roman de De Luca, l'un des plus grands écrivains italiens contemporains. A lire et à relire, sans modération. Et pour se faire une idée du personnage, on peut commencer avec deux textes personnels magnifiques :

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Pas ici, pas maintenant (Non ora, non qui, 1989; trad. Folio ; première édition française du même texte chez Verdier, sous le titre Une fois, un jour), qui, à travers une méditation sur une photographie de la défunte mère de l'auteur, évoque l'enfance napolitaine dans les années 50-60, et les premières expériences de la vie et du deuil.

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Le contraire de un (Il contrario di uno, 2003; trad. Folio) regroupe plusieurs textes qui poursuivent le portrait de l'auteur, en se concentrant sur ses expériences avec autrui -- notamment, mais pas seulement, dans le contexte de l'engagement d'extrême-gauche à partir de 68, date de son départ brutal de Naples.

Dans un tout autre genre, De Luca a publié plusieurs recueils de méditations personnelles sur l'Ancien Testament, publiés en trad. française chez Rivages-poches et Gallimard-Arcades: De Luca (qui a longtemps, par choix idéologique, travaillé comme manoeuvre sur des chantiers) se lève tous les jours à 5 heures, pour lire l'A.T. en hébreu...

 

14 juillet ?

Seul un esprit mal tourné pourrait y songer en lisant sous la plume de Hugo :

"Les Champs-Elysées, pleins de soleil et de foule, n'étaient que lumière et poussière, deux choses dont se compose la gloire."

Les Misérables, 1ère partie, livre III, ch. V, p. 138 éd. Pléiade.

 

15.07.2008

Un très beau livre italien

Dommage qu'ait sévi une fois de plus cette horripilante manie de transformer les titres originaux dans les traductions.

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En tout cas, à lire absolument: Ferdinando Camon, L'apothéose, Gallimard-L'imaginaire (trad. de Un altare per la madre, Garzanti, 1978).

Dans la angue la plus sobre qui soit, l'auteur y évoque la mort et le deuil de sa mère, paysanne pauvre de la région de Padoue. Dans sa jeunesse,  pendant la guerre, cette femme a sauvé la vie d'un homme poursuivi par des tueurs: le rescapé s'allie au veuf pour consacrer sur les lieux de l'événement un mémorial, à l'édification duquel le veuf va travailler avec acharnement, jusqu'à sa consécration comme autel de campagne d'abord, puis, finalement, autel d'église. C'est à la fois toute la vie du vieil homme qui passe dans ce travail, et avec elle toutes les solidarités campagnardes qui se manifestent dans un témoignage de reconnaissance. Et c'est aussi, dans l'écriture de ce récit, l'édification par le fils d'un monument de la mémoire en hommage à la mère morte, qui appartenait, elle, à un monde presque sans écriture ni mémoire gravée. lLe tout sans une trace de pathos ou de misérabilisme... Superbe, vraiment.

Mémoires d'un jeune homme pas rangé

Vous trouvez votre famille dysfonctionnelle? Vos premières expériences sexuelles ont été trop précoces au goût de votre entourage? Vous pensez avoir un léger problème d'alcool? ...

burroughs courir.jpgC'est que vous n'avez pas mesuré votre normalité à l'aune des mémoires d'Augusten Burroughs, en deux parties (trad. chez 10/18): Courir avec des ciseaux, suivi de Déboire. Horrifique et hilarant en même temps.burroughs déboire.jpg

Festival Belles Latinas

BellesLatinas.jpgAmis des Littératures d'Amérique du Sud, bondissez sur votre carnet de bal en prévision de ce festival !

Toutes les infos via ce lien

Conseil d'ami

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Profitez de vos vacances parisiennes pour aller voir la très belle exposition Peter Doig au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris : magnifiques paysages, scènes semi-fantastiques, des couleurs splendides et une technique très intéressante...

doig2.jpgJusque au 7 septembre

11, avenue du Président Wilson

du mardi au dimanche, de 10h à 18h; nocturne le jeudi jusque'à 22h

doig3.jpgUn joli catalogue, 29€

www.mam.paris.fr

07.07.2008

Chroniques pour tous les goûts

Poésie italienne : Sinisgalli, Le moineau et le lépreux : lien

sinisgalli.jpg

Littérature brésilienne : Carone, Résumé d'Ana : lien

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Italie, encore : Parise, La colline des sept-vents (bilingue) lien

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Littérature française : Bergamini, Cargo mélancolie : lien

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Rhétorique à l'ancienne mode : Hervieu, Diogène le Chien : lien

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12.06.2008

Marché de la Poésie

A ne pas manquer :

voir infos et l'entretien sur ArtsLivres.com : lien 

A la belle peinture

Profitez donc de l'ouverture de la librairie Le phénomène humain pour découvrir un choix de très belles oeuvres du peintre français contemporain Michel Henricot :

Toutes les infos, avec des photos, sur ArtsLivres.com, via ce lien

Quelques autres photos ici

06.06.2008

A méditer

Comme dit "Le Troll"®, "bien vu l'aveugle!" :

"(...) S'il est aisé d'affirmer qu'à peu près tout le monde est sensible à la misère du monde, il l'est tout autant de constater que, par la suite, la réalité de chacun de nous, le quotidien finit par 'reprendre ses droits'. Mais il reste pour le moins étonnant de constater que les gens se comportent de la même façon face aux graves problèmes écologiques, qlors qu'il y va pourtant de leur propre survie. L'homme et la femme modernes arborent ce petit sourire au coin de la bouche, ce regard paternaliste et compréhensif à l'égard de ces 'graves problèmes', qu'ils sont les premiers à considérer comme très importants. Mais, mais, mais, il y a quand même le quotidien, ce qu'ils appellent, étonnamment, la 'réalité', voir le principe de réalité...
De sorte que l'homme moderne nomme 'réalité' les gestes quotidiens à travers lesquels, justement, il fait abstraction de tout ce qui est le réel même de la vie de chacun de nous, voire de la vie tout court. Triomphe, sans doute, de la société du spectacle que l'on pourrait appeler aujourd'hui 'société virtuelle'. Autrement dit, triomphe de l'inversion qui fait que les gens nomment 'réalité' un agencement d'abstractions virtuelles qui n'ont rien à voir avec le réel de leur propre vie; et ils qualifieront systématiquement d' 'abstrait' tout ce qui a à voir avec le devenir et le réel le plus concret."

M. Benasayag, Le mythe de l'individu, La Découverte 2004, p. 21.

 
"Le Troll"® est une marque (d'affection) déposée. 

Bestiaire en latin

A ne pas manquer : lien

Et plus généralement : lien 

 Avec un grand merci à Cochonfucius (lien) pour le tuyau !

Deux sublimes chroniques

 

rezende ibis rouge.jpgUne gentille... (lien)

 

 

 

francoeur.jpg...Une pas gentille (lien)

05.06.2008

Orateur vache

J'aime bien cette rosserie adressée par l'orateur Aper aux talents poétiques de César, Brutus et Cicéron, sous la plume de Tacite:

"(César et Brutus) ont fait aussi des poésies, qui figurent dans les bibliothèques; en vers, ils n'ont pas eu plus de talent que Cicéron, mais plus de chance, parce que moins de gens savent qu'ils en ont composé."

V.O.: "Fecerunt enim et carmina et in bibliothecas rettulerunt, non melius quam Cicero, sed felicius, quia illos fecisse pauciores sciunt." 

Dialogue des orateurs, XXI, 6 (trad. CUF). 

04.06.2008

Paroles dans la nuit

... Et pour faire de beaux rêves, une jolie pensée de Philippe Breton, évoquant l'usage préhistorique de la parole pour communiquer dans l'obscurité de la nuit:

"Imagine-t-on le pouvoir du son dans la nuit, les images que ces paroles orales font naître dans les consciences? Imagine-t-on les premiers mots, les premiers récits, qui résonnent dans le noir, ouvrant la voie à l'existence d'un monde sans réalité, imaginaire, loin de la bouche invisible de celui qui les raconte? Grâce à la parole, le monde s'éclaire et se rend visible, même dans l'obscurité la plus profonde."

Eloge de la parole, La Découverte, 2007, pp. 35-36. 

Malvenu

A propos d'un personnage de J. Saramago, qui n'aime pas son deuxième prénom de Benvindo, "Bienvenu":

"Chez Raimundo Benvindo Silva, les motifs (...) sont aujourd'hui pour certains d'ordre exclusivement esthétique, car il ne trouve pas euphonique la juxtaposition de deux gérondifs, et pour d'autres d'ordre éthique et pour ainsi dire ontologique, car selon sa façon de voir désabusée, seule une ironie extrêmement noire pourrait tenter de faire croire que qui que ce soit est vraiment bienvenu en ce monde, ce qui n'est nullement en contradiction avec l'évidence que certains s'y trouvent fort bien installés."

Histoire du siège de Lisbonne, Points-Seuil, p. 32. 

03.06.2008

Pirates !

... Et puisqu'on est dans les remugles de l'enfance, je vous invite à une petite séance de régression sans complexe, avec la (re)lecture de L'Île au Trésor, de R. L. Stevenson -- dans l'édition-traduction de Marc Porée, en Folio (reprenant le texte paru dans le volume de la Pléiade), qui est vivante et agréable -- même si la couverture est plutôt moche, à mon goût. La préface est un peu verbeuse, un peu "dissert' de concours", mais au demeurant intéressante et instructive.
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Quant au roman lui-même, croyez-moi, ça marche bien, c'est toujours très efficace ... et comme toujours, ça vaut mille fois mieux qu'une soirée TF1 avec un plateau-télé. 

Enfances

A découvrir :

81858261.jpgAntonio Ungar, Les oreilles du loup, Les Allusifs :

Peut-être pas un chef d'oeuvre, mais un beau texte, original et émouvant -- tout perçu et écrit du point de vue d'un gamin de cinq ans, ballotté dans les tumultes de la vie plus ou moins errante de sa mère, après le départ de son père, en divers coins de la Colombie. Ce sont surtout les magnifiques descriptions d'un monde à la fois fascinant et encore magique (pour l'enfant) qui m'ont touché -- et aussi le traitement du thème de la perte et de l'abandon (concernant le père qui a quitté le foyer, comme de la naissance d'une nouvelle affection pour l'homme auquel la mère se lie.

Ce qui m'a paru moins réussi, c'est l'équilibre entre le point de vue enfantin et le discours, qui rend parfois la fiction peu crédible... Mais bon, l'auteur est né en 1974, autant dire un bébé, qui a tout le temps pour progresser...

1932629736.jpgDe ce point de vue, je recommande, d'une plume pour le moins aguerrie, Scènes de la vie d'un jeune garçon (en V.O., Boyhood), de J.M. Coetzee, qui évoque son enfance sud-africaine en maintenant cet équilibre parfait entre ce que pouvait être sa perception de l'époque, et la distance qui en sépare l'auteur d'âge mûr -- distance d'ailleurs marquée par le fait que Coetzee parle de lui-même à la troisième personne. C'est aussi l'évocation de tout un monde de Blancs modestes, profondément divisé entre Anglo-saxons et Afrikaaners, seulement rapprochés dans leur confrontation avec les Noirs et Métis, cela avant la mise en place du régime d'apartheid (le récit se situe dans les années 40-50). On y trouve tout, le rapport d'amour ambigu à la mère, le mépris pour le père, le sentiment précoce d'injustice sociale et raciale et d'illégitimité de l'occupation blanche, et le rapport quasi fusionnel à la terre d'Afrique, notamment dans la ferme de famille... Magnifique...

 

A poursuivre, du reste, par le récit de la jeunesse du même, centré sur son expérience de l'exil en Angleterre (Vers l'âge d'homme -- V.O. Youth), qui évoque en particulier, et avec pas mal d'humour, les difficultés existentielles rencontrées par le futur Prix Nobel, tiraillé entre sa 'vocation' d'écrivain, et le sentiment d'impuissance et d'échec de celui qui n'a pas encore trouvé sa voie, ni sa voix.

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 (merci à Suzanne pour le conseil de lecture.)

Petite initiation au Cortazar

Si vous n'avez jamais lu Cortazar, et hésitez à investir dans le gros volume des Nouvelles quasi-complètes récemment sorti chez Gallimard-Quatro, vous pouvez déjà commencer votre éducation avec deux petites mises en bouche qui passent bien, et donnent le ton:

Pour commencer, on prescrira donc Tous les feux le feu (Gallimard-L'imaginaire), recueil de nouvelles jouant avec les temps et les lieux, le réel et le fantastique, qui permet une introduction en douceur dans cet univers si particulier;

Ensuite, on poursuivra le traitement avec Cronopes et Fameux (Folio), autre recueil de textes tous courts, et beaucoup plus débridés, qui oscillent entre le cocasse, l'extravagant et l'absurde, et font naître le mystère ou le stupéfiant des plus ordinaires aspects du quotidien (un cheveu dans un siphon d'évier, un escalier, etc.).

"Cronopes" et "Fameux" sont les noms donnés par l'auteur aux deux grandes espèces mythologiques symbolisant des tempéraments contraires dans l'imaginaire de Cortazar. A vous de découvrir si vous êtes l'un, ou l'autre... Et malheur aux Fameux, bien sûr! 

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Les bons tuyaux de L'Imagigraphe

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Jamais en retard d'un bon tuyau, la Vénérable Dame Isabelle de L'imagigraphe me l'avait vendu il y a une éternité : n'attendez pas autant pour découvrir le superbe Train de nuit pour Lisbonne, de Pascal Mercier -- éditions Maren Sell pour le grand format original (avec une très belle photo en couverture), et reprise toute récente en 10/18.

 Un vieux prof de langues anciennes de Berne (lieu de tous les fantasmes, s'il en est...), dûment confit dans la philologie et une ignorance  de tout ce qui ressemble de près ou de loin à de la réalité extérieure, fait la rencontre inopinée d'une mystérieuse inconnue lisboète, et dans la foulée d'un non moins mystérieux petit livre portugais qui va changer sa vie. Se lançant sur les traces de son auteur, il s'embarque pour Lisbonne (en train de nuit, comme vous l'aurez compris, parce que vous êtes des petits malins), où il va démêler l'écheveau de vies imbriquées  gravitant autour du cet inconnu, pour découvrir tout un monde dont peu avant il n'aurait même pas soupçonné l'existence; et ce voyage-enquête est dans le même mouvement l'instrument d'une découverte de soi, elle aussi impensable peu avant, et qui s'approfondit à mesure...

Franchement, on a peine à croire que l'auteur soit, comme l'indique l'édition, suisse allemand, tant le livre est habité par l'air et l'esprit de Lisbonne... au point qu'on le lit comme on séjourne ou se promène dans cette ville, sans hâte, en profitant tranquillement de ce qui s'offre à soi. En l'occurrence, dans le roman, bien de superbes passages, des analyses d'une grande finesse, et toujours un regard d'une profonde humanité sur tous les personnages. 

Le tout avec, à l'arrière-plan, le grand fantôme de Marc Aurèle, cité au chapitre 3 (p. 43 de l'édition Maren Sell; la citation, non précisée, associe les Pensées 6 et 8 du livre II de Marc Aurèle).

Bref, un très, très beau roman (& manifestement très bien traduit), à lire absolument ! 

bienvenue en enfer

A lire absolument : la trilogie qui ouvre l'oeuvre du portugais Antonio Lobo Antunes, aujourd'hui reconnu, à juste titre, comme l'un des tout meilleurs de sa génération -- soit, dans l'ordre :
 
638485570.jpgLe cul de Judas, Métailié;
 
 
 
 
 
 
 
 
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Mémoire d'éléphant, Points-Seuil;
 
 
 
 
 
 
171847122.jpgConnaissance de l'enfer, Points-Seuil.
 
 
 
 
 
 
 
Les trois livres peuvent se lire séparément, mais il est vivement conseillé de les prendre dans l'ordre, pour mieux saisir ce qui les unit, et aussi pour suivre la courbe de complexité croissante du style de l'auteur.
Dans les trois, on trempe toujours dans le même bain infernal -- celui de l'expérience personnelle de Lobo Antunes: d'abord l'enfer barbare de la guerre d'Angola -- une quinzaine d'années d'horreur coloniale -- à laquelle l'auteur, comme bien d'autres de sa génération, a dû sacrifier 27 mois de sa jeunesse dans les dernières années de la dictature de Salazar : c'est le sujet essentiel du Cul de Judas; ensuite l'enfer censément civilisé de l'internement psychiatrique -- A. L.A. étant psychiatre de son état, et s'attachant à décrire de manière implacable la machine de destruction de la personne que constitue à ses yeux et selon son expérience le traitement hospitalier de la folie : c'est le thème qui, avec le précédent, se partage la scène de Mémoire d'éléphant, et occupe l'essentiel de Connaissance de l'enfer.
En arrière-plan aussi, une peinture au vitriol (souvent hilarante) de la bourgeoisie catholique traditionnelle de Lisbonne, dont l'auteur est issu, et une évocation sans concession -- surtout dans le Cul de Judas, en forme de monologue adressé à une femme de rencontre --  des rapports homme-femme, marqués, pour Lobo Autunes, par son propre divorce peu après son retour de l'Angola.
Et chaque livre est porté par une sorte de souffe stylistique qui emporte tout sur son passage, mêlant des images d'une extraordinaire vigueur et d'une invention débridée, qui, à ma connaissance, n'a guère d'égal.
Connaissance de l'enfer -- dont la 'trame' est constituée par un retour en voiture du littoral Sud du Portugal jusqu'à Lisbonne -- va jusqu'à mêler constamment les époques, les personnes et les perspectives, à vous donner le tournis, mais sans perdre le lecteur de bonne volonté, qui a acquis un peu de pratique du phénomène et les points de repères utiles dans la lecture des deux précédents livres.
 

30.05.2008

Darcos Prix Nobel

Les esprits obtus ont pu croire que le sémillant ministre de l'Education Nationale avait tiré de son chapeau l'idée, il faut bien le dire, géniale, de faire enseigner n'importe quoi par n'importe quel enseignant, et de préférence plusieurs disciplines en même temps, sans que se pose la question de savoir qui sait quoi.

Apprenez donc que cette brillante idée est un pillage éhonté: elle a déjà été proposée, telle que dans la cervelle ministérielle, au futur Prix Nobel sud-africain J. Coetzee, rapportant ainsi un épisode de sa jeunesse:

"On l'envoie pour un entretien dans une école secondaire de Barnet, tout au bout de la ligne de métro nord. Il a une licence en maths et en anglais. Le directeur veut qu'il enseigne les sciences sociales; et de surcroît qu'il surveille deux après-midi de natation par semaine.

'Mais je ne sais pas nager, objecte-t-il.

- Eh bien, vous n'aurez qu'à apprendre, c'est tout simple, non?' dit le directeur." 

Vers l'âge d'homme, Points-Seuil, p. 62. 

28.05.2008

Raids de charité (bien ordonnée)

J'aime bien, parmi beaucoup d'autres, cette page du romancier portugais Antonio Lobo Antunes (à lire absolument) :

"Il ne travaillait pas les vendredis après-midi et faisait son possible pour meubler le long tunnel creux des fins de semaine avec de petites activités marginales, tout comme ses tantes qui, armées de chapelets, de bonnes paroles et de pièces de cinq tostôes, occupaient l'espace confortable de leurs matinées par des visites à ceux qu'elles appelaient avec un orgueil de propriétaire 'nos chers pauvres', créatures accommodantes que le croquemitaine inquiétant du communisme n'avait pas encore assaillies de doutes dangereux concernant la vertu de la petite sainte Conceiçâo. Le médecin les avait parfois accompagnées dans ces raids sinistrement pieux  ('Ne t'approche pas trop d'eux à cause de leurs maladies') dont il conservait le lancinant souvenir de l'odeur de faim et de misère et d'un paralytique qui rampait dans la boue au milieu des taudis, la main tendue vers ses tantes qui lui garantissaient, missel au poing, les magnificences de l'éternité à la condition expresse de respecter scrupuleusement l'argenterie de notre famille."

Mémoire d'éléphant, Points-Seuil, p. 92. 

Moustique à perruque pas partageur

Encore une fois, G. Perros:

"Nous sommes incapables de n'aimer qu'une fois, parce qu'en fait nous n'aimons jamais. Nous ne sommes jamais que sincères, ce qui nous va comme une perruque à un moustique."

"Je ne suis pas très enclin à faire aimer -- essayer -- ce que j'aime. Rien là de bizarre. J'imagine qu'on aime sa femme. Veut-on la faire aimer par autrui? J'entends aimer. On ne déteste pas de la montrer -- quand elle n'est pas trop laide, ou sotte ou désagréable -- on irait même  jusqu'à la donner, si l'aimant très fort, on trouveait un être capable de l'aimer davantage. A partir de là, à elle la parole."

Papiers collés II, Gallimard-Tel, p. 182 et 285. 

Patins, échasses, cothurnes, talonnettes: même combat

C'est Montaigne qui l'a dit:

"Pourquoi estimant un homme l'estimez-vous tout enveloppé et empaqueté? Il ne nous fait montre que des parties qui ne sont aucunement siennes, et nous cache celles par lesquelles seules on peut vraiment juger de son estimation (...) Il le faut juger par lui-même, non par ses atours. Et comme dit très plaisamment un ancien: savez-vous pourquoi vous l'estimez grand? vous y comptez la hauteur de ses patins. La base n'est pas de la statue. Mesurez-le sans ses échasses (...)."

Essais, I, 42 "De l'inégalité qui est entre nous" (nouvelle édition Pléiade 2007, p. 281)

Ledit ancien est Sénèque

" De tous ces hommes que tu vois habillés de pourpre, pas un n'est heureux. Tels ces princes de théâtre à qui le sceptre et la chlamyde sont assignés comme des attributs de leur rôle. Ils se pavanent devant le public, faisant la roue, dressés sur leurs cothurnes, puis, à peine rentrés dans la coulisse, ils se déchaussent et reprennent leur taille naturelle. De tous ces personnages que l'argent et les honneurs placent en un faîte élevé, pas un n'est grand. Mais pourquoi paraissent-ils grands? Tu mesure homme et piédestal ensemble. Un nain est toujours peti, même juché sur une montagne; un colosse restera grand, même placé dans un puits."

Lettre à Lucilius, 76, 31 (trad. Noblot/Veyne, Bouquins, p. 817.)

15.05.2008

Chaud devant les bonnes chroniques

Vous les aviez tant attendues, tant espérées... En retour de vacances, une petite brouettée de chroniques, comme toujours forcément sublimes:

 Deux titres sympathiques chez Métailié :

627639308.jpgdu Chili : Lien

233190344.jpgd'Argentine : Lien 

 

 

 

 

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Des nouvelles françaises... très... françaises...: Lien

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Un italien... très Mittleuropa : Lien

 

16.04.2008

Droit au but

La poésie prend (parfois) toutes les formes, même celle d'un ballon de foot -- par exemple dans Le virtuose, roman de Hernan Rivera Letelier (Métailié, 2008, p. 133), où il est fort question dudit foot, jusque dans les déclarations d'amour :

« Tu es plus belle que le premier ballon de foot qu’on m’a offert quand j’étais gosse. Et ton parfum est le meilleur du monde : tu as l’odeur d’un but, lui dit-il en respirant son cou et en l’embrassant délicatement ». 

On peut essayer aussi avec d'autres ustensiles, par exemple :

« tu es plus belle que le premier Kärcher qu’on m’a offert quand j’étais gosse. Et ton parfum est le meilleur du monde : tu as l’odeur d’une expulsion, lui dit-il en respirant son cou et en l’embrassant délicatement »

Mais je ne sais pas pourquoi, l'effet n'est plus le même... Magie de la poésie, allez savoir... 

Trois pensées pour le prix d'une

A la suite, de l'inimitable Georges Perros, vraiment inspiré dans telle page de ses Papiers collés II (Gallimard - L'imaginaire, p. 109):

"Quand on achète un gigot, on sait bien qu'il faut le faire cuire. Mais un livre, non. Et pourtant! S'il y a un plaisir au monde, c'est bien celui de ne pas comprendre tout de suite ce qu'on nous dit. De se sentir obligé d'aller voir ailleurs, quoiqu'en nous, ce qui va nous permettre de répondre à tous ces mots qu'on nous adresse."

"Travailler! Travailler! Comme si j'avais le temps."

"La morale, c'est de savoir ce que pensent les autres, et d'essayer de les redresser, pour qu'ils pensent comme nous. Rien de plus bête." 

08.04.2008

Pub Express

 

Vous êtes déjà abonné(e) sûrement à l'électricité, vraisemblablement au téléphone, peut-être au gaz...

mais l'êtes-vous à Arts Magazine ?

2069142951.jpgUne bonne occasion de découvrir ce magazine de qualité : un numéro d'avril consacré à l'Ombrie (Italie centrale: région de Pérouse), un des berceaux de l'art italien, et accessoirement une région absolument magnifique.

Arts Magazine est une publication indépendante des grands groupes de presse, qui a besoin qu'on l'achète pour survivre et continuer à offrir autre chose que la soupe médiatique habituelle: information sérieuse et instructive, variée et bien présentée. Avec un réel souci de clarté, pas de jargon prétentieux, ni d'asservissement aux modes ravageuses...

Le prix au numéro est très raisonnable pour une publication consacrée à l'art (gros frais de reproduction et d'impression): je recommande vivement !

En prime pour les abonnés: des invitations à des vernissages, des entrées gratuites à des expositions, des événements réservés aux lecteurs.

Pour plus d'information : voir site (lien

Contrôle L2 LC 15

Rappel pour vendredi 11/04 : revoir :

- subjonctif passif (présent, imparfait; parfait, plus-que-parfait) et subjonctif des verbes déponents;

- Salluste, Conjuration, ch. XV-XVI

04.04.2008

Cache-cache

Bien vu, par Georges Perros, encore lui:

"Rien de plus divertissant que le sort réservé aux hommes acharnés à se cacher, à fuir autrui. Ni Valéry, ni Rimbaud, ni Lawrence n'auraient réussi à se faire connaître aussi universellement, aussi vite, s'ils l'avaient voulu. Jeunes gens en quête de grande gloire, imitez-les. Et si l'on ne vient pas vous chercher, ne pleurez pas d'avoir réussi là où le génie échoue. Je ne dirai pas un mot de plus."

Papiers collés I, Gallimard - L'imaginaire, p. 31-32. 

Moi j'ajouterais seulement que c'est toujours plus classe que de s'exhiber avec des talonnettes, une Rolex et une pin-up. 

03.04.2008

Sérieux, on n'est pas là pour rigoler...